La rose et le réséda, le paradoxe et l’alternative

Nous sommes nombreux, dans le mystérieux reliquat d’adhérents du parti socialiste, qui n’étions pas nés en 1971. C’est pour beaucoup dans la perplexité ou même la gêne que nous inspire parfois son fonctionnement, mais pour plus encore dans cet entêtement que nous mettons à vouloir en relever l’héritage. Il y a une liberté de fait dans notre allégeance. Un droit et même un devoir de créativité consubstantiels au respect pour l’histoire du parti qui bien sûr nous anime. Si plus que jamais le problème auquel prétendait répondre sa création est d’actualité, nous avons le choix des termes dans lesquels nous voulons le formuler.

De la volonté d’unir l’héritage marxiste de la lutte contre le capitalisme à une culture gestionnaire nouvelle, pragmatique, européenne et soucieuse de la continuité de l’Etat, est né un jeu de rôle articulé autour de deux figures dominantes : l’arbitre en pureté doctrinale et le traître utile, sinon indispensable. On put accéder au pouvoir et l’exercer grâce à deux accords tacites. Le premier autour de l’opportunité de phases de silence sur les points de friction entre l’héritage et l’ambition. Le second, plus florentin encore, autour de la possibilité pour tel ou tel de se poser alternativement en gardien du temple ou en pragmatique, selon que l’heure était à se refaire une virginité partisane ou à se construire une crédibilité électorale. Les deux fonds purent payer leur écot au progrès effectif des conditions de vie des Français. Il arriva parfois, à travers certaines figures ou certaines réformes, que le voisinage de notre héritage et de notre ambition n’apparut pas comme une ambiguîté paralysante mais comme une dialectique féconde.

On ne sait trop si le PS est en effet mourant aujourd’hui. Par nature, ceux qui rédigent des nécrologies à l’avance n’ont-ils pas l’ambition d’être les premiers à les sortir ? A l’évidence pourtant, il découle à l’heure actuelle du paradoxe dans lequel il est né bien plus d’impasses que de ressources d’adaptation.

Au jeu électoral d’abord. Parce que le candidat de la gauche de gouvernement est contraint à un double discours d’une nature spécifique : il s’adresse aux espoirs et aux méfiances de l’ensemble des citoyens, et simultanément à ceux du parti. De sorte qu’il proclame haut ce qu’il fera avec prudence (mise au pas de la finance), ce qu’il ne pourra pas faire (75%) ou même ce qu’il rechigne à faire (coup de pouce au SMIC). Il tait ou dit du bout des lèvres ce qu’il fera vraiment.

Ce n’est pas que ce qu’il fait soit honteux, dans l’absolu ni même en doctrine socialiste. Libérer des ressources, publiques ou privées, bloquées dans des pans obsolètes de l’économie ou dans la préservation de statuts qui ne sont pas moins inégalitaires pour avoir été autrefois octroyés ou conquis n’est pas honteux. Et c’est un mensonge que de prétendre que le pouvoir socialiste ne crée pas ou fragilise les filets de sécurité qui doivent border une telle entreprise de réorientation.

Communiquerait-on, et même habilement, au sujet de ces mesures qui semblent n’être jamais entrées dans le champ de vision des Français et d’une large partie des militants que cela n’y changerait pas grand-chose. Il est naturel de soupçonner de l’inavouable là où il y a du non-dit. Là où il a fallu concéder trop de contorsions stratégiques, le premier écueil autorisera le retour en force d’une morale binaire. Voilà qu’il n’est plus question que de fidélité ou de trahison. Les promesses socialistes n’engagent pas ceux qui y ont cru seulement, mais uniquement le salaud qui les a faites. Dans ce cadre que tout le monde sait réducteur mais que la tentation est si forte de réactiver quand même, il semble de plus en plus improbable de mettre en œuvre un débat plus complexe entre préservation et destruction créatrice. De faire admettre aussi que si nous sommes engagés, c’est à l’égard de l’avenir, surtout voire seulement.

Quant à nous adpater aux évolutions du monde… A l’évidence, on ne parvient pas à enrayer le phénomène singulier par lequel les débats au PS se conduisent de plus en plus à front renversé. Le conservatisme combat sous les couleurs de l’avant-garde. Un renoncement, une impuissance ou un échec sont toujours, pour qui veut bien voir, une audacieuse percée dans la modernité.

