La rose et le réséda, le paradoxe et l’alternative

Nous sommes nombreux, dans le mystérieux reliquat d’adhérents du parti socialiste, qui n’étions pas nés en 1971. C’est pour beaucoup dans la perplexité ou même la gêne que nous inspire parfois son fonctionnement, mais pour plus encore dans cet entêtement que nous mettons à vouloir en relever l’héritage. Il y a une liberté de fait dans notre allégeance. Un droit et même un devoir de créativité consubstantiels au respect pour l’histoire du parti qui bien sûr nous anime. Si plus que jamais le problème auquel prétendait répondre sa création est d’actualité, nous avons le choix des termes dans lesquels nous voulons le formuler.

De la volonté d’unir l’héritage marxiste de la lutte contre le capitalisme à une culture gestionnaire nouvelle, pragmatique, européenne et soucieuse de la continuité de l’Etat, est né un jeu de rôle articulé autour de deux figures dominantes : l’arbitre en pureté doctrinale et le traître utile, sinon indispensable. On put accéder au pouvoir et l’exercer grâce à deux accords tacites. Le premier autour de l’opportunité de phases de silence sur les points de friction entre l’héritage et l’ambition. Le second, plus florentin encore, autour de la possibilité pour tel ou tel de se poser alternativement en gardien du temple ou en pragmatique, selon que l’heure était à se refaire une virginité partisane ou à se construire une crédibilité électorale. Les deux fonds purent payer leur écot au progrès effectif des conditions de vie des Français. Il arriva parfois, à travers certaines figures ou certaines réformes, que le voisinage de notre héritage et de notre ambition n’apparut pas comme une ambiguîté paralysante mais comme une dialectique féconde.

On ne sait trop si le PS est en effet mourant aujourd’hui. Par nature, ceux qui rédigent des nécrologies à l’avance n’ont-ils pas l’ambition d’être les premiers à les sortir ? A l’évidence pourtant, il découle à l’heure actuelle du paradoxe dans lequel il est né bien plus d’impasses que de ressources d’adaptation.

Au jeu électoral d’abord. Parce que le candidat de la gauche de gouvernement est contraint à un double discours d’une nature spécifique : il s’adresse aux espoirs et aux méfiances de l’ensemble des citoyens, et simultanément à ceux du parti. De sorte qu’il proclame haut ce qu’il fera avec prudence (mise au pas de la finance), ce qu’il ne pourra pas faire (75%) ou même ce qu’il rechigne à faire (coup de pouce au SMIC). Il tait ou dit du bout des lèvres ce qu’il fera vraiment.

Ce n’est pas que ce qu’il fait soit honteux, dans l’absolu ni même en doctrine socialiste. Libérer des ressources, publiques ou privées, bloquées dans des pans obsolètes de l’économie ou dans la préservation de statuts qui ne sont pas moins inégalitaires pour avoir été autrefois octroyés ou conquis n’est pas honteux. Et c’est un mensonge que de prétendre que le pouvoir socialiste ne crée pas ou fragilise les filets de sécurité qui doivent border une telle entreprise de réorientation.

Communiquerait-on, et même habilement, au sujet de ces mesures qui semblent n’être jamais entrées dans le champ de vision des Français et d’une large partie des militants que cela n’y changerait pas grand-chose. Il est naturel de soupçonner de l’inavouable là où il y a du non-dit. Là où il a fallu concéder trop de contorsions stratégiques, le premier écueil autorisera le retour en force d’une morale binaire. Voilà qu’il n’est plus question que de fidélité ou de trahison. Les promesses socialistes n’engagent pas ceux qui y ont cru seulement, mais uniquement le salaud qui les a faites. Dans ce cadre que tout le monde sait réducteur mais que la tentation est si forte de réactiver quand même, il semble de plus en plus improbable de mettre en œuvre un débat plus complexe entre préservation et destruction créatrice. De faire admettre aussi que si nous sommes engagés, c’est à l’égard de l’avenir, surtout voire seulement.

Quant à nous adpater aux évolutions du monde… A l’évidence, on ne parvient pas à enrayer le phénomène singulier par lequel les débats au PS se conduisent de plus en plus à front renversé. Le conservatisme combat sous les couleurs de l’avant-garde. Un renoncement, une impuissance ou un échec sont toujours, pour qui veut bien voir, une audacieuse percée dans la modernité.

Comment ne serait-on pas perplexe ou même gêné quand on entend dire que la théorie des insiders et des outsiders est une chanson écrite par l’ordolibéralisme ? Comment ne le serait-on pas aussi quand après avoir fait mine de tancer un patronat peu prompt à assumer sa part du pacte de responsabilité, le premier ministre déséquilibre un projet de loi entier en imposant d’y introduire la satisfaction unilatérale d’une de ses revendications ?

Si préserver n’est plus qu’être fidèle à un passé mythique ou opportunément redécoupé selon les contours des intérêts bien entendus où l’on s’est taillé des clientèles, si détruire devient en soi le pivot d’une prétendue morale de l’action et d’un modernisme strictement idéologique, ce dont il n’est tout simplement plus question, c’est de créer quelque chose de nouveau.

Seule cette perspective ouverte sur une alternative, sur le coup d’après, pourtant, permet de discriminer ce qui doit être préservé et ce qui doit être détruit, donne sens au choix de s’être situé dans cette dialectique et précaire et féconde dès la naissance du parti socialiste, et d’avoir voulu répondre à des colères noires dans des costumes gris.

Qu’y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu’il n’y a pas d’alternative, quand on adhère au parti de l’alternative ? Un parti réformiste de gauche qui ne serait qu’un parti disponible pour l’alternance ou sa prolongation économiserait beaucoup d’énergie dépensée à faire semblant en devenant directement un parti de droite.

Qu’y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu’il n’y a pas d’alternative quand le cri partout monte que l’actuel n’est plus possible ? Qu’y aurait-il de plus absurde de la part du parti socialiste que de lui opposer une fin de non recevoir ? Que ce soit en s’accommodant de la perte du pouvoir, dans l’hypothèse très improbable qu’elle aurait la vertu au moins de permettre de reconstituer notre orthodoxie. Ou en refusant de reconsidérer la hiérarchie des demandes légitimes mais apparemment contradictoires qui s’adressent à nous.

Force est de constater que le rêve du fou et de la catastrophe a gagné en France comme partout ailleurs ou presque un inquiétant prestige. Nombreux sont les signes pourtant que cet obscur désir ne se formule probablement qu’en substitution à une demande toute simple à laquelle on refuse pourtant d’accéder : un avenir probable, une toute petite langue de terre qui offre autre chose vers quoi se projeter que les plus hautes promesses du plus haut ciel, les terreurs de l’abîme ou l’agitation immobile d’un navire qui attend le vent.

L’Europe, plus que jamais, est cette langue de terre. Les Allemands ne sont pas moins fondés à en vouloir une que nous ne le sommes à en désirer une autre. Au moins est-ce une Europe, qu’ils souhaitent. Tandis que dans les angles morts du débat stérile entre une austérité qui n’a jamais vraiment existé en France et un plan B qu’on attend toujours de voir, ce sont les forces centrifuges qui l’emportent pour l’heure… sous le nom de plan B, ironie de l’histoire. Or, il n’y a aucune honte à s’être engagé dans la voie de la responsabilité budgétaire. Et les efforts pour réorienter l’Europe ne furent pas aussi timides qu’on le prétend au début du quinquennat. Mais il faut redonner plus de vigueur à cette seconde démarche, aujourd’hui que nous semblons nous aussi nous replier sur des enjeux nationaux, alors que les efforts de Matteo Renzi, le plan Juncker, la politique de la BCE et les choix historiques d’Angela Merkel (garder la Grèce dans l’union et ouvrir les frontières de l’Allemagne) ouvrent des perspectives infiniment plus favorables qu’elles ne l’étaient en 2012.

Les réfugiés ne sont pas moins notre langue de terre que nous ne sommes la leur. Avant d’être le premier marché ou la première puissance économique mondiale, l’Europe est la plus belle entreprise jamais conçue pour regarder en face les horreurs du passé, les dangers et les opportunités de l’avenir. Si elle n’est plus cela, elle n’existe pas. Quoi de commun avec l’idée qu’on pourrait ériger des murs au Nord-Ouest d’un chaos géopolitique sans précédent ? La France doit prendre sa part dans l’accueil des réfugiés. C’est-à-dire sa part des responsabilités des pays riches et stables face à la misère et au chaos, et des responsabilités de l’Europe face à l’histoire, passée et en cours. Mais aussi des opportunités qu’offrent des populations jeunes, formées ou qui ne demandent qu’à l’être, éprises aussi d’une démocratie dont nous sommes devenus si tristement blasés.

La démocratie est cette langue de terre. Elle est la matrice de toutes nos richesses. Aussi maladroite, embryonnaire ou même opportuniste qu’elle ait pu être alors, il faudra relancer la réflexion entamée en 2007 autour de la démocratie participative. Les lois NOTRE et MAPTAM ne sont pas des lois technos ou des pattes blanches budgétaires. Ou plutôt, il ne tient qu’à nous de décider si elles le deviendront. Tant mieux si les régions prennent un poids nouveau dans la politique de l’emploi. Tant mieux surtout si au bénéfice d’un peu de mouvement , on déboulonne des fiefs et on donne l’occasion aux territoires de s’ouvrir sur l’avenir et sur l’extérieur. Il faut que les citoyens s’en saisissent et qu’on leur en donne les moyens : en faisant élire au suffrage direct les exécutifs communautaires, en les rendant responsables devant les assemblées, en leur adjoignant les outils d’une réelle participation, en élargissant le droit de vote, peut-être, aussi.

