Laissez les enfants tranquilles

L’ordalie était un rituel judiciaire et religieux pratiqué au moyen-âge. Elle consistait, dans les cas difficiles à trancher et en l’absence de preuve notamment, à soumettre l’accusé à un supplice physique à l’issue duquel, Dieu aidant ou pas, sa culpabilité ou sa bonne foi éclateraient au grand jour.
Qu’un petit pote manifeste un léger inconfort en allant chercher un galet au fond d’une bassine d’eau bouillante, qu’il mette de la mauvaise volonté à cicatriser proprement après qu’on lui a fait porter une barre de fer rougie au feu et qu’on lui a enveloppé les mains dans un linge trois jours durant, ou qu’une sorcière refuse de flotter à la surface d’un lac ne nous semblent plus des preuves évidentes de leurs culpabilités respectives, surtout si la dernière a été préalablement lestée d’une bonne grosse pierre. Le bon sens commençant probablement à venir à nos ancêtres, on trouva des substituts habiles.
David Crouzet explique dans Les guerriers de Dieu comment les enfants en vinrent à jouer un rôle de plus en plus important dans les pratiques judiciaires tandis que, sortis des ténèbres gothiques, nous consacrions nos intelligences nouvellement acquises à la faveur de la Renaissance, à nous entrezigouiller rapport au fait que certains étaient catholiques et d’autres protestants. C’est ainsi que l’Amiral de Coligny ne fut définitivement achevé en ouverture du massacre de la Saint Barthélémy qu’après qu’on eut consulté des minuscules rassemblés autour de son corps déjà bien entamé et qu’ils eussent conclu à son hérésie et à l’opportunité de prolonger son supplice jusqu’à ce que mort s’ensuive.
« Innocence », « absence de corruption », « laissez venir à moi les petits enfants », « la vérité sort de la bouche des enfants »… Tout ça, tout ça.

Or, me voilà perdu!
Cela fait deux dimanches que la télévision publique m’administre ma dose de vérité aux alentours de 20h20, France 2 ayant jugé bon de donner la parole à des collégiens sur des sujets d’actualité. Je pensais donc savoir, sans doute possible, que l’affaire Leonarda c’était dégueulasse, que François Hollande était une tanche et que Barack Obama était le président qu’il nous fallait. Las, à Angers, comme vous le savez, les responsables politiques noirs sont un peu moins en odeur de sainteté chez nos petits mignons innocents.
Et alors que j’étais tout disposé à me ranger aux côtés d’Edwy Plenel s’écriant « Jeunesse de France, Indigne-toi et réveille-nous! », je reçus sur Facebook un message m’annonçant que deux de mes petits cousins avaient « liké » la page demandant que Leonarda reste au Kosovo, avec d’ailleurs 146000 personnes, parmi lesquelles probablement beaucoup de nos charmantes têtes blondes, mais peut-être aussi brunes, comme les leurs, en bon petits-fils d’immigrés qu’ils sont.

Je ne vois plus d’autre solution donc que d’organiser des ordalies avec nos propres enfants pour savoir lesquels disent vrai.

Ou alors de nous coltiner comme des grands que nous sommes non seulement avec ce que notre temps produit de pensées malades, mais aussi avec ce qu’il engendre de contradictions difficiles à trancher, au lieu de sacrifier nos petits sur l’autel de notre désir de vivre dans un monde simple et manichéen. De les laisser tranquillement aller à l’école, pour apprendre à penser, plutôt que de les filmer avec attendrissement lorsqu’ils régurgitent nos impensés.

Je le suis toujours

Je suis toujours hollandiste.

Un peu parce que c’est une évidence que je ne le devrais pas. Or j’ai toujours eu bien de la peine à m’incliner devant les vérités comminatoires, surtout lorsqu’elles sont à ce point partagées d’un bout à l’autre du spectre des opinions politiques, qu’elles reposent sur une telle certitude de se tenir au cœur du vrai, du beau et du bien qu’elles débouchent aisément sur l’insulte. Tout cela est bruyant, violent, parfaitement étranger à un effort de pensée. À l’opposé en somme de l’idée que je me fais de la politique.

Je suis toujours hollandiste malgré une déception bien sûr.
Mais ce n’est pas « l’affaire Leonarda », parce que la loi s’applique et que je ne pense pas que l’ultime horizon de celui qui accède aux responsabilités soit de ne pas les exercer.
Et ce n’est pas l’ANI parce que oui – à condition de protéger, former et représenter d’avantage ceux qui les occupaient – il va falloir faciliter la réorientation de l’investissement par la destruction d’emplois improductifs et gourmands en subvention au profit d’emplois créateurs de richesse durable.
Et ce n’est pas le CICE parce qu’il crée des emplois. Ni la politique d’emplois d’avenir parce qu’elle a fini par prendre: à preuve, on n’en parle plus.
Et ce ne sont pas le budget européen, ni la loi bancaire parce qu’il s’y trouve des avancées et que je n’oublie pas surtout que la France n’est pas seule. Et tant mieux. Et les Allemands n’ont pas moins le droit que nous de prétendre à ce qu’il soit tenu compte de leur vote.
Et ce ne sont pas enfin la loi de décentralisation et la réforme des rythmes scolaires parce qu’il y a les maladresses et les erreurs, mais aussi les inerties, et qu’on sait bien qu’il n’y a pas plus rétif à la réforme que les progressistes bon teint qui rêvent toujours de nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien et conforme à leurs intérêts.
C’est la politique fiscale bien sûr, mais même là…

Je suis toujours hollandiste parce que l’évidence selon laquelle je ne le devrais pas masque commodément trois inconséquences. Celle du consumérisme démocratique. Celle des belles âmes radicales. Et celle du parti socialiste.