Comment ne serait-on pas perplexe ou même gêné quand on entend dire que la théorie des insiders et des outsiders est une chanson écrite par l’ordolibéralisme ? Comment ne le serait-on pas aussi quand après avoir fait mine de tancer un patronat peu prompt à assumer sa part du pacte de responsabilité, le premier ministre déséquilibre un projet de loi entier en imposant d’y introduire la satisfaction unilatérale d’une de ses revendications ?

Si préserver n’est plus qu’être fidèle à un passé mythique ou opportunément redécoupé selon les contours des intérêts bien entendus où l’on s’est taillé des clientèles, si détruire devient en soi le pivot d’une prétendue morale de l’action et d’un modernisme strictement idéologique, ce dont il n’est tout simplement plus question, c’est de créer quelque chose de nouveau.

Seule cette perspective ouverte sur une alternative, sur le coup d’après, pourtant, permet de discriminer ce qui doit être préservé et ce qui doit être détruit, donne sens au choix de s’être situé dans cette dialectique et précaire et féconde dès la naissance du parti socialiste, et d’avoir voulu répondre à des colères noires dans des costumes gris.

Qu’y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu’il n’y a pas d’alternative, quand on adhère au parti de l’alternative ? Un parti réformiste de gauche qui ne serait qu’un parti disponible pour l’alternance ou sa prolongation économiserait beaucoup d’énergie dépensée à faire semblant en devenant directement un parti de droite.

Qu’y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu’il n’y a pas d’alternative quand le cri partout monte que l’actuel n’est plus possible ? Qu’y aurait-il de plus absurde de la part du parti socialiste que de lui opposer une fin de non recevoir ? Que ce soit en s’accommodant de la perte du pouvoir, dans l’hypothèse très improbable qu’elle aurait la vertu au moins de permettre de reconstituer notre orthodoxie. Ou en refusant de reconsidérer la hiérarchie des demandes légitimes mais apparemment contradictoires qui s’adressent à nous.

Force est de constater que le rêve du fou et de la catastrophe a gagné en France comme partout ailleurs ou presque un inquiétant prestige. Nombreux sont les signes pourtant que cet obscur désir ne se formule probablement qu’en substitution à une demande toute simple à laquelle on refuse pourtant d’accéder : un avenir probable, une toute petite langue de terre qui offre autre chose vers quoi se projeter que les plus hautes promesses du plus haut ciel, les terreurs de l’abîme ou l’agitation immobile d’un navire qui attend le vent.

L’Europe, plus que jamais, est cette langue de terre. Les Allemands ne sont pas moins fondés à en vouloir une que nous ne le sommes à en désirer une autre. Au moins est-ce une Europe, qu’ils souhaitent. Tandis que dans les angles morts du débat stérile entre une austérité qui n’a jamais vraiment existé en France et un plan B qu’on attend toujours de voir, ce sont les forces centrifuges qui l’emportent pour l’heure… sous le nom de plan B, ironie de l’histoire. Or, il n’y a aucune honte à s’être engagé dans la voie de la responsabilité budgétaire. Et les efforts pour réorienter l’Europe ne furent pas aussi timides qu’on le prétend au début du quinquennat. Mais il faut redonner plus de vigueur à cette seconde démarche, aujourd’hui que nous semblons nous aussi nous replier sur des enjeux nationaux, alors que les efforts de Matteo Renzi, le plan Juncker, la politique de la BCE et les choix historiques d’Angela Merkel (garder la Grèce dans l’union et ouvrir les frontières de l’Allemagne) ouvrent des perspectives infiniment plus favorables qu’elles ne l’étaient en 2012.

Les réfugiés ne sont pas moins notre langue de terre que nous ne sommes la leur. Avant d’être le premier marché ou la première puissance économique mondiale, l’Europe est la plus belle entreprise jamais conçue pour regarder en face les horreurs du passé, les dangers et les opportunités de l’avenir. Si elle n’est plus cela, elle n’existe pas. Quoi de commun avec l’idée qu’on pourrait ériger des murs au Nord-Ouest d’un chaos géopolitique sans précédent ? La France doit prendre sa part dans l’accueil des réfugiés. C’est-à-dire sa part des responsabilités des pays riches et stables face à la misère et au chaos, et des responsabilités de l’Europe face à l’histoire, passée et en cours. Mais aussi des opportunités qu’offrent des populations jeunes, formées ou qui ne demandent qu’à l’être, éprises aussi d’une démocratie dont nous sommes devenus si tristement blasés.