Car la jeunesse, bien sûr, est notre langue de terre. Curieuse, agile, insatisfaite et juste ce qu’il faut malapprise. Il faut que la France reporte l’âge légal des « pourquoi » intempestifs de 6 à 77 ans. Qu’elle s’avise enfin que l’heure n’est plus à la préservation des contours des disciplines ou des disciplines elles-mêmes, mais à l’accompagnement d’une circulation exigeante mais libre à travers les champs du savoir. Qu’elle cesse enfin de croire que la tache principale qui incombe au système scolaire consiste à dire où tel ou tel doit s’arrêter, alors que son rôle est de pousser chacun jusqu’à des possibilités qu’il n’avait même pas envisagées. Qu’elle donne à tous et le plus vite possible les moyens d’une autonomie suffisante pour partir à l’aventure géographique, sociale et humaine. Qu’elle valorise enfin la capacité à construire un ordre des choses différent, fût-ce en commençant par développer la capacité à refuser de se soumettre à un ordre imbécile. Il n’y a pas si longtemps encore, j’aurais revendiqué ces possibilités pour moi-même. C’est avec encore plus de conviction que je les appelle de mes vœux, aujourd’hui que c’est aux dépens de mes premières ossifications intellectuelles que la jeunesse s’en saisira.

La modernisation de notre économie, enfin, est notre langue de terre. Pas pour fabriquer du PIB, comme un athlète au front bas fabriquerait du mollet. De cela, un jour, il ne sera même plus question. Mais en attendant, deux chrysalides se craquellent dans d’inquiétantes convulsions. Celles par lesquelles la Chine naît, peut-être, à une véritable économie de marché. Celles dans lesquelles nous essayons de passer d’un modèle économique de seconde révolution industrielle à un modèle économique de troisième révolution industrielle. Ce n’est pas l’accouchement bisounours que nous promettait le bon docteur Rifkin, qui croyait peut-être plus à la main invisible du marché qu’il ne voudrait bien l’admettre. Plus que jamais il faudra un Etat non moins stratège et souple qu’exigeant. Pour aider à la montée en charge des ressources financières, pour accompagner leur réallocation, pour veiller à la sécurité et la moralité de leur circulation. Pour dévérouiller les résistances et redistribuer les rentes. Pour garantir enfin que la création des richesses bénéficie à tous, et notamment aux forçats modernes qui apportent et la force de travail et le capital et ne reçoivent pas plus à titre particulier qu’ils ne contribuent à la prospérité générale.

J’en serai.

Le Front National tiendra meeting à Mantes-la-Ville le 3 novembre.
Ce parti n’est pas illégal. A-t-il jamais été sérieusement question d’essayer de le démontrer devant la justice? On voit mal en tout cas pourquoi ceux qui votent pour lui n’auraient pas le droit de le faire. Ni d’assister, comme le pourront tous les électeurs, à un meeting de leurs candidats.
Il est question, pourtant, de « faire quelque chose » le 3 novembre. Et j’en serai.

Les quarante ans d’histoire du Front National et du combat que la gauche a mené contre lui, ce sont un peu quarante ans d’adolescence qui n’en finissent pas, de part et d’autre.
Parce que quand le Front National a perdu ce n’était jamais vraiment notre victoire, et que quand il a gagné c’était toujours un peu notre défaite, ni lui ni nous ne savons encore au juste ce que nous sommes, quelles faiblesses nous entravent et sur quelles forces nous pouvons compter.
Et il se trouve que ma génération, si elle a pris l’histoire en route, non contente de n’avoir jamais connu que la crise, n’a jamais connu non plus que ce combat en défensive. Elle s’est forgée une conscience politique d’où la possibilité de la catastrophe n’était jamais vraiment absente. De petit nuage que quelques rares ivresses ont pu parfois éclipser chez les natures les plus confiantes – dont je ne suis pas -, c’est devenu une chose bien sombre et bien menaçante, que nous n’avons jamais été fichus que d’annoncer. Je ne suis pas sûr que les anciens combattants aient bien conscience de leur chance d’avoir connu la guerre. Il est temps, en tout cas, de passer à autre chose.
C’est compliqué pour tout le monde, bien sûr, de devenir adulte et au vrai, bien peu y parviennent. Il y en a qui ne réussiront jamais qu’à dissimuler les pulsions de leur jeune âge sous une couche de vernis « vieux bois », toujours trop fine, jamais totalement trompeuse. Il y a ceux qui ne se décideront jamais vraiment entre persister en le revendiquant parfois dans des attitudes adolescentes, et prétendre du jour au lendemain qu’ils ont rayé tout ça d’un trait de plume. Avant de s’aviser que c’est ainsi dans la vieillesse et non dans l’âge adulte qu’ils ont atterri, et de revenir aussi sec à leur point de départ.
Entre ces deux adolescences, bien sûr, il y en a une, aujourd’hui, qui semble mieux assurée. Eux avancent; nous sommes sur les talons.
Et pourtant …

Depuis qu’il fermente silencieusement sous les débris de la seconde guerre mondiale et dans les remous des guerres d’Indochine et d’Algérie, le Front National est-il jamais parvenu à mettre fin au va-et-vient entre « dédiabolisation » et retour de ses pulsions obscures?
Depuis 1973 et la rupture fondatrice avec Ordre Nouveau, le FN a-t-il jamais fait son choix entre agit-prop juvénile et respectabilité?
Depuis la campagne de 1995, où le FN avait des chances réelles de devenir la première force à droite de l’échiquier politique, et où Jean-Marie Le Pen s’est lui-même savonné la planche en évoquant pour la première fois le « détail », s’est-il vraiment résolu à renoncer aux actes manqués et à prendre et assumer le pouvoir?
Depuis 1999 et la première guerre des chefs, le FN est-il jamais vraiment parvenu à sortir des querelles d’ego, que ce soit en « sifflant la fin de la récréation » comme l’avait alors dit Jean-Marie Le Pen ou en acceptant que le mouvement s’affranchisse des coups de menton et des bombements de torse de son chef de bande?
Tous ces inachèvements dans la mue du parti d’extrême-droite, nous ne parvenons jamais pleinement à les voir et à les exploiter comme les faiblesses qu’ils sont. Souvent, même, sur le terreau de notre impuissance, ils en sont venus à paraître des forces. Les allers-retours entre « dédiabolisation » et « réactivation des fondamentaux » ont fini par nous donner le tournis au point que nous ne sommes jamais très loin de perdre de vue que c’est d’abord et avant tout pour le FN que c’est un problème. La dimension charismatique du mouvement nous laisse éberlués, et nous ne nous avisons pas suffisamment qu’elle a toujours été en contradiction avec la création d’une structure de parti stable et efficace. En fait, nous sommes toujours là à attendre que le FN devienne clairement quelque chose – un parti très méchant et très dangereux ou un parti comme les autres – pour savoir comment le prendre, alors que c’est précisément à l’endroit de son hésitation permanente, de son impossible maturité et de son éternelle adolescence qu’il faudrait commencer – car on n’en serait qu’au début – par porter le fer.

Regardez Cyril Nauth, posant aux côtés des quatre candidats avec lesquels il partage les premières places sur la liste FN aux régionales: ces yeux dans le vague, ces mains parties se réfugier sous la table, gênées de ne savoir se croiser avec cet air de confiance que parviennent à leur donner les grands, cette assise du bout des fesses, ce buste enfin qui n’ose ni le dossier ni l’affalement…

image L’image de certains de mes élèves lors des réunions parents-professeurs me vient peut-être aussi parce qu’il y a une part évidente de colère dans ce malaise. Là où ses petits camarades ont l’air de s’ennuyer ferme mais parviennent à jouer le jeu, lui fulmine intérieurement. On ne sait pas bien d’ailleurs si ce n’est pas une soudaine envie de se lever et de claquer la porte qui lui donne cet air emprunté.
Qu’est-ce qui peut faire bouillir ainsi un bon petit soldat de cette trempe-là, qui s’est toujours montré si ferme sur ses appuis?

Le fait précisément qu’on lui demande d’en faire encore plus. De continuer à donner le change pour ses propres fragilités et pour celles de son parti. D’accepter le rôle infantilisant du second couteau pendant que papa (Philippe Chevrier, responsable départemental du FN et tête de liste dans les Yvelines pour les régionales) joue les doctes devant sa bibliothèque en papier peint. Et de savoir que ce sera à lui de se tenir en équilibre au milieu des impulsions contradictoires que lui transmettront les responsables de son appareil, éternels adolescents attardés.
Car depuis les luttes d’influence souterraines entre Jean-Marie Le Pen et Jean-Pierre Stirbois, les manoeuvres de la guerre entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret et les affrontements à la tribune entre Marine Le Pen et Jacques Bompard, le FN est-il vraiment parvenu à trancher le débat entre conquête d’exécutifs locaux et concentration sur la poursuite de gros scores au national?
Je ne le crois pas, et Cyril Nauth est mieux placé encore pour le savoir.