J’entends par consumérisme démocratique cette mauvaise foi mâtinée de politique du pire qui consiste à se faire croire que la démocratie peut perdurer lorsqu’une portion toujours croissante des citoyens fait profession de se placer en-dehors d’elle. En somme: j’ai pris sur moi pour aller au bureau de vote un dimanche alors qu’il restait du gigot; maintenant je regarde et j’ai bien le droit de dire que je trouve ça nul. Derrière l’aspiration de loin en loin exprimée à une démocratie participative ou à tout le moins mandataire, qui ne voit que le rêve profond est celui d’une monarchie élective avec deux jours de vote, trois mois de patience dubitative et quatre ans et demi de jeu de massacre. Montesquieu disait que la démocratie est de tous les systèmes politiques le plus gourmand en carburant parce qu’elle suppose de tous les citoyens l’exercice de leur vertu, c’est-à-dire non seulement de leurs qualités morales – nous y reviendrons – mais aussi de leur détermination devant l’action. Nous n’allons aujourd’hui voter – quand nous allons voter – que pour nous délester de toute espèce de responsabilité. L’anti-hollandisme servant entre autres d’alibi à cette paresse qui ruine la démocratie, je ne donnerai pas dedans.

J’entends par inconséquence des belles âmes radicales cette certitude de détenir au plus profond de soi la vérité de la gauche et d’avoir été investi de la mission sacrée de la préserver de toute corruption… quitte à ne jamais la voir advenir. D’avoir le droit de juger aussi de qui est de gauche et de qui ne l’est pas, en prononçant bien sur les excommunications qui s’imposent. Pour ce qui me concerne, le verdict est de longtemps connu et accepté, et avec joie encore, de sorte qu’il ne me coûte pas tant que ça d’avouer que je suis encore hollandiste: je suis le social-traitre. Mais au moins, je suis de ce monde. Et dans ce monde, force m’est de constater que la gauche est partout sur les talons; que la droite – comme pensée et comme programme, mais surtout comme imaginaire et comme culture – avance partout. Que la raison en est entre autre que l’affirmation d’être de gauche devient de plus en plus péremptoire à mesure que son contenu devient nébuleux. Que ce n’est parfois plus qu’un synonyme d’être du côté des gentils. Et que donc cette posture moralisatrice et ostracisante n’a cessé de nous rendre plus faibles. J’ai la conviction que la gauche de demain est de l’autre côté du doute et de l’action, dans tout ce qu’elle peut avoir de décevant et d’imparfait. Que l’évaporation de la gauche n’est pas le fait de ce qu’on appelle ses compromissions – sans songer qu’elles sont parfois drôlement conformes à ses valeurs originelles: efficacité économique, respect rigoureux de la loi…- mais de sa revendication bruyante en dehors de toute détermination positive de contenus.

J’entends enfin par inconséquence du parti socialiste cette manière de se partager les places dans un avenir qui s’étiole au lieu de chercher à le construire. Trop de primaires ont tourné à la foire à ceux qui en rêvent en se rasant le matin. Trop nombreux sont les ministres qui confessent en off leur mépris pour François Hollande. Trop nombreux aussi tous ceux qui élus ou désignés grâce à lui s’abritent derrière tout ce qu’ils trouvent pour se juger fondés à le lâcher en rase campagne pour le cas où l’une de leurs prébendes, présente ou à venir, serait sur le point de leur échapper. Le parti socialiste continue de suivre une pente qui le conduit progressivement vers un conglomérat de notables locaux sans vision collective ni espérance nationale. J’y suis, au parti socialiste, et j’y resterai. Mais il faut que ça change. Et en tout cas, que l’on ne compte pas sur moi pour débiner l’un des seuls qui ait su rompre avec la logique de guerre des fan-clubs, où les luttes de pouvoir sont d’autant plus âpres qu’il y en a de moins en moins à partager et qu’on n’a plus la moindre idée de toute façon de ce que l’on en ferait si on l’avait.

Alors oui, je suis toujours hollandiste, malgré l’absence de cette réforme fiscale dont nous avons tant besoin. Parce que certes elle s’explique probablement un peu – ou beaucoup – par une ruineuse fidélité à cette idée selon laquelle une politique fiscale consiste essentiellement à maintenir le système dans un degré d’opacité optimal permettant de plumer l’oie à moindre cris(2). Parce que très certainement aussi elle s’explique par un manque de fermeté face aux rentes de situation qui sévissent à Bercy. Mais parce que je me demande bien comment, mes trois inconséquences décrites, François Hollande aurait trouvé le point d’appui nécessaire pour rompre avec ces mauvaises habitudes et secouer ces inerties. Que l’enjeu ait été de préserver le repos dominical, de maintenir l’essence de la gauche dans une commode indétermination ou de préserver les chances d’être calife à la place du calife à la prochaine, bon nombre de ceux qui ont voté à gauche à la dernière présidentielle et qui sont désormais du côté des 75 % de mécontents ont contribué à la construction de ce climat neo-poujadiste où le gouvernement est embourbé.

Je n’irai pas pour ma part faire passer mon manque de courage, de travail et de sens de l’intérêt général pour les siens. Et voilà pourquoi je suis encore hollandiste: parce qu’il est de ma responsabilité aussi de faire en sorte que la simplification de l’impôt soit le vecteur d’un renforcement de la justice sociale, de l’efficacité économique et du pacte républicain. Et tant d’autres choses encore. En le secouant, en vous secouant, en me secouant. Et en m’interdisant la facilité de me trouver du bon côté des panels, à confire dans une de ces évidences qui anesthésient la pensée et le sens des responsabilités.

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(1) Paragraphe librement inspiré d’un texte d’Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit

La belle âme vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son coeur elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à former sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue; dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air.

Ainsi que du Monstre doux de Raffaele Simone

(2) Voir un récent article de Camille Landais dans Le Monde, et Pour une révolution fiscale de manière générale.

La courbe et le syndrome d’Oreste.