La démocratie est cette langue de terre. Elle est la matrice de toutes nos richesses. Aussi maladroite, embryonnaire ou même opportuniste qu’elle ait pu être alors, il faudra relancer la réflexion entamée en 2007 autour de la démocratie participative. Les lois NOTRE et MAPTAM ne sont pas des lois technos ou des pattes blanches budgétaires. Ou plutôt, il ne tient qu’à nous de décider si elles le deviendront. Tant mieux si les régions prennent un poids nouveau dans la politique de l’emploi. Tant mieux surtout si au bénéfice d’un peu de mouvement , on déboulonne des fiefs et on donne l’occasion aux territoires de s’ouvrir sur l’avenir et sur l’extérieur. Il faut que les citoyens s’en saisissent et qu’on leur en donne les moyens : en faisant élire au suffrage direct les exécutifs communautaires, en les rendant responsables devant les assemblées, en leur adjoignant les outils d’une réelle participation, en élargissant le droit de vote, peut-être, aussi.

Car la jeunesse, bien sûr, est notre langue de terre. Curieuse, agile, insatisfaite et juste ce qu’il faut malapprise. Il faut que la France reporte l’âge légal des « pourquoi » intempestifs de 6 à 77 ans. Qu’elle s’avise enfin que l’heure n’est plus à la préservation des contours des disciplines ou des disciplines elles-mêmes, mais à l’accompagnement d’une circulation exigeante mais libre à travers les champs du savoir. Qu’elle cesse enfin de croire que la tache principale qui incombe au système scolaire consiste à dire où tel ou tel doit s’arrêter, alors que son rôle est de pousser chacun jusqu’à des possibilités qu’il n’avait même pas envisagées. Qu’elle donne à tous et le plus vite possible les moyens d’une autonomie suffisante pour partir à l’aventure géographique, sociale et humaine. Qu’elle valorise enfin la capacité à construire un ordre des choses différent, fût-ce en commençant par développer la capacité à refuser de se soumettre à un ordre imbécile. Il n’y a pas si longtemps encore, j’aurais revendiqué ces possibilités pour moi-même. C’est avec encore plus de conviction que je les appelle de mes vœux, aujourd’hui que c’est aux dépens de mes premières ossifications intellectuelles que la jeunesse s’en saisira.

La modernisation de notre économie, enfin, est notre langue de terre. Pas pour fabriquer du PIB, comme un athlète au front bas fabriquerait du mollet. De cela, un jour, il ne sera même plus question. Mais en attendant, deux chrysalides se craquellent dans d’inquiétantes convulsions. Celles par lesquelles la Chine naît, peut-être, à une véritable économie de marché. Celles dans lesquelles nous essayons de passer d’un modèle économique de seconde révolution industrielle à un modèle économique de troisième révolution industrielle. Ce n’est pas l’accouchement bisounours que nous promettait le bon docteur Rifkin, qui croyait peut-être plus à la main invisible du marché qu’il ne voudrait bien l’admettre. Plus que jamais il faudra un Etat non moins stratège et souple qu’exigeant. Pour aider à la montée en charge des ressources financières, pour accompagner leur réallocation, pour veiller à la sécurité et la moralité de leur circulation. Pour dévérouiller les résistances et redistribuer les rentes. Pour garantir enfin que la création des richesses bénéficie à tous, et notamment aux forçats modernes qui apportent et la force de travail et le capital et ne reçoivent pas plus à titre particulier qu’ils ne contribuent à la prospérité générale.

