Je le suis toujours

Je suis toujours hollandiste.

Un peu parce que c’est une évidence que je ne le devrais pas. Or j’ai toujours eu bien de la peine à m’incliner devant les vérités comminatoires, surtout lorsqu’elles sont à ce point partagées d’un bout à l’autre du spectre des opinions politiques, qu’elles reposent sur une telle certitude de se tenir au cœur du vrai, du beau et du bien qu’elles débouchent aisément sur l’insulte. Tout cela est bruyant, violent, parfaitement étranger à un effort de pensée. À l’opposé en somme de l’idée que je me fais de la politique.

Je suis toujours hollandiste malgré une déception bien sûr.
Mais ce n’est pas « l’affaire Leonarda », parce que la loi s’applique et que je ne pense pas que l’ultime horizon de celui qui accède aux responsabilités soit de ne pas les exercer.
Et ce n’est pas l’ANI parce que oui – à condition de protéger, former et représenter d’avantage ceux qui les occupaient – il va falloir faciliter la réorientation de l’investissement par la destruction d’emplois improductifs et gourmands en subvention au profit d’emplois créateurs de richesse durable.
Et ce n’est pas le CICE parce qu’il crée des emplois. Ni la politique d’emplois d’avenir parce qu’elle a fini par prendre: à preuve, on n’en parle plus.
Et ce ne sont pas le budget européen, ni la loi bancaire parce qu’il s’y trouve des avancées et que je n’oublie pas surtout que la France n’est pas seule. Et tant mieux. Et les Allemands n’ont pas moins le droit que nous de prétendre à ce qu’il soit tenu compte de leur vote.
Et ce ne sont pas enfin la loi de décentralisation et la réforme des rythmes scolaires parce qu’il y a les maladresses et les erreurs, mais aussi les inerties, et qu’on sait bien qu’il n’y a pas plus rétif à la réforme que les progressistes bon teint qui rêvent toujours de nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien et conforme à leurs intérêts.
C’est la politique fiscale bien sûr, mais même là…

Je suis toujours hollandiste parce que l’évidence selon laquelle je ne le devrais pas masque commodément trois inconséquences. Celle du consumérisme démocratique. Celle des belles âmes radicales. Et celle du parti socialiste.

J’entends par consumérisme démocratique cette mauvaise foi mâtinée de politique du pire qui consiste à se faire croire que la démocratie peut perdurer lorsqu’une portion toujours croissante des citoyens fait profession de se placer en-dehors d’elle. En somme: j’ai pris sur moi pour aller au bureau de vote un dimanche alors qu’il restait du gigot; maintenant je regarde et j’ai bien le droit de dire que je trouve ça nul. Derrière l’aspiration de loin en loin exprimée à une démocratie participative ou à tout le moins mandataire, qui ne voit que le rêve profond est celui d’une monarchie élective avec deux jours de vote, trois mois de patience dubitative et quatre ans et demi de jeu de massacre. Montesquieu disait que la démocratie est de tous les systèmes politiques le plus gourmand en carburant parce qu’elle suppose de tous les citoyens l’exercice de leur vertu, c’est-à-dire non seulement de leurs qualités morales – nous y reviendrons – mais aussi de leur détermination devant l’action. Nous n’allons aujourd’hui voter – quand nous allons voter – que pour nous délester de toute espèce de responsabilité. L’anti-hollandisme servant entre autres d’alibi à cette paresse qui ruine la démocratie, je ne donnerai pas dedans.

J’entends par inconséquence des belles âmes radicales cette certitude de détenir au plus profond de soi la vérité de la gauche et d’avoir été investi de la mission sacrée de la préserver de toute corruption… quitte à ne jamais la voir advenir. D’avoir le droit de juger aussi de qui est de gauche et de qui ne l’est pas, en prononçant bien sur les excommunications qui s’imposent. Pour ce qui me concerne, le verdict est de longtemps connu et accepté, et avec joie encore, de sorte qu’il ne me coûte pas tant que ça d’avouer que je suis encore hollandiste: je suis le social-traitre. Mais au moins, je suis de ce monde. Et dans ce monde, force m’est de constater que la gauche est partout sur les talons; que la droite – comme pensée et comme programme, mais surtout comme imaginaire et comme culture – avance partout. Que la raison en est entre autre que l’affirmation d’être de gauche devient de plus en plus péremptoire à mesure que son contenu devient nébuleux. Que ce n’est parfois plus qu’un synonyme d’être du côté des gentils. Et que donc cette posture moralisatrice et ostracisante n’a cessé de nous rendre plus faibles. J’ai la conviction que la gauche de demain est de l’autre côté du doute et de l’action, dans tout ce qu’elle peut avoir de décevant et d’imparfait. Que l’évaporation de la gauche n’est pas le fait de ce qu’on appelle ses compromissions – sans songer qu’elles sont parfois drôlement conformes à ses valeurs originelles: efficacité économique, respect rigoureux de la loi…- mais de sa revendication bruyante en dehors de toute détermination positive de contenus.