Soit une fusée lancée à la verticale et dont la vitesse peut atteindre 20 m/s. À quelle distance du sol se trouve-t-elle au bout d’une seconde?
« Bah … 20 mètres, Monsieur.
– Mais bien sûr! Z’avez déjà vu une fusée qui décolle? »

Nous regardons donc des fusées décoller sur internet, un départ de 100 m; j’explique ce qu’est l’inertie – j’en ai des exemples sous la main, comme de juste en accompagnement personnalisé à 30 entre 16h30 et 17 h30 – et je m’étonne enfin qu’on fasse tant de maths et de physique à l’école mais si peu de culture scientifique. Enfin la formule de l’énoncé prend sens :
F(t) = -5t2 + 20t + 1,6
Vitesse + hauteur initiale du lanceur – inertie.

Soient un Président lancé à vive allure d’un sommet de cote de popularité déjà pas bien haut et un taux d’emploi qui dégringole lui aussi et ce depuis un bout de temps. Faut-il s’attendre à ce que, la seconde courbe s’inversant, la première la suive?
Pariant que cette inversion de courbe interviendra bien, je mets un second billet sur le phénomène suivant: elle n’entraînera pas avant un certain temps de hausse de la popularité de l’actuel président.

L’inertie est bien sûr en partie le fait de l’exécutif lui-même. Je me demanderai ainsi longtemps pourquoi il n’y a pas eu – et donc n’y aura pas dans ce quinquennat – de véritable réforme fiscale.

Mais l’essentiel de l’inertie tient en réalité à ce que j’appellerais le syndrome d’Oreste.

Éconduit par Hermione, parti guerroyer pour l’oublier, n’y étant pas parvenu, revenu vers elle sous le prétexte de représenter les intérêts grecs à la cour de Pyrrhus, maintenu sur le grill par sa loute qui le garde sous le coude pour le cas où Pyrrhus choisirait Andromaque, Oreste finit par craquer et est bien résolu à faire une connerie:
 » Pylade, je suis las d’écouter la raison »

Nous sommes las nous aussi d’écouter la raison. Nous voulons rouler à 180 sur l’autoroute. Nous voulons pouvoir hurler « taisez-vous! » sur les plateaux télé. Comparer les nègres à des singes. Faire les poches des riches. Ratonner pourquoi pas? Et expulser des ministres. Nous voulons sortir de l’Europe. Payer la dette en monnaie de singe ou la leur foutre au paf, même. Et puis bien sur pas payer d’impôts, plus jamais. Voter Marine. Voter Méluche. Ou pas voter du tout mais hurler à la traîtrise et aux fossoyeurs de la démocratie.

Alors la courbe du chômage… Il faudra bien longtemps avant de voir qu’elle s’est inversée au milieu de ce grand désir de libération des instincts.

1% par dizaine ou même cinquantaine de milliers de chômeurs en moins? Mais bien sûr…. Z’avez déjà vu une démocratie qui déconne?

Mariage, liberté et justice pour tous

J’ai toujours été gêné par la notion de « mariage homosexuel ». Je tiens pour « mariage pour tous ».

C’est que depuis la Révolution française l’Etat n’accorde plus de libertéS: l’Etat garantit LA liberté. C’est que la République n’ouvre pas de droits spécifiques à des catégories de la population, mais fait progresser d’un même pas le droit de tous les citoyens.

« Mariage pour tous », c’est un angle de vue politique qui pointe que c’est au moins autant la conception du mariage dans son extension la plus large qui évolue, que le sort réservé aux homosexuels dans notre société. C’est une façon d’indiquer que l’homosexualité, jointe à d’autres facteurs, a fait bouger en profondeur la conception et la réalité de la famille et de son fondement matrimonial; non qu’on a procédé à quelques aménagements de surface pour lui en permettre l’accès. Ce n’est pas une manière de prendre l’homosexualité avec des pincettes, mais de dire qu’elle est un fait social à égalité de reconnaissance avec les autres, connecté aux autres, pour le profit de tous.

L’ambition est de tout tenir ensemble. Le droit des homosexuels. Le droit des enfants élevés dans des couples homosexuels, et qui sont des enfants de plein droit bien qu’ils vivent aujourd’hui dans une sorte de vide juridique. Le droit des familles recomposées à exercer et à assumer pleinement les prérogatives et les responsabilités parentales. Le droit non seulement à adopter, mais aussi à être adopté. Le droit de tous à la liberté sexuelle. Et puisque nous allons ainsi de proche en proche, j’espère que l’extension du concept de famille attirera l’attention sur le sort des parents « isolés », pour en faire des parents de plein droit, bénéficiant d’aides spécifiques pour l’exercer.

Enfin, puisqu’il n’y a pas de raisons de s’arrêter en si bon chemin, j’aimerais faire non pas un grand écart mais juste un tout petit pas en avant pour parler du droit de vote des étrangers.

Parce que, ce qui se joue fondamentalement dans le mariage pour tous, c’est un renversement de perspective de et sur l’action de l’Etat. Selon la définition classique, il exerce le monopole de la violence légitime. Durant dix ou quinze ans, il a en réalité été monopolisé par l’exercice d’une violence symbolique à l’encontre de plusieurs catégories de la population: étrangers, immigrés, musulmans, homosexuels… Ayant cessé d’ouvrir de nouvelles zones de liberté pour la société dans son ensemble, il s’est employé à interdire à ces composantes l’accès aux droits qu’il garantissait à tous, lorsqu’il ne les leur retirait pas tout simplement.

En janvier, la question fondamentale sera donc de savoir si nous passons d’un Etat qui bloque à un Etat qui ouvre, d’un Etat qui interdit à un Etat qui autorise, d’un Etat répressif à un Etat émancipateur.