Laissez les enfants tranquilles

L’ordalie était un rituel judiciaire et religieux pratiqué au moyen-âge. Elle consistait, dans les cas difficiles à trancher et en l’absence de preuve notamment, à soumettre l’accusé à un supplice physique à l’issue duquel, Dieu aidant ou pas, sa culpabilité ou sa bonne foi éclateraient au grand jour.
Qu’un petit pote manifeste un léger inconfort en allant chercher un galet au fond d’une bassine d’eau bouillante, qu’il mette de la mauvaise volonté à cicatriser proprement après qu’on lui a fait porter une barre de fer rougie au feu et qu’on lui a enveloppé les mains dans un linge trois jours durant, ou qu’une sorcière refuse de flotter à la surface d’un lac ne nous semblent plus des preuves évidentes de leurs culpabilités respectives, surtout si la dernière a été préalablement lestée d’une bonne grosse pierre. Le bon sens commençant probablement à venir à nos ancêtres, on trouva des substituts habiles.
David Crouzet explique dans Les guerriers de Dieu comment les enfants en vinrent à jouer un rôle de plus en plus important dans les pratiques judiciaires tandis que, sortis des ténèbres gothiques, nous consacrions nos intelligences nouvellement acquises à la faveur de la Renaissance, à nous entrezigouiller rapport au fait que certains étaient catholiques et d’autres protestants. C’est ainsi que l’Amiral de Coligny ne fut définitivement achevé en ouverture du massacre de la Saint Barthélémy qu’après qu’on eut consulté des minuscules rassemblés autour de son corps déjà bien entamé et qu’ils eussent conclu à son hérésie et à l’opportunité de prolonger son supplice jusqu’à ce que mort s’ensuive.
« Innocence », « absence de corruption », « laissez venir à moi les petits enfants », « la vérité sort de la bouche des enfants »… Tout ça, tout ça.

Or, me voilà perdu!
Cela fait deux dimanches que la télévision publique m’administre ma dose de vérité aux alentours de 20h20, France 2 ayant jugé bon de donner la parole à des collégiens sur des sujets d’actualité. Je pensais donc savoir, sans doute possible, que l’affaire Leonarda c’était dégueulasse, que François Hollande était une tanche et que Barack Obama était le président qu’il nous fallait. Las, à Angers, comme vous le savez, les responsables politiques noirs sont un peu moins en odeur de sainteté chez nos petits mignons innocents.
Et alors que j’étais tout disposé à me ranger aux côtés d’Edwy Plenel s’écriant « Jeunesse de France, Indigne-toi et réveille-nous! », je reçus sur Facebook un message m’annonçant que deux de mes petits cousins avaient « liké » la page demandant que Leonarda reste au Kosovo, avec d’ailleurs 146000 personnes, parmi lesquelles probablement beaucoup de nos charmantes têtes blondes, mais peut-être aussi brunes, comme les leurs, en bon petits-fils d’immigrés qu’ils sont.

Je ne vois plus d’autre solution donc que d’organiser des ordalies avec nos propres enfants pour savoir lesquels disent vrai.

Ou alors de nous coltiner comme des grands que nous sommes non seulement avec ce que notre temps produit de pensées malades, mais aussi avec ce qu’il engendre de contradictions difficiles à trancher, au lieu de sacrifier nos petits sur l’autel de notre désir de vivre dans un monde simple et manichéen. De les laisser tranquillement aller à l’école, pour apprendre à penser, plutôt que de les filmer avec attendrissement lorsqu’ils régurgitent nos impensés.

L’homme blessé et l’homme qui rit

Je jure que sans la une de Paris Match, je n’en aurais rien dit. Mais enfin, puisqu’il est question d' »homme blessé » au sujet de Gérard Depardieu, parlons de « L’Homme qui rit ».

D’abord, je tousse un peu à l’idée de ces 85% d’imposition. Lorsque les fiscalistes auront la parole, je gage qu’ils trouveront des résultats bien différents. Je rappelle que de toute façon, s’il a effectivement acquitté un tel pourcentage de ses revenus en impôts, le bon Gérard gagnera 10 % l’an prochain: le plafond de l’ISF a été rétabli pour 2013 à 75 %. Car enfin c’est pour des impôts payés à la France de Sarkozy que notre cher alcoolique s’insurge contre la France de François Hollande et nous pourrit les colonnes Morris.