Lui doit gérer une ville; les cadres du parti lui demandent de passer son temps à achalander une vitrine. Lui commence à comprendre que gérer une ville implique un minimum de mouvement; dans le discours des cadres, « gérer » a toujours été synonyme d’attendre. Attendre que Marine Le Pen, à l’opposé du discours qui était le sien il y a dix ans, se décide finalement à partir à la conquête du Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Attendre que Marine Le Pen décide elle-même comment elle va attendre la présidentielle à la tête de sa bien encombrante région, si elle la gagne. Attendre que Marion-Maréchal Le Pen, en fonction de la configuration, se décide à sortir du bois. A moins qu’elle ne décide elle-même d’attendre. Attendre sans perdre la base, ni aucune des strates de convertis, ni l’oreille des potentiels. Attendre en tenant son rang aux rares occasions où on le donne en exemple. Mais surtout attendre en rongeant son frein quand il est évident – et ce doit être une expérience quotidienne – qu’un exécutif local – et surtout un exécutif local comme le sien, si éloigné du Sud-Est et du Nord, où l’on sait mieux cacher ou même faire fructifier les contradictions du mouvement – est toujours au Front National une sorte d’enfant non désiré. Qui sera bienvenu tout à la fois de s’élever tout seul, de devenir adulte malgré les comportements infantiles de ses parents et de leur témoigner la gratitude qu’ils se figurent leur être due.
Faire mine d’être content en étant présenté comme celui qui « s’efforce de montrer que le FN peut gérer un exécutif avec bon sens » – drôle de compliment, hein! – et savoir qu’on servira surtout les intérêts de la vieille garde, dont l’inaction au conseil de région sera bien plus confortable que la sienne à la mairie de Mantes-la-Ville. Recevoir à la tribune les éloges d’un Wallerand de Saint-Just, pas moins paradoxaux probablement que ceux de Philippe Chevrier, et dont on ne sait pas bien, au juste, à quel titre c’est à lui qu’il revient de les formuler. Porter sur ses épaules nouées tout un édifice qui vous méprise.
Et redouter peut-être qu’au milieu de tout ça l’opposition se réveille et que les citoyens commencent à demander des comptes…

Je ne me fais pas d’illusions, hein.
Nul ne sait jusqu’où vont les ressources de soumission de Cyril Nauth. Ni d’ailleurs celles de l’atonie qui lui fait face.
Mais si attaquer le FN là où le costume le gratte est un point de départ possible, il est évident que notre présence le 3 novembre se justifie au moins par l’opportunité qu’il offre de mettre en évidence le marché de dupes sur lequel n’ont jamais cessé de reposer les candidatures du FN aux élections locales: plus nous y briguerons vos suffrages et plus nous vous renverrons aux échéances nationales pour ce qui sera de satisfaire vos attentes (en croisant les doigts de la main gauche pour gagner, et ceux de la main droite pour en être quitte pour une nouvelle « défaite d’avenir »); plus vous nous accorderez de responsabilités, moins nous en assumerons à votre égard; plus nous aurons de pouvoir, et moins nous l’exercerons; plus nous dirons « urgence » et plus vous attendrez. Pour les réclamations, s’adresser au jeune homme à la cravate rouge.

Entendons-nous bien: je pointe les fragilités du FN mais je sais qu’il est fort. Dans cette manière qu’ont souvent les adolescents de se toiser, jamais un seul d’entre eux n’est devenu pleinement adulte du seul fait qu’un éclair de lucidité lui avait révélé les complexes de son voisin. Parvenir à les formuler lui a souvent fourni un réconfort dont il aurait eu tort de se priver. Mais soyons francs: vienne un photographe et vienne le moment où, fatigués de nous contraindre pour paraître ce que nous ne sommes pas bien sûrs d’être, fatigués de dissimuler nos frustrations, nous finissons par nous relâcher … et nous voilà sur la photo avec l’air pas plus solide que Cyril Nauth.
Je n’ai pas de certitude absolue en la matière. Peut-être serai-je, comme c’est souvent le cas en psychologie, un de ces passeurs qui ne peut aider ses petits camarades que parce qu’il est lui-même resté au milieu du gué. Ca vaut ce que ça vaut donc, mais il me semble que j’ai commencé de me sentir beaucoup plus à l’aise assis, beaucoup moins à l’étroit ou au large dans mes costumes et beaucoup plus maître de mes coups de sang au fur et à mesure que se sont opérés quelques changements.

Je crois d’abord qu’il s’est vraiment passé quelque chose le jour où j’ai compris que les silhouettes qui gravitaient autour de moi avaient en fait autant d’épaisseur que j’en attribuais à mon auguste personne.
Et nous avons clairement eu tort chaque fois que nous avons adopté dans notre lutte contre le Front National une attitude moralisatrice et condescendante, dont cette phrase de Bernard-Henri Lévy, prononcée au lendemain du 21 avril 2002, pourrait offrir le modèle consternant: « Il faut expliquer aux gens que ce n’est pas bien de voter Front National. ».
Nous avons contribué à pousser plus avant dans le giron du FN ceux dont le moteur de vote était déjà le sentiment d’être méprisés. Nous avons donné, pour beaucoup d’hésitants, plus de crédit qu’il n’était nécessaire à son discours populiste. Dans le même temps, en nous montrant d’une manière générale incapables de tenir pour nos égaux ceux à qui nous nous adressions, nous nous sommes coupés de tous les citoyens dont nous nous croyions le soutien acquis du seul fait qu’ils étaient les cibles du discours frontiste. Moyennant quoi, nous ne les traitions pas toujours selon des présupposés fondamentalement différents de ceux de la famille Le Pen elle-même.
Il est juste et il est rassurant que le coeur nous monte en gorge et le rouge aux joues lorsque tombent – même si nous les savons en partie injustes, aussi – les verdicts « gauche arrogante », « gauche bien-pensante », « gauche bisounours ».

Mais en même temps, j’ai justement appris à m’arranger avec la honte.
Et ce serait une erreur que d’en venir à rougir de tout ce que nous avons tenté depuis que le FN est devenu une véritable menace électorale.
Peut-être parce que le fait que le FN ait eu un accès moins direct aux leviers de l’action politique que d’autres mouvements d’extrême-droite en Europe tient, autant qu’à notre système électoral et à ses propres hésitations, à l’énergie, à la gaieté et à la détermination qui restaient de nos manifestations chaque fois que l’arrogance n’y avait pas tenu trop de place. Et cette étrange manière aussi, parfois, de contester le verdict des urnes.
Sûrement parce que nos actions, pour cucul la pral’ qu’elles aient été parfois, ont contribué à ce que le FN n’apparaisse toujours pas, après 40 ans d’existence, comme un parti comme les autres. Ce qu’effectivement il n’est pas, même si ce n’est pas seulement, comme trop souvent nous nous sommes contentés de le croire, en raison de sa position sur l’axe de la morale.
Or gare: la prise de conscience de n’avoir jamais vraiment trouvé l’angle d’attaque adéquat contre le FN et de nous en être trop souvent remis à une sorte de magistère moral auquel rien ne nous autorisait vraiment ne doit pas nous conduire à participer du grand affaissement, entamé lorsque Nicolas Sarkozy, en 2012, a affirmé que le FN était compatible avec la République, et qui s’achève sous nos yeux chaque fois qu’un responsable politique de droite dit que le FN est désormais un parti pleinement intégré au champ Républicain, et dont la critique doit se concentrer sur le volet économique de son programme.
Nous avions crié haut à l’époque et nous ne nous exprimons évidemment pas aujourd’hui dans les mêmes termes qu’un Gaspard Koenig, par exemple. J’ai pourtant l’impression que les petites musiques se superposent à notre insu lorsque nous disons devoir nous en tenir à des « critiques de fond ». De la même manière que « gérer » a drôlement l’air de vouloir dire attendre, que « critique économique » assonne étrangement avec « à vos siphons! », « critique de fond » ne me semble jamais à l’abri de se découvrir proche parent de « pas de critique du tout ». La partition que nous avons à jouer n’a rien à voir avec la course de lenteur ou avec la drôle de guerre à laquelle se livrent, selon la formule désormais consacrée, la droite extrême et l’extrême droite.
Aussi je ne chanterai pas demain, comme je le fis à mes quinze ans, sur l’invitation d’ailleurs de certains de ceux qui – me dit-on – doutent en ce moment de l’opportunité d’une action le 3 novembre:

F comme fascistes
N comme Nazis
A bas, à bas, le Front National.

Mais je n’ai pas honte de l’avoir fait. Et alors que les commémorations de la guerre d’Algérie ont à chaque fois été si malicieusement et si grossièrement instrumentalisées par les mairies FN, alors que seules les mosquées et les cantines ont semblé réellement dignes de leurs énergies, alors que lorsqu’un Robert Ménard s’aventure à donner un vague contenu à ses promesses sociales en créant une mutuelle municipale, il en confie la gestion à l’ancien chanteur du groupe « Ultime assaut », auteur du titre « Mohamed, mouche à merde » et de ce sordide refrain:

« 1. Les cheveux crépus
2. Le nez crochu
3. Les doigts fourchus
4. Les lèvres lippues »

je ne renoncerai certainement pas à mon mantra personnel, même si je le garde pour l’intimité et, à la ville, en-deçà de la barrière de mes lèvres, juste de quoi faire vibrer mes buccinateurs:

Quand 15 % de matière grasse
d’viennent 50
Pas d’régime à la Vichy;
faut l’dire: Nique les nazis! »