En d’autres termes, la question fondamentale sera de savoir si l’Etat redevient laïque. Cette phase de blocage de la société s’explique en effet en grande partie par la référence plus ou moins assumée à une norme anthropologique et culturelle chrétienne. Durant dix ans au moins, nous avons été un pays catho-laïque. Le fait qu’on agite la menace du communautarisme pour s’opposer au droit de vote des étrangers indique bien que le problème n’est pas posé en termes de démocratie, mais de culture. De la même manière, ce sont des références culturelles qui justifient l’opposition au mariage pour tous, même si elles prétendent se trouver souvent une caution dans la référence à la nature. Or un Etat authentiquement laïque ne reconnaît aucune norme civilisationnelle, anthropologique ou culturelle dominante. Et c’est d’un même geste qu’il accorde le droit au mariage et le droit de vote, parce qu’il cherche à promouvoir une société libre de s’exprimer et de vivre selon sa conscience dans un Etat libre de toute référence à un ordre supérieur.

Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qui manifestent aujourd’hui et qui manifesteront demain, contre le droit au mariage pour tous et contre le droit de vote des étrangers. Pour que notre pays avance résolument, il est à souhaiter que ce soient les mêmes qui s’embrassent aujourd’hui et qui s’embrasseront demain, par-delà les barrières mentales posées par une société qui se dit laïque mais qui ne l’est pas.

Je sais que ces deux droits donnent l’impression d’être quasiment concurrents plutôt que profondément liés. Qu’alors que les aspirations des homosexuels vont être satisfaites, ceux qui se sentent pour diverses raisons citoyens de seconde zone depuis dix ou quinze ans ont l’impression qu’on les oublie. Et que peut-être on va les laisser de côté pour des raisons assez obscures de « majorité des trois cinquièmes ». Aurais-je été Président d’ailleurs que j’aurais choisi un autre calendrier, et cherché à faire les deux réformes en même temps ou même celle du droit de vote en premier.

Mais une telle vision ne vaut précisément que dans un pays où l’on se soucie DES libertés, et où celles que l’on accorde aux uns s’exercent souvent aux dépens des autres. Dans un pays laïque qui fait le choix de LA liberté, chaque nouvel espace conquis par les uns s’ouvre pour tous. Il ne tient qu’à nous de le comprendre.

Six mois après: Ayrault, Hollande … et nous.

GERHARD SCHRÖDER ET LE SOULIER DE SATIN

Ainsi donc, la gauche est au pouvoir, et le pays est à droite.

Le rejet du sarkozysme, la polarisation du débat politique par le Front national, l’immense disponibilité du pauvre à la culpabilité en période de crise économique, l’atonie des pulsions utopistes sous les mêmes climats, les lois de l’alternance politique… expliquent en partie cette petite curiosité qui n’en est en fait probablement pas une. Il faudrait y ajouter quelques analyses historiques au long cours. J’ai plaisir enfin à rappeler que la raison principale en est que nous eûmes un excellent candidat, qui s’est transformé en bon Président.

Et alors que la « séquence » rapport Gallois entre dans sa phase de reflux, avisons-nous que les deux principaux enseignements en sont précisément ceux qui viennent d’être énoncés: que François Hollande et la politique qu’il imprime au gouvernement tiennent la route, que le pays n’en éprouve pas moins une certaine surprise d’avoir voté pour l’un et pour l’autre.

Partout à peu près, jusque dans les colonnes du Figaro de lundi matin, que j’ai lu à votre place en bon camarade que je suis, vous trouverez le premier hommage. Voilà un Président de gauche qui sème avant de récolter et qui, contre toutes les règles de la course à l’échalote électoraliste, vient de poser les bases fiscales d’une réduction du déficit budgétaire avant de s’attaquer au problème de la compétitivité. En six mois.

Las, c’est un Président de gauche de gauche! Et de la même manière un peu que les vieux professeurs de grammaire du Soulier de satin de Claudel, qui sont tout à fait d’accord pour du nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien, nous n’avons à l’heure où j’écris absolument rien en France contre un Président de gauche … mais rien, vraiment… pourvu qu’il soit de droite.

Tandis que de gros bonshommes rouges commencent à peupler les rêves de nos enfants, nous rêvons nous de Gerhard Schröder en culotte bavaroise.

COMPETITER, C’EST SOUFFRIR

Donc, la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Moyennant quoi le débat sur la compétitivité n’est sorti qu’à grand peine des limites que lui avait assignées le précédent gouvernement: le coût du travail, du strict point de vue des entreprises.

Dans le Figaro de lundi matin, toujours, la notion de « compétitivité hors coût » était rejetée du côté du jargon. C’est de bonne guerre. Mais que le rapport Gallois, qui lui faisait de notoriété publique une large place, ait été réduit à la compétitivité / coût du travail dans l’essentiel des débats et des articles, voilà qui est plus étonnant. Sauf à en revenir à notre fil rouge: la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Dès lors, songer qu’il est possible de produire quelque chose pour un coût horaire de 50 euros et de le vendre néanmoins sans difficulté parce que des efforts de recherche et d’innovation garantissent une position avantageuse sur le marché … Erreur ! Voilà qui risque de détourner de la vraie et sérieuse question: comment épargner le portefeuille des entrepreneurs français ?

Et songer au coût du travail du point de vue du salarié… Coupable faiblesse! Car il est entendu que lui doit accepter de travailler, et de n’en même pas tirer parfois les moyens d’une subsistance décente, et de payer sa part des cotisations sociales, et dans le sourire encore. Alors qu’il est franchement dégueulasse que dans un pays libre on doive renoncer à l’acquisition d’un ryad à Marrakech pour cause de charges patronales trop élevées.

Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi qu’il était toujours question du volet patronal des cotisations sociales, et jamais du volet salarial? Vous savez, les trucs qui font la différence entre brut et net… Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi que lorsqu’on parlait de 30 milliards d’allègement des charges, il allait de soi dans l’esprit de tout le monde que c’était des charges patronales qu’on parlait? Alors même que le rapport Gallois prévoyait qu’un tiers de ces trente milliards consiste en un allègement des charges salariales. Tout simplement parce que la page 2 du manuel du petit keynésien recommande d’essayer de stimuler la demande, ce qui est plutôt difficile avec des salaires bas encore grevés par des cotisations sociales élevées.

Il est vrai que l’on ne peut pas en même temps rêver de l’Allemagne de Schroëder et de l’Amérique de Clinton. Lui avait mis en place dans les années 90 une politique dite d’Earned income tax credit. Face à la multiplication des travailleurs pauvres, qui ne percevaient pas un salaire leur permettant de vivre dignement, il avait été décidé d’accorder un crédit d’impôt (de charges sociales) aux salariés situés sous un certain niveau de revenus, afin de favoriser le pouvoir d’achat.

J’ai bien dit aux salariés !

Baisser les impôts des travailleurs, plutôt que ceux des entreprises…

Aurait-on proposé une telle mesure qu’on ne l’eût tout simplement pas entendue. L’opinion publique et plus profondément encore les réflexes intellectuels médiatiques, calqués encore une fois sur les cadres du débat tels qu’ils avaient été posés par la majorité sortie, se sont révélés ces dernières semaines indisponibles au moindre effort d’imagination, incapables de penser plus loin que le nez de Juppé et que la culotte bavaroise du fabuleux Gerhard : la compétitivité, c’est la souffrance et rien d’autre. L’innovation, c’est de la bibine. Le travail, un plaisir qui se suffit à lui-même. Devoir le rémunérer, la croix de nos forces vives entrepreneuriales.

Aussi le plan finalement adopté par le gouvernement a-t-il dû tenir compte non seulement d’une situation économique extrêmement tendue, mais aussi des barrières intellectuelles qui empêchent dans notre pays la perception sereine de l’entièreté du champ des possibles.

Pour l’effort les charges salariales, ce n’est – espérons-le – que partie remise. Au pire, nous saurons rappeler nos dirigeants à une politique plus nettement tournée vers la demande. Constatons déjà que le plan retenu ne l’oublie pas : les crédits d’impôt en direction des entreprises sont conditionnés par le maintien et la création d’emplois. C’est bien un pacte.

DE LA PEDAGOGIE ?

Reste qu’il est de plus en plus évident que si la gauche est au pouvoir, la France penche drôlement à droite, sous l’effet conjugué des inerties intellectuelles, mais aussi et surtout des intérêts bien et mal entendus qui les exploitent ou en résultent.

Et c’est le moment de parler un peu de pédagogie et de communication.

Dans un récent article du Monde intitulé « François Hollande rencontre les maîtres du monde », on trouvait le commentaire éclairé suivant consécutif à une rencontre entre le Président et les responsables des grandes instances économiques internationales (FMI, Banque mondiale…):

Un diplomate européen a résumé le sentiment des participants à la réunion de La Muette en termes positifs. « Nous croyions que M. Hollande n’avait pas de politique économique claire, a-t-il déclaré. C’est inexact : il sait très précisément ce qu’il veut faire. Son problème est de trouver la bonne dose de chacun des remèdes et le tempo idéal pour les appliquer. Toutefois, il lui faudra faire des progrès en matière de pédagogie. »

C’est très certainement vrai. Petit test cependant.

  1. Je gagne 36000 euros par an. Quel est le montant de mon IRPP?
  2. Je gagne 36000 euros par an et je vends 150000 euros une entreprise achetée 100000. Quel est le montant de mon IRPP?

Tiens, ça sèche… Y en a même des qui demandent : « c’est quoi, IRbidule ? »

Tous mes collègues enseignants savent pourtant aussi bien que moi qu’une démarche pédagogique suppose la maîtrise d’un pré-requis. En matière de fiscalité, c’est le néant. Sur quelle base espère-t-on dès lors que le gouvernement communique?

SEPT SMIGS ECHOIENT A UN PIGEON

Donc, je gagne 36 000 euros par an. Je paie en gros 3900 euros d’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), moins quelques bidules.

Comment je calcule ça?

Je commence par retrancher 10% de mon revenu pour obtenir mon revenu imposable: 32 400 euros. Me demandez pas pourquoi. Qu’il me suffise de vous dire que c’est la moindre des curiosités de notre système fiscal.

A ces 32 400 euros, j’applique les taux marginaux d’imposition suivants:

de 0 à 5963 euros de revenus, je suis imposé à 0 %, soient 0 euros

de 5963  à 11 896 euros de revenus, je suis imposé à 5,5%, soient 326 euros

de 11 897 à 26 420 euros, je suis imposé à 14 %, soient  2033 euros

de 26 420 à 70 829 euros, je suis imposé à 31 %, soient 1550 euros ( puisque je n’ai dans cette tranche que 9580 euros)

de 70 830 euros à 150 000 euros, je serais imposé à 41%

de 150 001 euros à 1 000 000 d’euros, je serais imposé à 45%

en atteignant les improbables sommets du million d’euros de revenu annuel, je rencontrerais le taux d’imposition à 75%

N’en étant pas là, j’acquitte pour ma part 3900 euros d’impôts pour 36 000 euros de revenus annuels.

Premier arrêt: qui savait comment ça marchait? Et sincèrement, combien ont cru l’espace d’un instant – ou jusqu’à aujourd’hui –  que 75% d’impôts au-delà d’un million de revenus, ça voulait dire qu’on allait demander 1 500 000 euros au malheureux qui gagne 2 millions par an?

A peu près autant que ceux qui ont cru que dans le second cas de figure ( je gagne 36 000 euros par an, et je revends 150 000 euros une entreprise achetée 100 000 ), l’administration fiscale allait me demander 93 900 euros d’impôts.