Et puis Gérard sera Ursus sur les écrans dans quelques jours, moyennant quoi il nous pourrira aussi les devantures de cinéma. Avec les sous du Centre National de la Cinématographie, qui a dû largement contribuer à la réalisation de cette adaptation de l’Homme qui rit de Victor Hugo. Avec le soutien de l’Education nationale qui a déjà commencé à imprimer et diffuser des fascicules à destination des enseignants pour qu’ils emmènent leurs élèves gonfler les entrées et porter Gégé au sommet du box-office. Avec en somme un peu de ses impôts et beaucoup des nôtres, qui lui avaient déjà largement payé ses costumes d’Obélix, du Colonel Chabert, de Jean Valjean et de tant d’autres.

Enfin, Gérard sera l’incarnation du porte-parole de Victor Hugo dans un roman dont le sujet principal était l’aristocratie anglaise. Sa richesse démesurée. Sa superbe ignorance de la misère. Ses encanaillements. Ses élans de charité conditionnels et vite oubliés.

Il jouera un homme protégeant deux enfants contre la violence du monde et la rapacité des puissants. Dont toute la sagesse pourrait tenir dans la formule de Beaumarchais selon laquelle les dominants nous font assez bien quand ils ne nous font pas de mal. Dont la colère et la révolte inspirent néanmoins le long discours de Gwynplaine devant la pairie anglaise, invitant à prendre conscience qu’un monde où l’écrasante majorité vit dans la misère au pied de richesses invraisemblables ne peut pas perdurer.

 

Lilie

(Article publié pour la première fois en juin 2012)

C’est devenu une habitude depuis que je surveille le bac: j’indique régulièrement l’heure au tableau. Pas de sonneries pendant les épreuves. Portables éteints. Et rares sont les élèves qui ont pensé, quoique la chose fût prévisible, à se munir d’une montre ou d’un réveil.

Bien sûr, une mue s’est opérée: tandis que je passe dans les classes pour les faire émarger, j’en retrouve que j’ai eus en seconde, qui étaient alors toujours retournés, et qui passent leurs quatre heures assis droit, concentrés, à peu près. Et ils sont très peu à pousser les hauts cris dans les salles d’examen lorsque j’indique que 2 heures sont déjà écoulées, comme ils l’auraient immanquablement fait au temps de leurs premiers devoirs sur table en plus d’une heure.

Reste que le temps demeure une réalité venue de l’extérieur, pas véritablement incorporée, ou dont la gestion ne leur semble pas faire partie, au même titre que la résolution d’un exercice de maths ou la construction d’une dissertation, des compétences évaluées par l’examen.

Et pourtant…

L’année suivante, je les retrouve en STAPS, par exemple, où l’on sait que s’oriente une partie importante des élèves des milieux populaires. La moitié quasiment ne validera pas sa première année ou passera près de l’échec à cause de problèmes de retards, d’absences… eux-mêmes liés en grande partie à une gestion / perception imparfaite du temps, du calendrier, des rythmes scolaires.

Ces problèmes, généralement, existent depuis longtemps. On en propose un traitement disciplinaire. C’est légitime, d’autant que puisque l’école c’est le temps, tous ceux qui cherchent à titiller un peu l’institution essaieront d’une manière ou d’une autre d’en perturber les rythmes, en arrivant par exemple la bouche en coeur trente secondes ou dix minutes après que la porte se sera fermée. Il est bon qu’il leur soit répondu.

Mais ici, comme ailleurs et plus qu’ailleurs, l’approche disciplinaire ne suffit pas. Et il est regrettable qu’on n’éduque pas au temps, parce qu’on n’a pas pris la mesure des problèmes qu’il pose pour certains élèves et de la nécessité d’en construire la notion pour ceux à qui rien ne l’a donnée.

Les errements du RER B et les aléas du bus 15 sont parfois une excuse. Ils sont surtout les fragments d’une réalité sociale qu’ignorent largement ceux qui vivent dans le luxe d’un temps maîtrisé. Daniel Thin et Matthias Millet, dans un ouvrage déjà cité sur ce blog, la décrivent parfaitement: absence de structuration temporelle par l’emploi pour de nombreuses familles, par les sociabilités amicales et familiales pour les plus défavorisées d’entre elles. Parallèlement, une urgence permanente: accidents personnels, rendez-vous avec les aides sociales, convocations en urgence au collège ou au lycée… pour traiter le problème d’absences et de retards récurrents d’un des enfants de la famille. Faible maîtrise aussi de toutes les formes écrites de l’organisation du temps: agenda, post-it, emploi du temps. Temps étal. Temps pressant. Entre les deux, peu de place pour un temps régulièrement scandé auquel il faut pourtant se faire dans l’enceinte de l’établissement et dont l’institution, quoiqu’elle en évalue la maîtrise, ne juge pas nécessaire d’enseigner la notion.