Mais ce n’est pas parce que nous montons au front une chanson aux lèvres que nous sommes des héros. Nous ne montons pas au front, d’ailleurs. Nous sommes aussi libres de choisir nos métaphores, pour peu qu’elles nous inspirent, qu’impérativement tenus de ne jamais les prendre au sérieux. On sort de l’adolescence, justement, lorsqu’on s’avise qu’on ne vivra jamais rien qui égale en intensité les superproductions de l’imaginaire collectif ou de notre cinéma intérieur. Que ce n’est qu’avec le passage du temps, et au prix forcément de petits arrangements avec la réalité des faits, qu’il apparaîtra, peut-être, que nous avons participé à des drames.
J’ai parfois l’impression, pourtant, que nous nous attendons à ce qu’il s’en joue un sous nos yeux, de drame, et que, je ne sais comment, le rôle que nous sommes censés y jouer nous soit clairement indiqué. Si nous ne vivons pas un peu dans cette juvénile illusion, comment comprendre la constance avec laquelle revient dans notre discours cette idée selon laquelle le Front National à Mantes-la-Ville n’aurait au fond rien fait de décisif, qui justifie que nous nous mettions pour de bon en mouvement?
Mais … il est clair qu’il ne fera rien de décisif, le Front National. Voir au-dessus. Et que ce n’est certainement pas pour autant qu’il ne se sera rien produit d’essentiel.
Une ville qui meurt ne vole pas en arrière en moulinant des bras et en criant « no pasaran! ». Une ville qui meurt, ce n’est rien de plus que des enfants qui n’ont plus dessin, plus foot, plus d’éducateurs. Certains d’entre eux finiront par confier qu’ils se sentent « trop noirs », ou « trop sales », comme plusieurs l’ont fait à Vitrolles. Mais ce sera dans le secret des cabinets de psy, et nous n’aurons même pas loisir de faire pleurer dans les chaumières.
Ce n’est rien de plus que des centaines de personnes privées de la solennité et du recueillement de leur culte par un toit pas très fiable, un trottoir trop étroit, la nécessité de traverser dangereusement, l’exposition à des regards réprobateurs, méfiants, ou simplement même maladroits dans leur effort pour ne paraître ni réprobateurs ni méfiants.
C’est une friche industrielle dont il disparaît progressivement des mémoires qu’elle fit l’objet, autrefois, d’un projet de rénovation urbaine. Ce ne sont parfois rien de plus que des nids de poule qui se multiplient. Ce n’est au fond même pas un drame. Au vrai, d’ailleurs, une ville ne meurt pas. Elle disparaît de la carte, aussi insensiblement qu’elle y était apparue. Juste beaucoup plus vite.
De sorte que c’est au moins autant pour des raisons pragmatiques que pour des raisons éthiques qu’il faut décourager tout ce qui pourrait s’apparenter de près ou de loin à une stratégie consistant à vouloir tirer les marrons du feu. Il n’y a rien qui ait le prestige esthétique d’un incendie quand une ville disparaît de la carte. Et il ne pousse rien de comestible dans les lézardes de sa voirie et de ses bâtiments.
Une ville qui meurt, ce n’est jamais livré avec un costume de maire courage ou d’opposant magnifique.

Je ne sais trop si c’est nous dédouaner ou, au contraire, charger encore la mule que de dire cela. Mais au fond: nos airs pontifiants de père-la-morale, nos rêves d’aérobics dans des maquis imaginaires, nos poses de Machiavel à la petite semaine, est-ce autre chose que de la peur? Peur de n’y rien pouvoir. Peur, même, de ne jamais faire autre chose qu’atteindre l’opposé exact de l’objectif fixé. Mal dissimulées l’une et l’autre par ces poses caricaturales vieilles de 20 ans maintenant.
On quitte un peu l’adolescence quand on cesse d’avoir peur de tout et de rien. Ce qui revient toujours un peu à l’accepter, la peur, plutôt que de s’étudier à la cacher derrière des paravents où elle deviendra inaccessible à la raison.
Constater que nous n’avons jamais vraiment fait perdre le FN, mais qu’en revanche nous avons toujours un peu contribué à le faire gagner n’est évidemment pas rassurant. C’est constater cependant – et il serait dommage que cela passe inaperçu, en ce que c’est aussi une manière de conjurer la peur – que le FN ne maîtrise pas lui-même totalement les ressorts de sa progression. C’est constater surtout qu’on n’a pas encore adéquatement appréhendé le phénomène du vote Front National.
Or, depuis que nous n’en finissons pas de savoir que nous ne savons pas grand’chose et que nous n’en finissons pas de faire le constat de notre manque d’expertises, avez-vous remarqué comme il ne cesse de nous pousser des experts dans tous les azimuts, en fait de montée du Front National – et, tiens donc!, beaucoup moins nombreux lorsqu’il s’agit de descente, figurez-vous…
Viendrez-vous aux abords de la salle Jacques Brel? Ou, au contraire, n’y viendrez-vous pas? adhérez-vous à un parti politique ou y renâclez-vous? êtes-vous engagé dans le monde associatif ou ne l’êtes-vous pas? donnez-vous aux mendiants dans le métro ou ne leur donnez-vous pas ? seulement s’ils font de la musique ou même s’ils n’en font pas? faites-vous de la boxe ou du yoga? est-ce au milieu de Saint-Germain des Prés ou de la dalle du Val Fourré que l’envie vous a subitement pris, un dimanche, de boire un café? quand avez-vous pour la dernière fois cuisiné des légumes bio? comment s’appellent vos enfants? … soyez sûr qu’il y aura toujours une fille ou un gars, sûr de son fait, qui vous dira que c’est ça, justement, très exactement ça, qui fait monter le Front National.
Il s’en trouve à tous les carrefours des réseaux sociaux, des camarades qui, quoiqu’eux-mêmes indubitablement encastrés dans le talus, seront toujours disponibles pour commenter doctement vos sorties de route supposées. Prétendrai-je que je n’ai jamais été à leur place, à combattre la prise de conscience pleine et entière de mon propre désarroi par cette sorte d’anti-pensée magique: quoique nous fassions, il n’en sortira que le pire ? A me faire croire que je faisais encore quelque chose d’utile, en feignant de savoir quand je ne savais vraiment plus, alors que c’est précisément derrière ce type de faux-semblants que se profile le risque du renoncement ?

Or nous ne serons courageusement et honnêtement à la hauteur du moment qui nous échoit – constat de notre échec et de la nécessité de relancer tout à la fois l’action et la réflexion – que si nous parvenons à nous y tenir collectivement.
Et dans la récurrence de ce « c’est ça qui fait monter le FN », à tout propos et dans toutes les positions syntaxiques, il y a évidemment une résistance forcenée à la prise de conscience collective d’un échec collectif. Une manière très adolescente de trouver en l’autre la raison première de ses propres échecs.
Je ne vois vraiment pas comment nous pourrions espérer mettre le FN sur le reculoir, à Mantes-la-Ville et ailleurs, si nous ne cessons pas de nous jeter en permanence mutuellement à la tête cette accusation d’être responsables de l’ascension du Front National. Non pas parce que nous n’en serions pas en effet tous en partie responsables. Mais parce que si nous le sommes tous pas mal, et de cent manières différentes, nous ne le sommes jamais autant, précisément, que quand nous feignons n’avoir jamais rien eu à faire ensemble, n’avoir partagé aucun socle idéologique et aucun héritage historique communs, n’observer aucune convergence dans les rêves que nous formons pour nos villes, nos communautés d’agglomération et nos régions. Quand nous nous plaçons les uns par rapport aux autres dans des postures de juges bien haut sur leurs estrades, comme si les turpitudes dont nous nous sommes rendus coupables n’avaient pas une partie de leurs racines dans des dévoiements de l’action politique qui font partie de notre histoire commune, comme si les erreurs que nous avons commises à notre corps défendant n’étaient pas aussi l’envers de certains de nos espoirs communs.
Ce n’est pas l’absolution générale, hein.
Mais à charge – impérative – pour chacun de faire son examen de conscience et de voir à quel moment et comment, dans la chronique de la catastrophe aussi imprévisible que clairement annoncée qui a conduit Mantes-la-Ville à tomber comme un fruit mûr dans l’escarcelle du FN, il a joué à plein un rôle que le Front National n’aurait jamais osé lui proposer.

Et puis à charge pour tous de reprendre langue. Et d’en finir avec cette drôle de façon qu’ont les ados de ne témoigner jamais autant de dédain qu’à ceux qu’ils meurent d’envie d’approcher.
Ne me dites pas que nous ne pouvons pas nous mettre d’accord sur une partie au moins de tout ce qu’il y aura à faire lorsque Mantes-la-Ville sera revenue dans son assiette.
Sur le diagnostic au moins, d’une ville dont l’effondrement industriel a provoqué un mécanisme très douloureux de désidentification à une certaine culture ouvrière. Et une fois cela dit, ne me dites pas qu’un social-démocrate pas trop téméraire et un marxiste orthodoxe ne seraient pas d’accord pour considérer qu’une conscience populaire heureuse, c’est tout simplement une conscience populaire redevenue capable de se projeter dans l’avenir.
Ne me dîtes pas que nous ne savons pas qu’il faudra figurer un peu plus dignement dans la future communauté d’agglomération si nous voulons redonner toutes ses chances à cette cité. Et que, ma foi, ce n’est pas non plus la mer à boire pour peu que nous ne nous contentions pas de commenter les turpitudes de ceux d’en face.
On devrait pouvoir activer alors d’autres leviers que le sempiternel immobilier d’entreprise, la systématique célébration d’une ouverture d’usine qui ne conserve que la moitié de l’emploi antérieur et d’une grande surface commerciale qui cache un peu la misère. On devrait pouvoir faire quelque chose de la Seine. On devrait pouvoir faire quelque chose de ces infrastructures ferroviaires. On devrait pouvoir faire quelque chose d’Eole, plutôt que de l’attendre seulement comme le font ceux d’en face.
On a certainement mieux à proposer, aussi, en fait de vision d’avenir industrielle, que l’éternelle réitération de notre glorieux passé automobile. Il y a du vent, il y a de la campagne un peu partout, il y a de l’eau courante, et il y a la Normandie à nos portes, en pointe dans certains segments porteurs du renouvelable. Il paraît même qu’il y a des imprimantes 3D pas très loin, et un pays de Cocagne à nos portes où on trouve deux fois moins de chômeurs que partout ailleurs ( ne vous énervez pas: je parle de Houdan, pas de l’Allemagne)
Or je me suis laissé dire que nous an avions pas mal, nous, des chômeurs, et de la précarité énergétique aussi, ainsi que des jeunes curieux, avenants et souvent pas si mal formés.
On pourrait sans trop de tension entre nous commencer par envisager de leur rendre au plus vite, en effaçant ainsi la triste parenthèse où nous sommes à cette heure, ce que le Conseil Municipal leur avait accordé à Mantes-la-Ville dès 1876, moyennant rallonge du salaire de l’instituteur: du dessin, de la musique et du sport.
Si, peut-être, le 3 novembre était aussi l’occasion de se mettre enfin à discuter de tout ça, ou de se signifier même timidement, même par de très subtiles et adolescentes minauderies, qu’on est prêt à le faire, même si jamais le premier soir, ce serait peut-être mieux que de se demander, comme certains le font peut-être en ce moment, aux côtés de qui ils risqueraient de s’y trouver si finalement ils se décidaient à y aller, le 3 novembre.