Ben oui: j’acquitte 3900 euros d’IRPP et je dois payer 60% sur la vente de mon entreprise.

Soient 3900 + 60% de 150 000 = 93 900 euros.

Ben non.

Parce que, pour commencer, les 60% ne portent que sur ma plus-value: la différence entre prix d’achat et prix de vente. Au pire donc, je paie

39 000 + 60% de 50 000 = 33 900 euros.

Et, en réalité, les 60% ne furent qu’un pur coup de com de nos amis les pigeons. Le projet du gouvernement était d’intégrer les plus-values réalisées à l’occasion de la vente d’entreprises à l’ensemble des revenus soumis à l’IRPP. Autrement dit d’aligner la fiscalité des revenus du capital sur celle des revenus du travail, en la soumettant au même barème par tranche, avec en sus l’acquittement de 15,5% de prélèvements sociaux appliqués au montant de la plus-value. Ce qui signifie que 60% n’était pas un taux unique appliqué aux bénéfices réalisés sur la vente d’une entreprise, mais un taux maximal additionnant la tranche supérieure d’imposition (45%) et les prélèvements sociaux qui existaient déjà auparavant (15,5%), ne s’appliquant donc qu’à des revenus très élevés, supérieurs à 150 000 euros par an, et seulement pour les sommes situées au-dessus de ces 150 000 euros.

Ca suit ?

Avant, je payais un prélèvement libératoire: moyennant le versement de 19% des produits de ma vente, augmentés des 15,5% de prélèvements sociaux qui existaient déjà, je pouvais exclure la vente de mon entreprise du calcul de mon IRPP. Je payais donc mes 3900 euros d’impôt sur le revenu + 34,5% (19+15,5) de mes 50 000 euros de plus-value, soit un total de 21150 euros.

Avec le plan du gouvernement, j’aurais payé 7750 euros de prélèvements sociaux (les 15,5% qui n’ont pas bougé)

+ 0% sur les 5963 premiers euros

+ 5,5% sur les revenus compris entre 5963 et 11896 euros, soient 326 euros

+ 14% sur les revenus compris entre 11897 et 26420 euros, soient 2033 euros

+ 31% sur les revenus compris entre 26421 et 70829 euros, soient 13766 euros

+ 41% sur les revenus compris entre 70829 et 150000 euros, soient 2693 euros

Au total, j’aurais donc acquitté un impôt sur le revenu de 26 570 euros pour un revenu annuel de 86 000 euros.

Ce qui, soyons bons princes, représente 5400 euros de plus que sous la législature précédente.

Ce qui, néanmoins, représente un taux d’imposition global de 31%, soit la moitié du taux de 60% sur lequel les pigeons avaient construit leur argumentaire. Ce qui signifie encore, pour le dire en des termes que les va-nu-pieds peuvent comprendre, et en voyant le verre à moitié plein plutôt que complètement vidé par un Etat vampirique, que j’ai la divine surprise, moi pigeon, de voir retomber dans mon escarcelle l’équivalent de sept SMIGs par rapport à ce que j’avais prévu sur ma page facebook… ou fait mine de prévoir.

Qui, sincèrement, ne s’est pas dit en les entendant roucouler: « Quand même, c’est vache! Pauvres pioupious… »?

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait continuer. Dire que mon impôt de 26 570 euros paie la scolarité de mes enfants, mes frais de santé; sert à garantir ma sécurité et mon accès à des infrastructures efficaces – dont je profite soit dit en passant bien plus avec mes 60 000 euros de reste à vivre que le loulou qui en gagne 20000 … avant impôts. Qu’avec 60 000 euros, il y a des chances pour que je puisse placer une partie de mon argent à un taux rémunérateur au lieu de payer plein pot la TVA comme le font, sans qu’il leur prenne pour autant l’envie irrépressible de créer une page facebook, ceux qui n’ont d’autre choix que de consommer tout leur salaire. Qu’avec 60 000 euros, enfin, je peux payer des cours particuliers à mes enfants, une femme de ménage … et déduire une partie de la rémunération que je leur verse de mes revenus imposables.

Avant d’en arriver là, pourtant, il faudrait déjà commencer par donner suffisamment d’outils aux simples citoyens pour qu’il soit impossible, ou du moins difficile, de les faire pleurer sur le sort de contribuables proportionnellement moins imposés qu’eux. Avant d’en arriver là, il faudrait poser le socle à partir duquel un gouvernement de gauche serait susceptible de remporter la bataille de l’opinion, contre un préjugé antifiscal massif.

« L’IMPÔT, C’EST SALE » : HISTOIRE ET ANALYSE DE L’ARGUMENTAIRE ET DES POSTURES ANTI-FISCALES

Ainsi donc, la France est à droite et je vois mal comment – les choses restant ce qu’elles sont par ailleurs – un gouvernement de gauche pourrait gagner la bataille de l’opinion sur la question fiscale, au lieu de se faire retourner comme une crêpe par 60 000 trouloulous dont certains – et c’est bien là le pire – ne sont même pas forcément de mauvaise foi.

C’est que dans le spectre des postures et des argumentaires de droite, l’impôt tient à peu près la même place que l’immigration ou l’insécurité. Moins peut-être qu’un fondamental par lequel on consolide son camp – il se trouve toujours des tendances sociales ou humanistes pour s’opposer à une approche trop marquée à droite -, c’est un ressort efficace pour aller chasser au-delà de ses terres sans risquer de se couper de ses bases. Un papier collant à protestataires de tous poils et de tous horizons. Un éléments de langage à ultra-son qui fait tourner les têtes. Bien installé dans les mentalités françaises par 50 ans d’histoire politique.

Le poujadisme dans les années 50 fut à l’origine un mouvement antifiscal. On l’envisage aujourd’hui comme un mouvement d’extrême droite, mais il attira des gaullistes et des communistes. Il rassembla pour finir 11% des suffrages, sans avoir véritablement ajouté autre chose à son discours que la conservation de l’Algérie Française.