Ainsi nous a-t-on annoncé il y a deux ans l’arrivée de Lilie, l’intranet des lycées d’Ile de France. Financé par la région et développé par une entreprise dont je ne veux pas savoir le nom, cet outil était censé faire le lien entre parents, élèves et enseignants en proposant par exemple une messagerie, un accès aux résultats et un cahier de textes en ligne. C’était, d’un certain point de vue et à travers le cahier de texte notamment mais aussi la messagerie, une manière de construire un temps commun, de suppléer à l’absence régulière d’un cahier de texte ou aux errements de sa tenue. Dès les premiers essais, cependant, il apparut que le cahier de texte n’avait rien d’intuitif et de souple. Que d’ailleurs, il avait été tenu pour acquis que l’informatique était maîtrisé de tous, ce qui est loin d’aller de soi pour des familles d’un établissement d’éducation prioritaire de Seine-Saint-Denis. On avait juste oublié en somme d’avoir une démarche éducative, reproduisant l’attitude fréquente qui consiste à se débarrasser de ce qui est le plus difficile à enseigner en le considérant comme un pré-requis.

Surtout, Lilie ne marche pas. En comparaison, le RER B et le bus 15 sont réglés comme des horloges suisses.

 

Dresser mes pauvres et les noirs, responsabiliser les bourgeois et les blancs

Dimanche soir. Je prends place dans le Paris-Mantes de 18H20 face à deux femmes. Les deux ont une cinquantaine d’années. L’une est noire et l’autre blanche. Une robe africaine des grands jours et le charme discret d’une petite veste en cuir bourgeoise.

Dès le départ du train, deux annonces successives laissent planer peu de doutes quant à la probabilité d’un contrôle. Lorsque les agents de la SNCF apparaissent dans le wagon attenant, pourtant, ma voisine en robe d’apparat commence à se tortiller sur son siège. « Ils arrivent », finit-elle par me dire.

J’ai mon billet. Les deux femmes sont en infraction. La femme blanche a un abonnement « heures blanches » et on est en « heures bleues », ou l’inverse. La femme noire a tout faux. Elle sort dans un premier temps un pass navigo où quelques tickets glissés cachent un peu trop opportunément la photo d’identité.

« Ce n’est pas vous. Je vais vous demander 40 euros. Si vous ne réglez pas maintenant, je garde le pass. »

Deuxième tentative d’entourloupe: rendez-moi le pass d’abord et je vous paie ensuite. Troisième tentative: elle s’est résolue à sortir une liasse de billets face à laquelle le contrôleur lui restitue le pass; il n’y a que trente euros. Tandis qu’elle complète la somme en s’adressant à ses amies du carré voisin, c’est le contrôleur qui s’adresse à moi: « C’est tout le temps comme ça. »

L’opération de contrôle a commencé par la femme blanche. Elle s’est interrompue pour elle au stade du constat d’infraction: c’est à ce moment que le contrôleur a demandé son titre de transport à la femme noire. Son cas étant réglé, il revient à sa voisine et lui explique qu’elle en est quitte pour la peur d’avoir eu à régler 13,50 euros. Désormais, elle saura.

Nous arrivons justement à Mantes et le contrôleur, dans la travée, doit reculer de quelques mètres pour me laisser sortir. C’est l’occasion, légèrement à l’écart des deux femmes, de lui dire que je trouve inéquitable sa manière de procéder. L’essentiel de ce qu’il me répond dans le temps que les portes s’ouvrent et que les passagers descendent est que dans l’un des deux cas il y avait « vraie fraude ».