C’est tout de même un peu facile.

Quand bien même on admettrait que l’actuel gouvernement crève de la lutte des ego, nage dans l’amateurisme ou la naïveté, est dépourvu de colonne vertébrale, pactise avec les puissants et recule tous azimuts (ce que je ne ferais personnellement pas au-delà de la deuxième proposition), on peut se demander s’il n’est pas un peu facile d’excuser la cinglante défaite socialiste aux municipales par de telles considérations.

Non seulement donc, le parti socialiste serait un parti d’élus et de collaborateurs d’élus (pour ne pas dire de notables ventripotents et de jeunes loups affamés), mais encore ces derniers seraient en droit d’exiger d’un gouvernement socialiste qu’il mène une politique dont la principale ligne de mire serait leur réélection à eux, avec le moins d’effort possible. Manquerait plus n’est-ce pas que l’on soit comptable de la politique qu’on a soi-même menée, des bidouilles sordides auxquelles on s’est livré pour devenir calife à la place du calife, de l’image désastreuse que l’on a ce faisant donné de son parti. Manquerait plus qu’on ait des responsabilités! Et pourquoi pas, tant qu’on y est, celle d’expliquer sur le terrain la politique menée par le gouvernement ? Ou même d’élaborer un vrai programme avec des idées dedans? Voire de travailler à unir les forces compatibles en présence quitte à ne pas avoir sur la liste la place dont on avait rêvé depuis qu’on était tout petit? Non mais oh… !

Au-dessus des miroirs, ces tristes conseillers face auxquels tant de candidats et candidates se sont apparemment convaincus de leur élection divine au point d’en oublier la démocratique, il faudrait désormais mettre cette phrase que Le Monde prête à un électeur de Hénin-Beaumont au moment de l’annonce des résultats: « C’est votre faute les politiques. Vous n’avez pas respecté les gens ».

Mr Dalongeville serait-il toujours de la partie si cela avait été le cas? Et Mr Guerini serait-il encore en position de faiseur de rois dans cette ville que l’on croyait conquérir? Aurait-on vu un candidat déclaré à la présidence de la future grande métropole parisienne organiser les candidatures du parti socialiste en fonction de cet objectif plutôt que de celui de la victoire des forces de progrès? Y aurait-il eu tant de primaires contournées, bidouillées, dévoyées? Aurait-on par exemple démenti le verdict de l’une d’entre elles en lâchant quelques jours avant le premier tour le candidat légitimement désigné, au profit de celui qui avait été éliminé?

Non, bien sûr, ce n’est pas tout le temps, et ce n’est pas de notre fait seulement. Et tout le monde ne se cherche pas des excuses du côté du gouvernement au lieu de s’examiner des responsabilités, loin de là. Mais c’est souvent, trop souvent, comme ces programmes qui ressemblent à des gloubiboulga d’éléments de langage, façon chansons en yaourt où surnageraient de temps à autres un mot compréhensible.
Et je parle pas des vidéos de campagne, parce que je suis déjà un peu trop énervé.

Je le suis toujours

Je suis toujours hollandiste.

Un peu parce que c’est une évidence que je ne le devrais pas. Or j’ai toujours eu bien de la peine à m’incliner devant les vérités comminatoires, surtout lorsqu’elles sont à ce point partagées d’un bout à l’autre du spectre des opinions politiques, qu’elles reposent sur une telle certitude de se tenir au cœur du vrai, du beau et du bien qu’elles débouchent aisément sur l’insulte. Tout cela est bruyant, violent, parfaitement étranger à un effort de pensée. À l’opposé en somme de l’idée que je me fais de la politique.

Je suis toujours hollandiste malgré une déception bien sûr.
Mais ce n’est pas « l’affaire Leonarda », parce que la loi s’applique et que je ne pense pas que l’ultime horizon de celui qui accède aux responsabilités soit de ne pas les exercer.
Et ce n’est pas l’ANI parce que oui – à condition de protéger, former et représenter d’avantage ceux qui les occupaient – il va falloir faciliter la réorientation de l’investissement par la destruction d’emplois improductifs et gourmands en subvention au profit d’emplois créateurs de richesse durable.
Et ce n’est pas le CICE parce qu’il crée des emplois. Ni la politique d’emplois d’avenir parce qu’elle a fini par prendre: à preuve, on n’en parle plus.
Et ce ne sont pas le budget européen, ni la loi bancaire parce qu’il s’y trouve des avancées et que je n’oublie pas surtout que la France n’est pas seule. Et tant mieux. Et les Allemands n’ont pas moins le droit que nous de prétendre à ce qu’il soit tenu compte de leur vote.
Et ce ne sont pas enfin la loi de décentralisation et la réforme des rythmes scolaires parce qu’il y a les maladresses et les erreurs, mais aussi les inerties, et qu’on sait bien qu’il n’y a pas plus rétif à la réforme que les progressistes bon teint qui rêvent toujours de nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien et conforme à leurs intérêts.
C’est la politique fiscale bien sûr, mais même là…

Je suis toujours hollandiste parce que l’évidence selon laquelle je ne le devrais pas masque commodément trois inconséquences. Celle du consumérisme démocratique. Celle des belles âmes radicales. Et celle du parti socialiste.

J’entends par consumérisme démocratique cette mauvaise foi mâtinée de politique du pire qui consiste à se faire croire que la démocratie peut perdurer lorsqu’une portion toujours croissante des citoyens fait profession de se placer en-dehors d’elle. En somme: j’ai pris sur moi pour aller au bureau de vote un dimanche alors qu’il restait du gigot; maintenant je regarde et j’ai bien le droit de dire que je trouve ça nul. Derrière l’aspiration de loin en loin exprimée à une démocratie participative ou à tout le moins mandataire, qui ne voit que le rêve profond est celui d’une monarchie élective avec deux jours de vote, trois mois de patience dubitative et quatre ans et demi de jeu de massacre. Montesquieu disait que la démocratie est de tous les systèmes politiques le plus gourmand en carburant parce qu’elle suppose de tous les citoyens l’exercice de leur vertu, c’est-à-dire non seulement de leurs qualités morales – nous y reviendrons – mais aussi de leur détermination devant l’action. Nous n’allons aujourd’hui voter – quand nous allons voter – que pour nous délester de toute espèce de responsabilité. L’anti-hollandisme servant entre autres d’alibi à cette paresse qui ruine la démocratie, je ne donnerai pas dedans.

J’entends par inconséquence des belles âmes radicales cette certitude de détenir au plus profond de soi la vérité de la gauche et d’avoir été investi de la mission sacrée de la préserver de toute corruption… quitte à ne jamais la voir advenir. D’avoir le droit de juger aussi de qui est de gauche et de qui ne l’est pas, en prononçant bien sur les excommunications qui s’imposent. Pour ce qui me concerne, le verdict est de longtemps connu et accepté, et avec joie encore, de sorte qu’il ne me coûte pas tant que ça d’avouer que je suis encore hollandiste: je suis le social-traitre. Mais au moins, je suis de ce monde. Et dans ce monde, force m’est de constater que la gauche est partout sur les talons; que la droite – comme pensée et comme programme, mais surtout comme imaginaire et comme culture – avance partout. Que la raison en est entre autre que l’affirmation d’être de gauche devient de plus en plus péremptoire à mesure que son contenu devient nébuleux. Que ce n’est parfois plus qu’un synonyme d’être du côté des gentils. Et que donc cette posture moralisatrice et ostracisante n’a cessé de nous rendre plus faibles. J’ai la conviction que la gauche de demain est de l’autre côté du doute et de l’action, dans tout ce qu’elle peut avoir de décevant et d’imparfait. Que l’évaporation de la gauche n’est pas le fait de ce qu’on appelle ses compromissions – sans songer qu’elles sont parfois drôlement conformes à ses valeurs originelles: efficacité économique, respect rigoureux de la loi…- mais de sa revendication bruyante en dehors de toute détermination positive de contenus.

J’entends enfin par inconséquence du parti socialiste cette manière de se partager les places dans un avenir qui s’étiole au lieu de chercher à le construire. Trop de primaires ont tourné à la foire à ceux qui en rêvent en se rasant le matin. Trop nombreux sont les ministres qui confessent en off leur mépris pour François Hollande. Trop nombreux aussi tous ceux qui élus ou désignés grâce à lui s’abritent derrière tout ce qu’ils trouvent pour se juger fondés à le lâcher en rase campagne pour le cas où l’une de leurs prébendes, présente ou à venir, serait sur le point de leur échapper. Le parti socialiste continue de suivre une pente qui le conduit progressivement vers un conglomérat de notables locaux sans vision collective ni espérance nationale. J’y suis, au parti socialiste, et j’y resterai. Mais il faut que ça change. Et en tout cas, que l’on ne compte pas sur moi pour débiner l’un des seuls qui ait su rompre avec la logique de guerre des fan-clubs, où les luttes de pouvoir sont d’autant plus âpres qu’il y en a de moins en moins à partager et qu’on n’a plus la moindre idée de toute façon de ce que l’on en ferait si on l’avait.