J’entends enfin par inconséquence du parti socialiste cette manière de se partager les places dans un avenir qui s’étiole au lieu de chercher à le construire. Trop de primaires ont tourné à la foire à ceux qui en rêvent en se rasant le matin. Trop nombreux sont les ministres qui confessent en off leur mépris pour François Hollande. Trop nombreux aussi tous ceux qui élus ou désignés grâce à lui s’abritent derrière tout ce qu’ils trouvent pour se juger fondés à le lâcher en rase campagne pour le cas où l’une de leurs prébendes, présente ou à venir, serait sur le point de leur échapper. Le parti socialiste continue de suivre une pente qui le conduit progressivement vers un conglomérat de notables locaux sans vision collective ni espérance nationale. J’y suis, au parti socialiste, et j’y resterai. Mais il faut que ça change. Et en tout cas, que l’on ne compte pas sur moi pour débiner l’un des seuls qui ait su rompre avec la logique de guerre des fan-clubs, où les luttes de pouvoir sont d’autant plus âpres qu’il y en a de moins en moins à partager et qu’on n’a plus la moindre idée de toute façon de ce que l’on en ferait si on l’avait.

Alors oui, je suis toujours hollandiste, malgré l’absence de cette réforme fiscale dont nous avons tant besoin. Parce que certes elle s’explique probablement un peu – ou beaucoup – par une ruineuse fidélité à cette idée selon laquelle une politique fiscale consiste essentiellement à maintenir le système dans un degré d’opacité optimal permettant de plumer l’oie à moindre cris(2). Parce que très certainement aussi elle s’explique par un manque de fermeté face aux rentes de situation qui sévissent à Bercy. Mais parce que je me demande bien comment, mes trois inconséquences décrites, François Hollande aurait trouvé le point d’appui nécessaire pour rompre avec ces mauvaises habitudes et secouer ces inerties. Que l’enjeu ait été de préserver le repos dominical, de maintenir l’essence de la gauche dans une commode indétermination ou de préserver les chances d’être calife à la place du calife à la prochaine, bon nombre de ceux qui ont voté à gauche à la dernière présidentielle et qui sont désormais du côté des 75 % de mécontents ont contribué à la construction de ce climat neo-poujadiste où le gouvernement est embourbé.

Je n’irai pas pour ma part faire passer mon manque de courage, de travail et de sens de l’intérêt général pour les siens. Et voilà pourquoi je suis encore hollandiste: parce qu’il est de ma responsabilité aussi de faire en sorte que la simplification de l’impôt soit le vecteur d’un renforcement de la justice sociale, de l’efficacité économique et du pacte républicain. Et tant d’autres choses encore. En le secouant, en vous secouant, en me secouant. Et en m’interdisant la facilité de me trouver du bon côté des panels, à confire dans une de ces évidences qui anesthésient la pensée et le sens des responsabilités.

______________________________________________________________________________________________________________________

(1) Paragraphe librement inspiré d’un texte d’Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit

La belle âme vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son coeur elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à former sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue; dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air.

Ainsi que du Monstre doux de Raffaele Simone

(2) Voir un récent article de Camille Landais dans Le Monde, et Pour une révolution fiscale de manière générale.

Publicités

Sagesse

(Article publié pour la première fois en juin 2012)

Il apparaît surtout qu’une génération entre, une autre sort.

On peut vitupérer, bien sûr, contre Olivier Falorni. Mais si c’était un peu comme s’exciter contre la tectonique des plaques?

On n’a pas l’air beaucoup plus malin d’ailleurs, même si on en peut avoir l’illusion un court instant – le temps d’une victoire électorale – à parler haut pour le retour à une société française blanche et patriarcale. Entrent des femmes. Entrent des enfants d’immigrés. Rien n’interdit de s’en féliciter. Mais si on ne peut rien contre une forêt qui pousse, on ne doit pas non plus trop s’en attribuer le mérite. C’est tant mieux. Mais surtout c’est ainsi. Surtout, c’est dans l’ordre.