500 mètres plus loin, le palpitant encore bien haut parce que ce genre de situations m’est extrêmement déplaisant, je m’avise de ce que j’étais en train de lire jusqu’au moment du petit drame qui nous occupe: un ouvrage intitulé Ruptures scolaires et un chapitre particulièrement consacré à la différence entre les modes de l’autorité parentale telle qu’elle s’exerce dans les familles populaires, et ceux, globalement conformes entre eux, qui s’observent dans les familles plus favorisées et qui constituent les principales attentes de l’école. Je cite:

« Se caractérisant d’abord par l’exercice d’une contrainte extérieure qui suppose une surveillance directe (« il faut être derrière »), les formes d’exercice de l’autorité familiale se caractérisent ensuite, dans les familles rencontrées (essentiellement de milieux populaires), par l’immédiateté et l’aspect contextualisé (versus universaliste et impersonnel) des contraintes exercées. Les contraintes et les sanctions extérieures s’appliquent directement à l’acte répréhensible ou réprouvé et portent prioritairement l’intention d’interrompre celui-ci. Elles s’appliquent en relation à des situations précises et immédiates davantage qu’en référence à des intentions éducatives plus générales. Tout oppose ce type de sanctions spontanées, données en réaction à une situation immédiate, à un type d’interventions qui viserait à inculquer une obéissance intérieure par le commentaire raisonné de la situation et le report de l’action punitive. »(1)

Et recopiant cela, je m’avise aussi de ce qu’une réunion organisée dans un lycée en Zone d’éducation prioritaire (tout à fait imaginaire bien entendu), et censée initialement porter sur la répartition des moyens alloués aux différentes disciplines en fonction de leurs projets pédagogiques, tourna exclusivement plus d’une heure durant autour des sanctions à appliquer aux retardataires et aux porteurs de casquettes et autres couvre-chefs. De ce qu’il fallut en passer par une heure d’accusations de laxisme réciproques et d’appels à la fermeté déjà bien des fois entendus avant que deux voix ne s’élèvent pour suggérer qu’une action éducative serait probablement opportune sur l’un et l’autre sujet. Bien sûr, cela fut en parti pris comme un appel au recul, comme si le fait d’avoir préalablement expliqué une règle impliquait d’en retrancher sur la fermeté à l’égard des contrevenants.

Mais c’est ainsi: les bourgeois et les blancs, ça se responsabilise. Les noirs et les pauvres, ça se dresse.

Et j’espère cette fois m’être suffisamment tu pour que vous parliez.

(1) Ruptures scolaires, Matthias Millet et Daniel Thin

Le socle commun des promenades dans les bois

(Article publié pour la première fois le 25 mai 2012)

La méritocratie est une blague.

Si la naissance du collège unique a engendré un peu de mobilité sociale, encore faut-il tenir compte de ce que c’est au moins autant l’échelle qui a bougé, sous la poussée des Trente glorieuses, que les enfants du peuple qui y ont grimpé. La démocratisation de l’accès au lycée, correspondant à la période de l’engluement dans la crise économique, a provoqué dans la pyramide des mouvements plus ténus et ambigus encore.

C’est pour l’essentiel le marché de l’emploi qui décide  en réalité des ascensions sociales, ou plutôt de leur absence. L’institution scolaire s’occupe elle d’estampiller « méritant Ed nat » les héritiers en tous genres. Quelques petits va-nu-pieds en plus, bien sûr. Mais c’est toujours aux premiers que l’on a préféré donner de bons emplois. Et moins il y en a, de bons emplois, plus ils leur reviennent, aux héritiers. La pyramide se translate pour faire plaisir à Jules Ferry; pour l’essentiel elle se reproduit à l’identique.

De tout cela, on se convaincra douloureusement en lisant L’Inflation scolaire, de Marie Duru-Bellat.

Et parallèlement, de la nécessité d’emmener nos petits dans les bois.

Pas pour les y perdre, façon Petit Poucet. Mais pour mettre en oeuvre une véritable politique du socle commun, capable de compenser les inégalités sociales plutôt que de les valider en douce en apposant nos signatures au bas de parchemins universitaires.

Qui doute de la capacité de leurs cerveaux à résoudre des équations du second degré, et à disserter adroitement? Il faut vraiment être un héritier pour n’avoir pas confiance en la nature et en l’amélioration résolue des conditions d’existence pour répartir également les ressources en capital intellectuel. A nous, il revient d’équilibrer le capital social.