Alors oui, je suis toujours hollandiste, malgré l’absence de cette réforme fiscale dont nous avons tant besoin. Parce que certes elle s’explique probablement un peu – ou beaucoup – par une ruineuse fidélité à cette idée selon laquelle une politique fiscale consiste essentiellement à maintenir le système dans un degré d’opacité optimal permettant de plumer l’oie à moindre cris(2). Parce que très certainement aussi elle s’explique par un manque de fermeté face aux rentes de situation qui sévissent à Bercy. Mais parce que je me demande bien comment, mes trois inconséquences décrites, François Hollande aurait trouvé le point d’appui nécessaire pour rompre avec ces mauvaises habitudes et secouer ces inerties. Que l’enjeu ait été de préserver le repos dominical, de maintenir l’essence de la gauche dans une commode indétermination ou de préserver les chances d’être calife à la place du calife à la prochaine, bon nombre de ceux qui ont voté à gauche à la dernière présidentielle et qui sont désormais du côté des 75 % de mécontents ont contribué à la construction de ce climat neo-poujadiste où le gouvernement est embourbé.

Je n’irai pas pour ma part faire passer mon manque de courage, de travail et de sens de l’intérêt général pour les siens. Et voilà pourquoi je suis encore hollandiste: parce qu’il est de ma responsabilité aussi de faire en sorte que la simplification de l’impôt soit le vecteur d’un renforcement de la justice sociale, de l’efficacité économique et du pacte républicain. Et tant d’autres choses encore. En le secouant, en vous secouant, en me secouant. Et en m’interdisant la facilité de me trouver du bon côté des panels, à confire dans une de ces évidences qui anesthésient la pensée et le sens des responsabilités.

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(1) Paragraphe librement inspiré d’un texte d’Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit

La belle âme vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son coeur elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à former sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue; dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air.

Ainsi que du Monstre doux de Raffaele Simone

(2) Voir un récent article de Camille Landais dans Le Monde, et Pour une révolution fiscale de manière générale.

Deux mandats, ou la mort.

Jean-François Copé vient d’être élu à la tête de l’UMP, en sera le probable candidat à l’élection présidentielle de 2017.

Le gars en polo Lacoste devant le yacht de Ziad Takieddine, en maillot de bain dans sa piscine.

Le gars qui, à l’issue des travaux de la Mission parlementaire sur le voile intégral, que les juristes sérieux avaient dissuadée de proposer une loi d’interdiction incompatible avec les principes de liberté et de laïcité, a décidé qu’il en fallait une quand même, et l’a fait voter à la majorité parlementaire malgré l’avis négatif du Conseil d’Etat.

Le gars qui organisa et présida la convention de l’UMP de 2011, initialement consacrée à l’Islam, recyclée en débat sur la laïcité et la place de l’Islam, finalement intitulée « Débattre de la laïcité pour renforcer notre pacte républicain »… avec « une deuxième partie sur la question de l’Islam ».

Le gars qui, à cette occasion, se débrouilla pour poser aux côtés d’un prêtre catholique en col romain.

Le gars qui a appelé le « pays réel » à manifester contre les réformes du pouvoir en place, faisant ainsi référence au « nationalisme intégral » de Charles Maurras et à sa dénonciation des « quatre états confédérés »: Juifs, protestants, métèques, Franc-maçons.

Le gars du pain au chocolat.

Le gars qui sait parler à l’oreille de Marine.

Alors c’est simple: deux mandats, ou la mort.

http://www.rue89.com/rue89-politique/2012/08/15/ils-se-croyaient-intouchables-la-saga-takieddine-lire-durgence-234640
Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, pp. 30 à 38 et p.55
http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/10/29/cope-songe-a-une-manifestation-de-droite-et-suscite-l-indignation-a-gauche_1782469_823448.html et http://fr.wikipedia.org/wiki/Nationalisme_int%C3%A9gral

Six mois après: Ayrault, Hollande … et nous.

GERHARD SCHRÖDER ET LE SOULIER DE SATIN

Ainsi donc, la gauche est au pouvoir, et le pays est à droite.

Le rejet du sarkozysme, la polarisation du débat politique par le Front national, l’immense disponibilité du pauvre à la culpabilité en période de crise économique, l’atonie des pulsions utopistes sous les mêmes climats, les lois de l’alternance politique… expliquent en partie cette petite curiosité qui n’en est en fait probablement pas une. Il faudrait y ajouter quelques analyses historiques au long cours. J’ai plaisir enfin à rappeler que la raison principale en est que nous eûmes un excellent candidat, qui s’est transformé en bon Président.

Et alors que la « séquence » rapport Gallois entre dans sa phase de reflux, avisons-nous que les deux principaux enseignements en sont précisément ceux qui viennent d’être énoncés: que François Hollande et la politique qu’il imprime au gouvernement tiennent la route, que le pays n’en éprouve pas moins une certaine surprise d’avoir voté pour l’un et pour l’autre.

Partout à peu près, jusque dans les colonnes du Figaro de lundi matin, que j’ai lu à votre place en bon camarade que je suis, vous trouverez le premier hommage. Voilà un Président de gauche qui sème avant de récolter et qui, contre toutes les règles de la course à l’échalote électoraliste, vient de poser les bases fiscales d’une réduction du déficit budgétaire avant de s’attaquer au problème de la compétitivité. En six mois.

Las, c’est un Président de gauche de gauche! Et de la même manière un peu que les vieux professeurs de grammaire du Soulier de satin de Claudel, qui sont tout à fait d’accord pour du nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien, nous n’avons à l’heure où j’écris absolument rien en France contre un Président de gauche … mais rien, vraiment… pourvu qu’il soit de droite.

Tandis que de gros bonshommes rouges commencent à peupler les rêves de nos enfants, nous rêvons nous de Gerhard Schröder en culotte bavaroise.

COMPETITER, C’EST SOUFFRIR

Donc, la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Moyennant quoi le débat sur la compétitivité n’est sorti qu’à grand peine des limites que lui avait assignées le précédent gouvernement: le coût du travail, du strict point de vue des entreprises.

Dans le Figaro de lundi matin, toujours, la notion de « compétitivité hors coût » était rejetée du côté du jargon. C’est de bonne guerre. Mais que le rapport Gallois, qui lui faisait de notoriété publique une large place, ait été réduit à la compétitivité / coût du travail dans l’essentiel des débats et des articles, voilà qui est plus étonnant. Sauf à en revenir à notre fil rouge: la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Dès lors, songer qu’il est possible de produire quelque chose pour un coût horaire de 50 euros et de le vendre néanmoins sans difficulté parce que des efforts de recherche et d’innovation garantissent une position avantageuse sur le marché … Erreur ! Voilà qui risque de détourner de la vraie et sérieuse question: comment épargner le portefeuille des entrepreneurs français ?

Et songer au coût du travail du point de vue du salarié… Coupable faiblesse! Car il est entendu que lui doit accepter de travailler, et de n’en même pas tirer parfois les moyens d’une subsistance décente, et de payer sa part des cotisations sociales, et dans le sourire encore. Alors qu’il est franchement dégueulasse que dans un pays libre on doive renoncer à l’acquisition d’un ryad à Marrakech pour cause de charges patronales trop élevées.

Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi qu’il était toujours question du volet patronal des cotisations sociales, et jamais du volet salarial? Vous savez, les trucs qui font la différence entre brut et net… Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi que lorsqu’on parlait de 30 milliards d’allègement des charges, il allait de soi dans l’esprit de tout le monde que c’était des charges patronales qu’on parlait? Alors même que le rapport Gallois prévoyait qu’un tiers de ces trente milliards consiste en un allègement des charges salariales. Tout simplement parce que la page 2 du manuel du petit keynésien recommande d’essayer de stimuler la demande, ce qui est plutôt difficile avec des salaires bas encore grevés par des cotisations sociales élevées.

Il est vrai que l’on ne peut pas en même temps rêver de l’Allemagne de Schroëder et de l’Amérique de Clinton. Lui avait mis en place dans les années 90 une politique dite d’Earned income tax credit. Face à la multiplication des travailleurs pauvres, qui ne percevaient pas un salaire leur permettant de vivre dignement, il avait été décidé d’accorder un crédit d’impôt (de charges sociales) aux salariés situés sous un certain niveau de revenus, afin de favoriser le pouvoir d’achat.

J’ai bien dit aux salariés !

Baisser les impôts des travailleurs, plutôt que ceux des entreprises…

Aurait-on proposé une telle mesure qu’on ne l’eût tout simplement pas entendue. L’opinion publique et plus profondément encore les réflexes intellectuels médiatiques, calqués encore une fois sur les cadres du débat tels qu’ils avaient été posés par la majorité sortie, se sont révélés ces dernières semaines indisponibles au moindre effort d’imagination, incapables de penser plus loin que le nez de Juppé et que la culotte bavaroise du fabuleux Gerhard : la compétitivité, c’est la souffrance et rien d’autre. L’innovation, c’est de la bibine. Le travail, un plaisir qui se suffit à lui-même. Devoir le rémunérer, la croix de nos forces vives entrepreneuriales.

Aussi le plan finalement adopté par le gouvernement a-t-il dû tenir compte non seulement d’une situation économique extrêmement tendue, mais aussi des barrières intellectuelles qui empêchent dans notre pays la perception sereine de l’entièreté du champ des possibles.

Pour l’effort les charges salariales, ce n’est – espérons-le – que partie remise. Au pire, nous saurons rappeler nos dirigeants à une politique plus nettement tournée vers la demande. Constatons déjà que le plan retenu ne l’oublie pas : les crédits d’impôt en direction des entreprises sont conditionnés par le maintien et la création d’emplois. C’est bien un pacte.

DE LA PEDAGOGIE ?

Reste qu’il est de plus en plus évident que si la gauche est au pouvoir, la France penche drôlement à droite, sous l’effet conjugué des inerties intellectuelles, mais aussi et surtout des intérêts bien et mal entendus qui les exploitent ou en résultent.

Et c’est le moment de parler un peu de pédagogie et de communication.