Méditons, mes frères et soeurs en République, à qui le scrutin vient de donner un visage à 577 paires d’yeux, la phrase de Diderot qui  me retombe opportunément sous les yeux: « Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où j’en devais être; et foin du plus parfait des mondes si je n’en suis pas ». M’est avis qu’elle veut dire sensiblement autre chose que ce qu’on y croit lire: qui se sent injustement exclu parce que le monde a continué de monder témoigne qu’il a manqué de clairvoyance pour y trouver sa place et/ou d’énergie pour la rejoindre. Ce que faisant, il eût contribué à ses rotations et révolutions. Méditons ceci qu’en démocratie nul n’est plus que citoyen, et qu’un citoyen c’est à la fois tout et rien.

Alors salut Jack, salut Ségolène, salut Nadine et salut Claude. Salut à tous ceux qui sortent, qui entrent, qui n’ont pas réussi à entrer. On s’en fout des vicissitudes des trajectoires individuelles, et de la mienne au premier chef. Il importe surtout qu’après plusieurs années à l’arrêt, chacun à sa place fasse de nouveau tourner la France et le monde d’un cran.

L’âme de la France, l’essence de la gauche

Il y a un an, six mois peut-être, j’aurais prédit la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. C’est qu’elle a beau avoir élu un Président de gauche, la France était à droite, et le demeure.

Il faut baisser les impôts. Garder nos footballeurs. S’en remettre aux riches pour créer de la richesse. A leur charité pour la redistribuer. Faire la chasse aux tire-au-culs. Serrer la vis aux gosses. Avancer les réveils des parents. Transformer les aides sociales en outils de chantage. Tancer l’étranger. A défaut de le renvoyer chez lui, lui rappeler qu’il n’y est pas.

L’objet de ces soixantes minutes fut et demeure de donner le coup de rein pour sortir de ces ornières. Qu’elles sont profondes et fréquentées!

Reste qu’en prétendant, à gauche comme à droite, que la France est historiquement, irrémédiablement, naturellement de droite, on en creuse une autre, d’ornière. A coup de psychologie des peuples de bien bas étage. A partir d’une erreur fréquente dans la démarche diagnostique: confondre le symptôme et la maladie.

C’est une bonne maladie, au reste: ce n’est pas la France qui a l’âme a droite, c’est la gauche qui est par essence minoritaire.

C’est son histoire: des lubies d’avant-garde devenues le socle du patrimoine humain et des évidences collectives. C’est son exigence et son destin: mesurer parfois son authenticité à son isolement, devoir batailler pour que l’intérêt général se reconnaisse lui-même et échappe aux habiles duperies des intérêts bien entendus. C’est notre présent: chercher la révolution par la réforme, et conquérir les moyens de la réforme sur la frilosité à la mettre en oeuvre. Combattre aujourd’hui pour les gagner. Combattre plus encore demain pour nous en servir. Combattre parfois contre nous-mêmes: contre les délices de Capoue d’une majorité acquise qui nous éloigne du devoir de redevenir minoritaires, contre l’auto-satisfaction de la belle âme qui s’aime minoritaire et craint de se salir en gouvernant.

Tout à la fois être minoritaires et lutter pour conquérir la majorité. Et être majoritaires tout en gardant l’exigence de proposer des réformes auxquelles seule une minorité adhère pour l’heure.

Voter demain. Voter demain. Voter demain.

Penser et combattre toujours.

La pensée magique

(Article publié pour la première fois le 4 mai 2012)

« Soixante minutes par jour d’une tête à gauche » deviendra lundi « Soixante minutes d’une tête à gauche ». J’aurais bien aimé qu’il y ait soixante billets. Voici le cinquante troisième. Je demeure étonné d’être parvenu à m’y tenir à peu près, à l’idée d’un billet par jour.

En dehors et peut-être au-dessus de François, que j’aime d’amour, de vous, lecteurs, aussi stimulants que clairsemés, du MBB, du goût d’écrire et de la conviction que c’est encore la meilleure manière de penser,  il y a eu le sentiment constant que cela tenait à moi. Que si je ne le faisais pas, on ne gagnerait pas.