Si Jean-Marie Le Pen est parvenu en 1988 à atteindre le score de 14,4% à l’élection présidentielle, ouvrant ainsi la longue série des résultats mirobolants du Front national dans l’élection majeure, c’est qu’il avait réussi à nationaliser et à homogénéiser l’électorat de son parti, c’est-à-dire à faire de bons scores dans presque toutes les régions, chez presque toutes les catégories sociales, dans presque tous les électorats traditionnellement acquis aux partis républicains. Significativement, une enquête sur les mobiles du vote frontiste révélait que la motivation antifiscale avait rejoint cette année-là chez les électeurs le trio classique immigration-insécurité-chômage. Jean-Marie Le Pen proposait en ce temps-là de supprimer l’impôt sur le revenu. On se convaincra en remontant de quelques pages qu’il est socialement juste. Son électorat ouvrier se tirait ni plus ni moins une balle dans le pied.

Tous les mouvements populistes qui sévissent actuellement en Europe accordent une large place aux argumentaires antifiscaux, quand ce n’est pas eux qui leur ont directement donné naissance. Et justement, ces mouvements sévissent parce qu’ils ont réussi à aller piocher dans à peu près tous les électorats traditionnels, de gauche comme de droite. A quoi le refus de l’impôt n’est certes pas étranger. Autre balle dans le pied.

Alors, lorsque VGE est aux abois en 1981, et sent que Mitterrand va gagner, il agite l’épouvantail fiscal : lorsqu’un pays dépasse 44% de prélèvements obligatoires, il devient de par le fait socialiste … et les chars soviétiques entrent dans Paris.

En revisionnant les débats de 1988 et de 2012, vous vous aviserez que la même séquence se répète : Chirac comme Sarkozy essaient de faire jouer le même réflexe antifiscal, Hollande et Mitterrand les renvoient dans les cordes en leur faisant remarquer qu’ils ont eux-mêmes augmenté les prélèvements obligatoires, en les concentrant simplement sur des impôts indirects, dont la perception est moins claire et qui reposent essentiellement sur les catégories sociales les plus fragiles.

En somme, l’impôt comme l’immigration, chacun sait qu’on ne peut s’en passer. La courbe de l’une et de l’autre est d’ailleurs étonnamment  régulière, quelle que soit l’orientation politique des gouvernements successifs. Comment en serait-on arrivé, sinon, à 56% de prélèvements obligatoires ? Mais à droite, lorsqu’il faut gagner du terrain ou rogner sur celui conquis par la gauche, on sait que ce sont les deux argumentaires à brandir. Face à eux, on perd la notion des communautés objectives d’intérêt. Pour ne donner naissance qu’à l’agrégation d’intérêts souvent contradictoires, ils permettent de basculer derrière une barre symbolique ou fatidique.

Le coup de génie de la tranche supplémentaire d’imposition  à 75% fut précisément de détourner l’électorat de sa pente acquise à l’antifiscalité, en lui faisant porter le regard sur la réalité d’un système économique où l’essentiel de la richesse créée a profité depuis 20 ans à la minorité la plus favorisée… qui bénéficiait dans le même temps de réductions d’impôts. Mais il n’a produit son effet que quelques semaines. Déjà, début mai, vous regardiez comme moi les intentions de vote pour les deux candidats se resserrer. Aujourd’hui, vous voyez les cotes de popularité.  En dépit d’un bon début de mandat.

C’est que, entre autres, le réflexe conditionné et dépareillé de l’opposition à l’impôt a repris le dessus. Que le gouvernement et le Président ne sont pas parvenus une seconde fois à modifier la perception des enjeux fiscaux. Qu’à vrai dire, je vois mal comment ils auraient pu le faire dans la mesure où leurs relais dans l’opinion publique ont globalement déserté le débat au moment où le regard sur le « choc fiscal » était en train de se construire. Parce que tout simplement, ces relais ne savaient ni calculer leur IRPP, ni celui d’un pigeon, réel ou supposé. Parce que, du coup, des gens qui n’avaient pas d’entreprise à vendre et des petits patrons qui paieront moins d’impôts à la faveur du nouveau dispositif (ben oui… refaites le calcul avec des sommes inférieures) sont spontanément devenus les appuis et les alibis de contribuables qui auraient dû mettre plus au pot commun, non pas en vertu d’un régime d’exception, mais en vertu du principe difficilement contestable de l’application de la progressivité aux plus-values sur les cessions d’entreprises.

PETITS RECULS, GROSSES DEMISSIONS

Alors, oui, le gouvernement et le Président ont reculé, d’une certaine façon.

Mais il sont à gauche, la France à droite, et leurs relais dans l’opinion publique atones, voire démissionnaires.

Ils ont lâché sur les pigeons, parce que nous ne les avons pas relayés. Ils reculeront peut-être sur la possibilité de déduire de l’impôt la rémunération des aides à domicile, si nous ne regardons pas ce qui se passe ici : facebook.com/Les4millions.

Ils donnent l’impression d’avoir reculé sur l’économie, faisant le pari pour l’heure d’une politique de l’offre plutôt que d’une politique de la demande … du moins dans une  analyse qui sent très  largement le réflexe conservateur ou la surenchère électoraliste, s’éloigne de beaucoup de la réalité… et témoigne une nouvelle fois de notre abandon du terrain.

Ils reculent aussi  et surtout sur le droit de vote des étrangers. Ils vont peut-être bientôt marcher sur des œufs pour le mariage et l’adoption pour tous : comme si cette question était indexée sur celle de l’impôt et de la politique économique, on voit le pourcentage des français favorables à la réforme fondre à mesure que les divergences semblent s’accumuler entre la société civile et le pouvoir en place (1)… faute de notre relais encore une fois, au-delà des difficultés strictement législatives et constitutionnelles.

