Je suis le social-traître.

(Article publié pour la première fois le 02/04/2012)

Fils de maire, tout petit déjà, j’étais tenu pour responsable de ce qu’on s’ennuyait tant dans mon village. Il ne venait à l’esprit de pas grand-monde que je puisse moi aussi souffrir de cet ennui. Alors que je m’abstenais strictement (enfin presque) des conneries par lesquelles mes potes y échappaient, je devais être prêt à en assumer la responsabilité s’ils se faisaient poisser. Que la voiture du maire fût à ce point pourrie, enfin, il y avait là quelque chose de suspect, dont toutes les CSP étaient fondées à me demander raison, à coup de bourre-pifs éventuellement.

C’était elle que je trouvais la plus belle. Je dus pourtant y renoncer chaque fois, à la jeune brouillon à qui élastique dans les cheveux, chaussures aux pieds et soutien-gorge étaient superflus, à la beauté aérienne des Fêtes de l’Huma, à la toujours première montée sur la colonne de la Bastile à la fin des manifs. A la belle, la rebelle. Soit qu’elle fût surprise que les raisons de classe évidentes pour lesquelles elle m’ignorait m’échappent, soit qu’elle fût rappelée à l’ordre par nos entourages.

 Quelque prolétarienne application que j’aie mise à les réussir, enfin, mes études en classe préparatoire m’ont valu d’appartenir définitivement à la bourgeoisie et de me voir expliquer parfois, par des propriétaires provinciaux ou des profs libs intramuros, la dure réalité des quartiers où pourtant je travaille. Il n’empêche que je vous garde une drôle d’odeur aux narines bourgeoises.

Je suis le social-traître.

Le barde pétroleur et le vendu tiède. Qui s’interdit le rêve et ne sait de la vie que ce qu’on en apprend.

Au candidat duquel sont également interdits l’horizon bleu azur ou rouge d’incendie, le regard au lointain. Le mien doit regarder droit dans les yeux, rendre des comptes. A tous les autres il est loisible de jouer au working-class hero.

Et c’est un constat follement excitant.

Dans un mois, si on fait le boulot, des gens à qui je fais pour l’essentiel confiance iront mettre les mains dans les rouages du moteur. Il y aura des doigts coincés et des pannes. Mais il y a des réparations qu’on aimerait vraiment voir marcher, et que j’essaierai d’expliquer dans les jours qui viennent. Et puis je n’aurai de cesse de pouvoir toucher un peu, moi aussi.

Je suis le social-traître et je n’ai qu’un seul rêve: voir le dedans du moteur. Va comprendre ça!

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