C’est hautement tarte comme croyance, plus encore peut-être comme déclaration. Je scrute pourtant mon dedans, et n’y trouve aucune gêne du type de celle que l’on éprouve quand on est surpris en plein discours d’investiture devant le miroir de la salle de bain.

C’est au fond la pensée magique constitutive de la démocratie.

Le premier qui votera après-demain matin aura l’idée bizarre, ténue mais bien là dans un coin,  qu’il enclenche un processus impliquant aussi bien l’emplacement du rond-point près de chez lui que l’intensité du sourire de ses enfants.

Il y a des gens qui se sont réveillés le 7 mai 1995, et surtout le 6 mai 2002, en se demandant quel geste il fallait faire, quels mots il fallait dire pour que, répercutés dans l’air ambiant, trimballés par les échos, charriés à la crête des vagues et transportés jusque dans les valises des globe-trotters, ils nous reviennent ce dimanche sous la forme d’un Président de gauche.

Je ne me prends pas pour un papillon et aucun de ces billets ne déclenchera la vague rose. Ils sont même infiniment plus vains que le coup de fil à un ami, le voiturage de votre grand-mère ou la brouille temporaire à l’issue d’un dîner de famille auxquels vous avez consenti ou allez vous dépêcher de consentir si vous ne l’avez pas déjà fait.

Je n’ai fait que redire et peut-être surtout me redire que je croyais à la démocratie, à la nécessité de se mouiller, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort, autant peut-être sinon plus dans les cinq ans à venir que dans les six mois qui s’achèvent.

Et jusqu’à dimanche en tout cas comme des morts de faim.

Les trois dernières minutes

( Article publié pour la première fois le 2 mai 2012)

 

Le débat présidentiel s’achève traditionnellement par trois minutes de parole laissées au candidat. François entre dans mon corps; j’entre dans le corps de François. Et voici ce qu’il en résulte, en attendant ce soir:

Eh bien j’aurais pour ma part quatre questions simples à poser au candidat sortant. Il n’aura plus le temps d’y répondre, mais je les soumets aux Français. Ils se rendront nombreux j’espère aux urnes dimanche et sauront compléter d’eux-mêmes les silences persistant à l’issue de ce débat.

Tout ce que Mr Sarkozy promet de faire dans les cinq ans qui viennent, que ne l’a-t-il fait dans les cinq ans qui s’achèvent?

Pourquoi parle-t-il si peu en revanche de ce qu’il a réellement fait, comme s’il était le seul à n’avoir pas à subir les lourdes conséquences de la politique que pourtant il a menée?

Pourquoi, au-delà des habillages de la rhétorique électorale, ferait-il autre chose que ce qu’il a déjà fait pendant cinq ans?

Avons-nous intérêt à cette politique qui sous les dehors du nouveau n’aura que le goût amer de l’ancien?

Mais pour toutes les autres questions qui se poseront à la France, je sais que c’est à moi qu’il reviendra d’y répondre, si les Français m’en donnent le mandat. Je mesure cette responsabilité. J’y suis prêt. Je le ferai.

Il faudra redresser la France dans la justice. La redresser parce que la fuite en avant budgétaire n’est plus possible. Dans la justice parce que les plus fragiles d’entre nous ne peuvent plus, ne doivent plus endurer cette criante injustice: payer toujours plus, se loger toujours moins, travailler toujours moins et être culpabilisés toujours plus. Je le ferai.

Il faudra redresser la France par le sérieux et la croissance. Aucun des deux n’ira jamais sans l’autre. Aucun des deux ne fut du côté du candidat sortant. Il n’a pas été et ne sera pas le président de la bonne santé des entreprises, mais celui de l’opulence des grands patrons. Au lieu de quoi la gauche, quand la République l’a appelée, a toujours su redresser les comptes de la Nation. Je le ferai.

Il faudra restaurer les liens entre les Français et la politique, entre les responsables politiques et vous. Je réduirai la rémunération des hauts responsables, à commencer par la mienne. J’instaurerai le non-cumul des mandats. Je ferai la réforme du statut pénal du chef de l’Etat, l’allongement de la période d’inéligibilité pour les élus convaincus de corruption. Aucune faute morale ne doit être tolérée de ceux qui briguent ou reçoivent vos suffrages, dès lors qu’ellle a été établie par les tribunaux. Aucune.