On retrouvera toujours ce qu’il faut de neurones et de synapses pour s’exprimer adroitement en public dès lors qu’on aura fait disparaître le sentiment de déficience qui s’attache par exemple à certains lieux de naissance.  Pour venir à bout d’une suite géométrique dès lors qu’on aura fait taire la sourde conviction que les lieux où l’on en a l’usage sont de toute façon inaccessibles Pour tenir des mairies dès lors qu’on aura convaincu que ce n’est pas à d’autres de le faire.

Quant aux bois… Chaque fois que j’y vais courir et qu’un faisan me démarre dans les pattes, j’imagine ma classe de seconde en de semblables circonstances, filles et garçons hurlant et prenant leurs jambes à leur cou. Il suffit que j’en parle, des bois, pour que des frissons les parcourent et que leurs yeux se tournent vers les barres que l’on aperçoit par la fenêtre, comme vers un univers douillet, rassurant, souhaitable plus que tout autre.

Et il m’est donc avis qu’on devrait remplacer l’addition par la poule-faisane dans le socle commun, pour substituer au triste projet d’un réservoir de main d’oeuvre flexible le rêve tout à fait accessible d’esprits souples, déliés et confiants.

Alors, la méritocratie ne sera plus une blague.

 

Tout le monde a une culture

(Article publié pour la première fois le 18 avril 2012)

Il est très ennuyeux d’entendre une Inspectrice de l’Education nationale déclarer que le plus difficile avec les élèves du 93 est de leur faire acquérir une culture. Il est plutôt rassurant d’entendre une candidate aux élections législatives déclarer que la notion d' »accès à la culture » la gêne aux entournures.

Tout le monde a une culture. Supposer l’inverse c’est au mieux faire preuve d’une ignorance qui s’accommode mal avec le statut d’enseignant, au pire servir les sombres desseins d’une confusion entre culture et culture légitime qui présuppose de toute façon qu’il n’y a de culture que parce que certains en sont exclus.

S’ils essaient d’y accéder, on redoublera de bienveillance à leur égard, d’autant plus volontiers qu’elle préservera l’essentiel: le sentiment paternaliste de notre propre supériorité. En somme, parler d’accès à la culture, c’est dire que certains y sont, dans la culture, que d’autres y viennent, et que si ce mouvement réduit la distance entre le capital dont chacun dispose, il conserve la différence de nature entre les façons dont chacun l’a acquis. C’est le moment stupéfiant où un enseignant  va dire d’un élève qu’il est méritant mais trop « scolaire »: tu as coché toutes les cases, mais tu n’es pas des nôtres.

Je songe que voilà deux semaines que nous travaillons sur les Mémoires de guerre de De Gaulle avec mes loulous. Qu’ils en sauront plus dans six semaines que 90% de la population sur le Conseil National de la Résistance, sur l’esprit de la Cinquième, sur les fondements de notre culture politique. Que pour autant, parce que ma hiérarchie avait décidé qu’ils étaient en situation d’accéder et non de posséder, ils n’auront pas voix au chapitre face au premier rentier de l’ignorance venu, qui aura beau jeu de s’abriter derrière l’idée généralement répandue que depuis la fin de l’empire romain, le niveau baisse et les prix montent. Et puis, c’est pas parce qu’ils connaissent De Gaulle qu’ils écoutent pas Youssoupha!

Ce jeu de dupe, où parce que certaines cultures ne sont pas des cultures, le savoir est à la fois tout et rien, il est extrêmement fatigant d’y jouer.

Il est évident surtout qu’aucune décision politique ne suppléera le mouvement intellectuel et social par lequel tous, à commencer probablement par les enseignants, seront capables de renoncer aux bénéfices qu’ils tirent d’une définition aristocratique du savoir et de la culture. A la sécurité qu’ils gagnent à perpétuer le petit jeu de massacre de la légitimité culturelle.

Aussi ne regarderons-nous pas la machine à sondages tourner. Moins encore à cette élection qu’à toute autre. A l’inverse de 1981, où probablement le mouvement social avait précédé l’alternance politique, il devra cette fois-ci la suivre. Le véritable effort commencera en juin: il s’agira de faire bouger les lignes dans nos têtes.

Mais attention! Quiconque se sera cru dispensé d’aller voter dimanche à l’issue de la lecture de ce post devra se fader les trois tomes des Mémoires de guerre en intégralité!