Dans un récent article du Monde intitulé « François Hollande rencontre les maîtres du monde », on trouvait le commentaire éclairé suivant consécutif à une rencontre entre le Président et les responsables des grandes instances économiques internationales (FMI, Banque mondiale…):

Un diplomate européen a résumé le sentiment des participants à la réunion de La Muette en termes positifs. « Nous croyions que M. Hollande n’avait pas de politique économique claire, a-t-il déclaré. C’est inexact : il sait très précisément ce qu’il veut faire. Son problème est de trouver la bonne dose de chacun des remèdes et le tempo idéal pour les appliquer. Toutefois, il lui faudra faire des progrès en matière de pédagogie. »

C’est très certainement vrai. Petit test cependant.

  1. Je gagne 36000 euros par an. Quel est le montant de mon IRPP?
  2. Je gagne 36000 euros par an et je vends 150000 euros une entreprise achetée 100000. Quel est le montant de mon IRPP?

Tiens, ça sèche… Y en a même des qui demandent : « c’est quoi, IRbidule ? »

Tous mes collègues enseignants savent pourtant aussi bien que moi qu’une démarche pédagogique suppose la maîtrise d’un pré-requis. En matière de fiscalité, c’est le néant. Sur quelle base espère-t-on dès lors que le gouvernement communique?

SEPT SMIGS ECHOIENT A UN PIGEON

Donc, je gagne 36 000 euros par an. Je paie en gros 3900 euros d’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), moins quelques bidules.

Comment je calcule ça?

Je commence par retrancher 10% de mon revenu pour obtenir mon revenu imposable: 32 400 euros. Me demandez pas pourquoi. Qu’il me suffise de vous dire que c’est la moindre des curiosités de notre système fiscal.

A ces 32 400 euros, j’applique les taux marginaux d’imposition suivants:

de 0 à 5963 euros de revenus, je suis imposé à 0 %, soient 0 euros

de 5963  à 11 896 euros de revenus, je suis imposé à 5,5%, soient 326 euros

de 11 897 à 26 420 euros, je suis imposé à 14 %, soient  2033 euros

de 26 420 à 70 829 euros, je suis imposé à 31 %, soient 1550 euros ( puisque je n’ai dans cette tranche que 9580 euros)

de 70 830 euros à 150 000 euros, je serais imposé à 41%

de 150 001 euros à 1 000 000 d’euros, je serais imposé à 45%

en atteignant les improbables sommets du million d’euros de revenu annuel, je rencontrerais le taux d’imposition à 75%

N’en étant pas là, j’acquitte pour ma part 3900 euros d’impôts pour 36 000 euros de revenus annuels.

Premier arrêt: qui savait comment ça marchait? Et sincèrement, combien ont cru l’espace d’un instant – ou jusqu’à aujourd’hui –  que 75% d’impôts au-delà d’un million de revenus, ça voulait dire qu’on allait demander 1 500 000 euros au malheureux qui gagne 2 millions par an?

A peu près autant que ceux qui ont cru que dans le second cas de figure ( je gagne 36 000 euros par an, et je revends 150 000 euros une entreprise achetée 100 000 ), l’administration fiscale allait me demander 93 900 euros d’impôts.

Ben oui: j’acquitte 3900 euros d’IRPP et je dois payer 60% sur la vente de mon entreprise.

Soient 3900 + 60% de 150 000 = 93 900 euros.

Ben non.

Parce que, pour commencer, les 60% ne portent que sur ma plus-value: la différence entre prix d’achat et prix de vente. Au pire donc, je paie

39 000 + 60% de 50 000 = 33 900 euros.

Et, en réalité, les 60% ne furent qu’un pur coup de com de nos amis les pigeons. Le projet du gouvernement était d’intégrer les plus-values réalisées à l’occasion de la vente d’entreprises à l’ensemble des revenus soumis à l’IRPP. Autrement dit d’aligner la fiscalité des revenus du capital sur celle des revenus du travail, en la soumettant au même barème par tranche, avec en sus l’acquittement de 15,5% de prélèvements sociaux appliqués au montant de la plus-value. Ce qui signifie que 60% n’était pas un taux unique appliqué aux bénéfices réalisés sur la vente d’une entreprise, mais un taux maximal additionnant la tranche supérieure d’imposition (45%) et les prélèvements sociaux qui existaient déjà auparavant (15,5%), ne s’appliquant donc qu’à des revenus très élevés, supérieurs à 150 000 euros par an, et seulement pour les sommes situées au-dessus de ces 150 000 euros.

Ca suit ?

Avant, je payais un prélèvement libératoire: moyennant le versement de 19% des produits de ma vente, augmentés des 15,5% de prélèvements sociaux qui existaient déjà, je pouvais exclure la vente de mon entreprise du calcul de mon IRPP. Je payais donc mes 3900 euros d’impôt sur le revenu + 34,5% (19+15,5) de mes 50 000 euros de plus-value, soit un total de 21150 euros.

Avec le plan du gouvernement, j’aurais payé 7750 euros de prélèvements sociaux (les 15,5% qui n’ont pas bougé)

+ 0% sur les 5963 premiers euros

+ 5,5% sur les revenus compris entre 5963 et 11896 euros, soient 326 euros

+ 14% sur les revenus compris entre 11897 et 26420 euros, soient 2033 euros

+ 31% sur les revenus compris entre 26421 et 70829 euros, soient 13766 euros

+ 41% sur les revenus compris entre 70829 et 150000 euros, soient 2693 euros

Au total, j’aurais donc acquitté un impôt sur le revenu de 26 570 euros pour un revenu annuel de 86 000 euros.

Ce qui, soyons bons princes, représente 5400 euros de plus que sous la législature précédente.

Ce qui, néanmoins, représente un taux d’imposition global de 31%, soit la moitié du taux de 60% sur lequel les pigeons avaient construit leur argumentaire. Ce qui signifie encore, pour le dire en des termes que les va-nu-pieds peuvent comprendre, et en voyant le verre à moitié plein plutôt que complètement vidé par un Etat vampirique, que j’ai la divine surprise, moi pigeon, de voir retomber dans mon escarcelle l’équivalent de sept SMIGs par rapport à ce que j’avais prévu sur ma page facebook… ou fait mine de prévoir.

Qui, sincèrement, ne s’est pas dit en les entendant roucouler: « Quand même, c’est vache! Pauvres pioupious… »?

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait continuer. Dire que mon impôt de 26 570 euros paie la scolarité de mes enfants, mes frais de santé; sert à garantir ma sécurité et mon accès à des infrastructures efficaces – dont je profite soit dit en passant bien plus avec mes 60 000 euros de reste à vivre que le loulou qui en gagne 20000 … avant impôts. Qu’avec 60 000 euros, il y a des chances pour que je puisse placer une partie de mon argent à un taux rémunérateur au lieu de payer plein pot la TVA comme le font, sans qu’il leur prenne pour autant l’envie irrépressible de créer une page facebook, ceux qui n’ont d’autre choix que de consommer tout leur salaire. Qu’avec 60 000 euros, enfin, je peux payer des cours particuliers à mes enfants, une femme de ménage … et déduire une partie de la rémunération que je leur verse de mes revenus imposables.

Avant d’en arriver là, pourtant, il faudrait déjà commencer par donner suffisamment d’outils aux simples citoyens pour qu’il soit impossible, ou du moins difficile, de les faire pleurer sur le sort de contribuables proportionnellement moins imposés qu’eux. Avant d’en arriver là, il faudrait poser le socle à partir duquel un gouvernement de gauche serait susceptible de remporter la bataille de l’opinion, contre un préjugé antifiscal massif.

« L’IMPÔT, C’EST SALE » : HISTOIRE ET ANALYSE DE L’ARGUMENTAIRE ET DES POSTURES ANTI-FISCALES

Ainsi donc, la France est à droite et je vois mal comment – les choses restant ce qu’elles sont par ailleurs – un gouvernement de gauche pourrait gagner la bataille de l’opinion sur la question fiscale, au lieu de se faire retourner comme une crêpe par 60 000 trouloulous dont certains – et c’est bien là le pire – ne sont même pas forcément de mauvaise foi.

C’est que dans le spectre des postures et des argumentaires de droite, l’impôt tient à peu près la même place que l’immigration ou l’insécurité. Moins peut-être qu’un fondamental par lequel on consolide son camp – il se trouve toujours des tendances sociales ou humanistes pour s’opposer à une approche trop marquée à droite -, c’est un ressort efficace pour aller chasser au-delà de ses terres sans risquer de se couper de ses bases. Un papier collant à protestataires de tous poils et de tous horizons. Un éléments de langage à ultra-son qui fait tourner les têtes. Bien installé dans les mentalités françaises par 50 ans d’histoire politique.

Le poujadisme dans les années 50 fut à l’origine un mouvement antifiscal. On l’envisage aujourd’hui comme un mouvement d’extrême droite, mais il attira des gaullistes et des communistes. Il rassembla pour finir 11% des suffrages, sans avoir véritablement ajouté autre chose à son discours que la conservation de l’Algérie Française.

Si Jean-Marie Le Pen est parvenu en 1988 à atteindre le score de 14,4% à l’élection présidentielle, ouvrant ainsi la longue série des résultats mirobolants du Front national dans l’élection majeure, c’est qu’il avait réussi à nationaliser et à homogénéiser l’électorat de son parti, c’est-à-dire à faire de bons scores dans presque toutes les régions, chez presque toutes les catégories sociales, dans presque tous les électorats traditionnellement acquis aux partis républicains. Significativement, une enquête sur les mobiles du vote frontiste révélait que la motivation antifiscale avait rejoint cette année-là chez les électeurs le trio classique immigration-insécurité-chômage. Jean-Marie Le Pen proposait en ce temps-là de supprimer l’impôt sur le revenu. On se convaincra en remontant de quelques pages qu’il est socialement juste. Son électorat ouvrier se tirait ni plus ni moins une balle dans le pied.