Il faudra enfin restaurer le lien entre les Français. Ils sont aujourd’hui dressés les uns contre les autres, au-delà de ce que commande traditionnellement ce grand rendez-vous démocratique qu’est l’élection présidentielle. Voilà qu’on imagine des gauchistes le couteau entre les dents. En ai-je l’air? Voilà surtout qu’on se figure des hommes et des femmes, Français autant que chacun de nous, animés d’intentions plus sombres encore, que leur suggèreraient leur religion ou leurs origines. Cela, le candidat sortant l’a en partie voulu. Mais la République, et la République c’est ma vérité la plus profonde, ne connaît qu’un peuple Français, un et indivisible. Que ce grand principe qui nous a fait traverser les siècles sous les regards admiratifs et envieux des autres nations redevienne réalité, notre seule réalité, c’est mon devoir. Et cela aussi, je le ferai.

 

Et puis, un beau matin, on n’a plus parlé que d’étrangers

(Article publié pour la première fois le 1er mai 2012)

Nous sommes sur le reculoir, les amis. Nous sommes sur le reculoir.

Je vois des petits potes qui observent l’érosion des sondages avec le bulletin blanc à la main, qui sortiront le « François » si l’écart se resserre trop, disent-ils. Sauf que, si l’écart se resserre, c’est que l’autre est « en dynamique », comme l’était d’ailleurs Marine Le Pen à la veille du premier tour, selon les termes toujours choisis de Brice Teinturier. Et alors, tout devient possible!

Et quand bien même nous gagnerions, nous ne voulons pas d’une victoire de résistance mais d’une victoire de conquête.

Car sur quoi reculons-nous?

Le petit Nicolas a su nous faire basculer un beau matin dans une grande hallucination collective: le problème de la France, c’est l’immigration, c’est les étrangers. Du chômage, plus question. De l’école, plus question. De la santé, en a-t-il jamais été question? De croissance, de fiscalité, de redistribution des richesses… plus question. Ou tout au prisme de la nouvelle sarkose. Pas si nouvelle que ça, je vous l’accorde.

Ca a bien sûr quelque chose de tétanisant, pour nous, le racisme. Ca nous met dans tous nos états. Et puis il y a ceci que nous ne savons pas bien, les scores du Front National aidant et l’effet tâche d’huile de la semaine écoulée leur donnant une résonance de cathédrale gothique, ce que pensent les gens autour de nous. Plus que nous ne croyions en tout cas semblent considérer que le problème c’est les autres. Et chacun sait ce que c’est que de vieillir de dix ans en parlant dix minutes avec un raciste.

Ce n’est vrai pourtant que lorsqu’on est sur le reculoir. Et il n’y a AUCUNE raison de l’être.

Dominique Tian, de la droite populaire, avait voulu démontrer dans le cadre d’un rapport parlementaire que les étrangers fraudaient la Sécu et nous coûtaient trop cher. Il n’est parvenu qu’à montrer que les déséquilibres de nos comptes sociaux étaient pour l’essentiel le fait de fraudes aux cotisations sociales venant des entreprises. Il ne s’en est pas vanté. C’est à relire ici:

D’autres députés n’ont pas reçu l’appui d’un cadre parlementaire pour travailler sur la question de l’immigration, en sollicitant des universitaires. Il s’agit par exemple de Sandrine Mazetier (PS), Martine Billard (FdG) et et ET Etienne Pinte ( U! – M! – P!). Ils ont rendu un rapport.

On y apprend, pêle-mêle

que sans les travailleurs étrangers (les étrangers, pas ceux qui ont l’air différents), les comptes sociaux seraient infiniment plus déséquilibrés qu’ils ne le sont

que sans eux, il faudrait dégager non plus 3% mais 5% du PIB pour financer notre régime de Sécurité sociale

que les migrants subsahariens ont en moyenne un niveau de formation plus élevé que les habitants de France métropolitaine

que le taux d’emploi des étrangers entre 30 et 49 ans est sensiblement identique à celui des Français du même âge

que les immigrés créent très majoritairement leur propre emploi et ne le volent à personne

… et tant d’autres choses encore que vous lirez ici:

Après quoi vous prendrez votre bâton de pélerin, vos bottes de sept lieues et de 55%.

Au cas où vous auriez droit à: « Mais je les vois bien, moi. Ils ont toutes les aides sociales. Ils vivent comme des princes. Ils battent leurs femmes… », rétorquez donc que vous les voyez aussi.