L’opposition, d’ailleurs, sait qu’elle a les moyens d’une démonstration de force, et s’unit pour l’occasion, au mépris des valeurs républicaines et de la ligne de séparation nette posée autrefois entre la droite républicaine et le Front national.

Or autant je considère que le Front de Gauche est tout à fait libre de choisir la politique du pire pour se donner l’impression qu’il est un mouvement révolutionnaire avant de finir, atomisé, aux oubliettes électorales, autant je ne comprends pas ce que nous foutons.

Je ne nous vois pas. Je ne nous sens pas.

Quand avez-vous vu, pour la dernière fois, un militant socialiste ou écologiste vous distribuer un tract ? Quelles nouvelles avez-vous de votre député fraîchement élu ? C’est quand la fin du cumul des mandats ? Ils sont où, les appels aux rassemblements et aux actions symboliques sur la place publique pour occuper l’espace face à la réaction sous toutes ses espèces ? Elle est où la promesse que vous m’aviez faite de ne pas croire que l’élection était le terme de nos efforts, mais seulement le début ?

La raison fondamentale pour laquelle je soutiens ce gouvernement et cette présidence, au-delà de toutes les raisons objectives que le discours qui s’installe en profitant de notre mollesse occulte, c’est qu’ils ne sont comptables devant nous et devant les Français des engagements qu’ils ont pris, qu’à condition que nous nous sentions comptables devant eux et devant les Français des moyens nécessaires pour les tenir. Parmi lesquels la mobilisation de l’opinion. Parmi lesquels le militantisme. Parmi lesquels le renoncement à cette attitude de consumérisme démocratique qui est l’apanage des populistes en tous genres, et qui doit le rester.

Au fond, bien sûr que nous sommes minoritaires. C’est notre essence. Et à ce titre, la situation pouvoir à gauche / France à droite est dans l’ordre.

Mais mon Dieu que nous nous sommes vite débandés. Que nous les avons laissés seuls. Que nous avons sottement laissé le terrain de l’activisme à 60000 pigeons mal assortis. Que nous sommes lents à prendre le relais de nos deux louloutes du baiser pour tenir tête à une vision archaïque de la famille et du mariage. Que nous sommes attentistes enfin lorsqu’il s’agirait d’ouvrir la voie au gouvernement pour qu’il se sente en situation de faire participer à la vie publique des centaines de jeunes bloqués dans la frustration par le cumul des mandats, des milliers d’étrangers exclus de la vie démocratique par un code électoral inadapté à la société française. Lorsqu’il s’agirait peut-être sur ces questions, c’est vrai, de le pousser un peu.

DEVENEZ PRATIQUANTS

Allez travailler dans votre section.

Vérifiez que votre député/e a bien renoncé à son mandat exécutif local et est prêt/e à voter la loi sur le non-cumul des mandats.

Allez vous rouler des patins sur les parvis des mairies.

Apprenez à calculer votre impôt et ceux des malheureux, vrais ou prétendus.

Tenez bon avec le gouvernement sur la réduction des niches fiscales, qu’il s’agisse des prélèvements libératoires ou des déductions d’impôt.

Allez battre le pavé et participer aux collectifs en faveur du vote des étrangers.

A l’heure où les chapelets vont fleurir sur le trajet de drôles de manifestations, devenez des citoyens de gauche pratiquants.

(1): à la lecture du monde du 8 novembre, je m’avise que le pourcentage des Français favorables au mariage pour tous et à l’adoption par les couples homosexuels avait baissé au début du mois d’octobre mais est remonté: de 61 à 65% pour le mariage, de 48 à 52% pour l’adoption.

La question Ayrault.

La question Ayrault telle qu’elle est posée n’a aucune signification politique. Nul n’y échappe pourtant. Et nombreux sont les spécialistes qui, sur les plateaux télé ou dans les colonnes des journaux, peinent à franchir le mur qu’elle oppose à la formulation de vrais problèmes.

Certains sont parvenus néanmoins à faire entendre qu’elle renvoyait fondamentalement à la nouvelle relation entre le Président et le Premier Ministre telle qu’elle a été définie par le quinquennat.

J’ajoute ceci: elle renvoie à la situation paradoxale d’un pays mentalement conservateur qui vient d’élire un Président et un Parlement de gauche.

Que la France soit à droite, on s’en convaincra aisément en analysant  entre autres les parti-pris éditoriaux majoritaires, le succès des pigeons, les ralliements récents à Jean-François Copé ou la récurrence -justement- de la question Ayrault. Si l’on n’en est pas convaincu, CQFD.

En résulte la situation paradoxale suivante: une Gouvernement dont le travail de conviction découle de l’élection au lieu de l’avoir précédée. Une majorité à qui il reste à construire une adhésion positive après que l’excellente campagne de son candidat, les lois de l’alternance et le rejet de Sarkozy – plus encore peut-être, à cette heure, que du sarkozysme – lui ont permis d’emporter l’élection.

Or…

1. La base militante du parti socialiste reste faible. A l’ère des partis de masse, c’étaient tout juste un peu plus de 70000 hommes et femmes qui se trouvaient à jour de leurs cotisations au moment du vote du Congrès et de l’élection du nouveau Premier Secrétaire.

2. A la gauche de la majorité, les attitudes de soutien vigilant ou même de participation directe aux affaires ont laissé place à une posture d’extériorité radicale. Le Front de Gauche ne contribue pas – et n’entend pas contribuer – à cette construction a posteriori d’une adhésion positive à une mentalité et à des idéaux de progrès.

Résultat: c’est au gouvernement de faire le job, et tandis qu’Arnaud pose en marinière, Jean-Marc est confronté à des questions que l’on ne pose habituellement pas à un Premier Ministre.

Alors, au boulot.