Tous les mouvements populistes qui sévissent actuellement en Europe accordent une large place aux argumentaires antifiscaux, quand ce n’est pas eux qui leur ont directement donné naissance. Et justement, ces mouvements sévissent parce qu’ils ont réussi à aller piocher dans à peu près tous les électorats traditionnels, de gauche comme de droite. A quoi le refus de l’impôt n’est certes pas étranger. Autre balle dans le pied.

Alors, lorsque VGE est aux abois en 1981, et sent que Mitterrand va gagner, il agite l’épouvantail fiscal : lorsqu’un pays dépasse 44% de prélèvements obligatoires, il devient de par le fait socialiste … et les chars soviétiques entrent dans Paris.

En revisionnant les débats de 1988 et de 2012, vous vous aviserez que la même séquence se répète : Chirac comme Sarkozy essaient de faire jouer le même réflexe antifiscal, Hollande et Mitterrand les renvoient dans les cordes en leur faisant remarquer qu’ils ont eux-mêmes augmenté les prélèvements obligatoires, en les concentrant simplement sur des impôts indirects, dont la perception est moins claire et qui reposent essentiellement sur les catégories sociales les plus fragiles.

En somme, l’impôt comme l’immigration, chacun sait qu’on ne peut s’en passer. La courbe de l’une et de l’autre est d’ailleurs étonnamment  régulière, quelle que soit l’orientation politique des gouvernements successifs. Comment en serait-on arrivé, sinon, à 56% de prélèvements obligatoires ? Mais à droite, lorsqu’il faut gagner du terrain ou rogner sur celui conquis par la gauche, on sait que ce sont les deux argumentaires à brandir. Face à eux, on perd la notion des communautés objectives d’intérêt. Pour ne donner naissance qu’à l’agrégation d’intérêts souvent contradictoires, ils permettent de basculer derrière une barre symbolique ou fatidique.

Le coup de génie de la tranche supplémentaire d’imposition  à 75% fut précisément de détourner l’électorat de sa pente acquise à l’antifiscalité, en lui faisant porter le regard sur la réalité d’un système économique où l’essentiel de la richesse créée a profité depuis 20 ans à la minorité la plus favorisée… qui bénéficiait dans le même temps de réductions d’impôts. Mais il n’a produit son effet que quelques semaines. Déjà, début mai, vous regardiez comme moi les intentions de vote pour les deux candidats se resserrer. Aujourd’hui, vous voyez les cotes de popularité.  En dépit d’un bon début de mandat.

C’est que, entre autres, le réflexe conditionné et dépareillé de l’opposition à l’impôt a repris le dessus. Que le gouvernement et le Président ne sont pas parvenus une seconde fois à modifier la perception des enjeux fiscaux. Qu’à vrai dire, je vois mal comment ils auraient pu le faire dans la mesure où leurs relais dans l’opinion publique ont globalement déserté le débat au moment où le regard sur le « choc fiscal » était en train de se construire. Parce que tout simplement, ces relais ne savaient ni calculer leur IRPP, ni celui d’un pigeon, réel ou supposé. Parce que, du coup, des gens qui n’avaient pas d’entreprise à vendre et des petits patrons qui paieront moins d’impôts à la faveur du nouveau dispositif (ben oui… refaites le calcul avec des sommes inférieures) sont spontanément devenus les appuis et les alibis de contribuables qui auraient dû mettre plus au pot commun, non pas en vertu d’un régime d’exception, mais en vertu du principe difficilement contestable de l’application de la progressivité aux plus-values sur les cessions d’entreprises.

PETITS RECULS, GROSSES DEMISSIONS

Alors, oui, le gouvernement et le Président ont reculé, d’une certaine façon.

Mais il sont à gauche, la France à droite, et leurs relais dans l’opinion publique atones, voire démissionnaires.

Ils ont lâché sur les pigeons, parce que nous ne les avons pas relayés. Ils reculeront peut-être sur la possibilité de déduire de l’impôt la rémunération des aides à domicile, si nous ne regardons pas ce qui se passe ici : facebook.com/Les4millions.

Ils donnent l’impression d’avoir reculé sur l’économie, faisant le pari pour l’heure d’une politique de l’offre plutôt que d’une politique de la demande … du moins dans une  analyse qui sent très  largement le réflexe conservateur ou la surenchère électoraliste, s’éloigne de beaucoup de la réalité… et témoigne une nouvelle fois de notre abandon du terrain.

Ils reculent aussi  et surtout sur le droit de vote des étrangers. Ils vont peut-être bientôt marcher sur des œufs pour le mariage et l’adoption pour tous : comme si cette question était indexée sur celle de l’impôt et de la politique économique, on voit le pourcentage des français favorables à la réforme fondre à mesure que les divergences semblent s’accumuler entre la société civile et le pouvoir en place (1)… faute de notre relais encore une fois, au-delà des difficultés strictement législatives et constitutionnelles.

L’opposition, d’ailleurs, sait qu’elle a les moyens d’une démonstration de force, et s’unit pour l’occasion, au mépris des valeurs républicaines et de la ligne de séparation nette posée autrefois entre la droite républicaine et le Front national.

Or autant je considère que le Front de Gauche est tout à fait libre de choisir la politique du pire pour se donner l’impression qu’il est un mouvement révolutionnaire avant de finir, atomisé, aux oubliettes électorales, autant je ne comprends pas ce que nous foutons.

Je ne nous vois pas. Je ne nous sens pas.

Quand avez-vous vu, pour la dernière fois, un militant socialiste ou écologiste vous distribuer un tract ? Quelles nouvelles avez-vous de votre député fraîchement élu ? C’est quand la fin du cumul des mandats ? Ils sont où, les appels aux rassemblements et aux actions symboliques sur la place publique pour occuper l’espace face à la réaction sous toutes ses espèces ? Elle est où la promesse que vous m’aviez faite de ne pas croire que l’élection était le terme de nos efforts, mais seulement le début ?

La raison fondamentale pour laquelle je soutiens ce gouvernement et cette présidence, au-delà de toutes les raisons objectives que le discours qui s’installe en profitant de notre mollesse occulte, c’est qu’ils ne sont comptables devant nous et devant les Français des engagements qu’ils ont pris, qu’à condition que nous nous sentions comptables devant eux et devant les Français des moyens nécessaires pour les tenir. Parmi lesquels la mobilisation de l’opinion. Parmi lesquels le militantisme. Parmi lesquels le renoncement à cette attitude de consumérisme démocratique qui est l’apanage des populistes en tous genres, et qui doit le rester.

Au fond, bien sûr que nous sommes minoritaires. C’est notre essence. Et à ce titre, la situation pouvoir à gauche / France à droite est dans l’ordre.

Mais mon Dieu que nous nous sommes vite débandés. Que nous les avons laissés seuls. Que nous avons sottement laissé le terrain de l’activisme à 60000 pigeons mal assortis. Que nous sommes lents à prendre le relais de nos deux louloutes du baiser pour tenir tête à une vision archaïque de la famille et du mariage. Que nous sommes attentistes enfin lorsqu’il s’agirait d’ouvrir la voie au gouvernement pour qu’il se sente en situation de faire participer à la vie publique des centaines de jeunes bloqués dans la frustration par le cumul des mandats, des milliers d’étrangers exclus de la vie démocratique par un code électoral inadapté à la société française. Lorsqu’il s’agirait peut-être sur ces questions, c’est vrai, de le pousser un peu.

DEVENEZ PRATIQUANTS

Allez travailler dans votre section.

Vérifiez que votre député/e a bien renoncé à son mandat exécutif local et est prêt/e à voter la loi sur le non-cumul des mandats.

Allez vous rouler des patins sur les parvis des mairies.

Apprenez à calculer votre impôt et ceux des malheureux, vrais ou prétendus.

Tenez bon avec le gouvernement sur la réduction des niches fiscales, qu’il s’agisse des prélèvements libératoires ou des déductions d’impôt.

Allez battre le pavé et participer aux collectifs en faveur du vote des étrangers.

A l’heure où les chapelets vont fleurir sur le trajet de drôles de manifestations, devenez des citoyens de gauche pratiquants.

(1): à la lecture du monde du 8 novembre, je m’avise que le pourcentage des Français favorables au mariage pour tous et à l’adoption par les couples homosexuels avait baissé au début du mois d’octobre mais est remonté: de 61 à 65% pour le mariage, de 48 à 52% pour l’adoption.

Je lis dans le Monde d’il y a peu que Marine Le Pen est prête à manifester auprès de Mr Copé, tout en le traitant – bien sûr – de tous les noms. Ce qui montre bien que le petit Jean-François avait su utiliser les bons mots. Que la vigilance soit désormais à son maximum lorsque quelqu’un parle de « pays réel ».

Soixante minutes d'une tête à gauche

« L’extrême droite est une tendance politique dure mais un concept mou » écrit Michel Winock. La lutte contre l’extrême-droite, elle, a au moins le mérite de la cohérence: elle fait preuve de mollesse et comme concept et comme tendance.

J’admets que quand Lorant Deutsch et Patrick Buisson écrivent un  livre sur le Paris de Céline, c’est au fond la rencontre entre un mauvais comédien à lunettes, le défait de la dernière présidentielle et l’auteur « géniaaal » le moins lu de la planète.

Je ferais remarquer cependant que c’est aussi la rencontre entre le type qui a vendu 2 millions d’exemplaires d’un guide touristique royaliste, le type qui a fait adhérer 48 % des votants du pays des droits de l’homme à un programme en partie raciste et l’auteur antisémite le plus lu de la planète. Que c’est en somme la rencontre entre les survivances de l’Action Française, l’héritage de l’ultra-droite des années…

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