A cinq ou six heures du matin, quand vous rentrez de soirée, largement majoritaires dans les RER et les métros qui conduisent les sous-payés au boulot.

Systématiquement sortir en catimini de la cuisine des restaurants parisiens qui les emploient au noir … et Dieu sait quels chantages leur infligent des gus qui étaient peut-être au Trocadéro il y a deux heures pour célébrer le vrai travail!

Habillés de la même façon de novembre à mars, parce que tout le monde n’a pas les moyens des vêtements de demi-saison.

Et qui disent merci à tout. A rien. A ceux qui les insultent aussi bien qu’à ceux qui ne savent pas les défendre.

Désolé, hein. Mais faut pas toucher à mes élèves.

Quatre sonnets pour pas s’louper

( Article publié pour la première fois le 30 avril 2012)

 

I

 

Ce n’est pas Médiapart, ni Saïf al Islam (1),

Ni la vulgarité de Copé, Morano,

Les UV de Luca, la taille de leurs panneaux

Montés à la lueur d’une sinistre flamme;

 

Ce n’est pas le chômage, ni les propos infâmes,

Ni la défection de Ghosn ou de Pinault,

Ni une convocation devant les tribunaux

Qui dénoueront demain de ces cinq ans le drame.

 

Ne t’en remets qu’à toi du destin du pays:

IFOP ni BVA ne l’ont jamais écrit.

Qu’à ta main du sourire retrouvé de Marianne.

 

Qu’à ta voix du départ de ceux qui la musellent.

Qu’au bulletin « François » pour que la France soit belle,

Un pays de possibles à défaut de Cocagne.

 

 II

 

Quant à toi, mon ami, ne prête avec usure

Que ce dont tu disposes. Et préfère la rose

Aux savantes mais hasardeuses conjectures.

Ne garde en ton esprit que cette simple chose:

 

Qu’aux petits ont été infiniment moins dures

Les cinq années passées, sur nos querelles écloses,

Que les cinq à venir, s’il fallait d’aventure

Que tu n’apportes pas ton suffrage à la rose.

 

Oui. Qui a faim a droit. Les loyers sont trop chers.

Et trop rares à Roubaix les vacances à la mer.

Le kilowatt/heure lourd aux bourses efflanquées,

 

La police partout, la justice nulle part,

Les yeux bien trop rivés sur les peaux un peu noires.

Mais les gens à la rose ne sont pas des planqués.

 

III

 

Toi aussi, je te parle, et pose à cet effet

Le couteau que tu crois que j’ai entre les dents.

Notre querelle est juste: les cinquante % (2)

D’impôts, chacun les paie, tout comme tu le fais.

 

Eux c’est la TVA, toi c’est l’IRPP (3),

Et moi un peu les deux. Je ne me plains pourtant

Qu’à demi car je sais que c’est pour nos enfants,

Nos parents, la santé. Tu peux le vérifier (4).

 

Les riches, me dis-tu, partiront dès lundi.

Les pauvres te réponds-je seraient partis aussi,

Si la réalité pesait d’un poids moins lourd

 

Et s’ils n’avaient surtout ces idées improbables

De n’être plus tenus pour coupables toujours,

Plus seulement imposés, mais un jour imposables.

 

 

IV

 

C’est à toi que je parle, enfin, si loin, si proche.

Admets que tu fais tout pour qu’il soit difficile

De savoir qui tu es et quels sont tes mobiles.

Je suis surpris souvent de te trouver si proche

 

Par la couleur, les goûts, le peu d’argent de poche

Que tu peux te permettre de donner à tes fils,

De ceux dont tu voudrais qu’un cordon de police

Protège ton travail, tes filles et tes poches.

 

Je suis triste surtout que tu sois l’étranger

Au milieu de ces gens qui n’ont jamais changé

Quoi que Marine prétende et que Sarkozy ose.

 

Va donc à un meeting. Es-tu bien de ce monde?

De ces têtes chenues et de ces brosses blondes?

S’il t’apparaît que non, viens rejoindre la rose.

 

 

(1): Saïf Al Islam est le prénom du fils Khadafi qui a affirmé le premier que de l’argent avait été donné par le régime lybien pour la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007

(2): J’espère que vous m’accorderez d’être le premier au monde à tenter cette rime

(3): Impôt sur le revenu (des personnes physiques)

(4): http://www.soixanteminutes.com/2012/04/strictement-factuel-delicieuement.html