Deux mandats, ou la mort.

Jean-François Copé vient d’être élu à la tête de l’UMP, en sera le probable candidat à l’élection présidentielle de 2017.

Le gars en polo Lacoste devant le yacht de Ziad Takieddine, en maillot de bain dans sa piscine.

Le gars qui, à l’issue des travaux de la Mission parlementaire sur le voile intégral, que les juristes sérieux avaient dissuadée de proposer une loi d’interdiction incompatible avec les principes de liberté et de laïcité, a décidé qu’il en fallait une quand même, et l’a fait voter à la majorité parlementaire malgré l’avis négatif du Conseil d’Etat.

Le gars qui organisa et présida la convention de l’UMP de 2011, initialement consacrée à l’Islam, recyclée en débat sur la laïcité et la place de l’Islam, finalement intitulée « Débattre de la laïcité pour renforcer notre pacte républicain »… avec « une deuxième partie sur la question de l’Islam ».

Le gars qui, à cette occasion, se débrouilla pour poser aux côtés d’un prêtre catholique en col romain.

Le gars qui a appelé le « pays réel » à manifester contre les réformes du pouvoir en place, faisant ainsi référence au « nationalisme intégral » de Charles Maurras et à sa dénonciation des « quatre états confédérés »: Juifs, protestants, métèques, Franc-maçons.

Le gars du pain au chocolat.

Le gars qui sait parler à l’oreille de Marine.

Alors c’est simple: deux mandats, ou la mort.

http://www.rue89.com/rue89-politique/2012/08/15/ils-se-croyaient-intouchables-la-saga-takieddine-lire-durgence-234640
Jean Baubérot, La laïcité falsifiée, pp. 30 à 38 et p.55
http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/10/29/cope-songe-a-une-manifestation-de-droite-et-suscite-l-indignation-a-gauche_1782469_823448.html et http://fr.wikipedia.org/wiki/Nationalisme_int%C3%A9gral

Bref, je me présente à Hénin-Baumont

(Article publié pour la première fois le 15 mai 2012)

Le soir du premier tour, j’ai entendu Jean-Luc Mélenchon:

« Marine Le Pen fait un score de près de 20%. Est-ce qu’on peut considérer que vous avez perdu votre bras de fer avec elle?

– Ah bien, clairement… parce qu’elle a obtenu un score qui montre à quel point nous avions raison nous le Front de Gauche – et nous seulement! –  de mener ce combat contre elle, frontalement. Et comme c’est décevant d’être restés si seuls, si longtemps. Et honte à ceux qui ont préféré me frapper, sans relâche, y compris venant de gauche, plutôt que de nous aider à mener ce combat. »

Puis engueulade de journaliste.

Le lendemain du premier tour, j’ai vu s’afficher sur la page facebook d’une amie qui le soutenait la citation suivante, de Martin Luther King: « A la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis mais des silences de nos amis. » C’était un transfert. Ca a disparu assez vite. Je suppose que ça a circulé ailleurs après.

Mon métier, c’est expliquer des textes. Si vous permettez, donc…

D’abord, un paralogisme, c’est-à-dire une formulation d’apparence logique d’un raisonnement incohérent. En somme: notre échec valide notre stratégie. J’aurais dit plutôt que le score du Front National validait le but mais interrogeait la stratégie.

Las! Le premier rempart rationnel enfoncé, voici la solitude. Lyrisme de l’homme blessé: elle est durement vécue. Qui ne voit pourtant qu’elle grandit celui dont on ne sait plus pour finir s’il l’a choisie ou subie?

D’abord, parce que de nouveau elle valide la stratégie: non seulement, nous avons échoué mais en plus nous étions seuls, c’est donc bien que nous avions raison.

Ensuite parce que c’est une solitude voulue de l’extérieur, c’est une mise à l’écart. Et du coup, le signe de « notre » élection. Ou de « mon » élection. La citation de Luther King est ici éclairante. Par contraste, parce que fermement ancrée dans le « nous » elle fait ressortir le louvoiement de Mélenchon entre le « nous » et le « je ». Par proximité, parce que MLK est un homme de religion et que le solliciter révèle un des soubassements imaginaires de ce sentiment de solitude qui distingue: d’une certaine façon, nous sommes les élus.

Enfin parce qu’en distinguant les élus, elle fait apparaître les méchants. Moi par exemple, qui suis clairement raciste comme on s’en convaincra aisément en lisant les 53 posts précédents. Mais en fait nous tous, si nous ne sommes pas au Front de gauche, ou plutôt mélenchoniens. Au mieux quelque chose nous unit, qui est l’abdication. Mais de façon évidente, on n’est pas loin de nous reprocher une connivence, une entente, un complot.

La charge contre le journaliste est de ce point de vue la closule ou l’entrée en matière inévitable de toute prise de parole de Jean-Luc Mélenchon. Que ceux qui font leur travail en conscience et conservent toute la neutralité possible ne se croient pas à l’abri: dans une logique où il n’y a que deux camps, le Front de gauche et le reste, ils sont l’appui rêvé pour réaffirmer la bonté des bons, et leur droit à tancer tout ce qui se présente.

Ca doit avoir un nom en psychologie.

Je charge sur mes épaules un fardeau que je sais être trop lourd pour moi. Personne d’ailleurs ne me demande –  et beaucoup tentent de me dissuader – de le porter seul. Que la probabilité soit grande que je le laisse tomber avant le point d’arrivée m’importe peu: l’échec s’efface en regard de la satisfaction narcissique de m’être comporté en héros. Je tire d’ailleurs de la culpabilisation de ceux qui ne m’ont pas aidé (même s’ils m’ont aidé, bien sûr) la certitude de ma propre supériorité morale. Que je me plante, enfin, par un curieux retournement, apporte la preuve rétrospective de l’impérieuse nécessité de mon entreprise.

Bref, je me présente à Hénin-Beaumont.

Je suis probablement déjà fâché avec quelques-uns d’entre vous. Je sais que d’autres sentent comme moi que Jean-Luc est en roue libre. Il se dit qu’on essaie de le calmer au Front de Gauche, sur les journalistes notamment.

Je dis: faites gaffe. Il déconne à plein tubes. Le Front de Gauche mérite mieux que ça.

 

Les gens sont parmi nous 1: Les électeurs stratèges

(Article publié pour la première fois le 26 avril 2012)

Autant c’était facile hier d’analyser l’enfumage du petit Nicolas sur la TVA, autant les billets d’aujourd’hui et de demain auront été conquis de haute lutte après des heures et des heures de vasouillage dans les chiffres. Soixante minutes? Tu parles.

Les sondeurs arrivent à 54-46.

Moi, j’ai fait un autre calcul, en croisant les résultats du premier tour et le fameux sondage des Echos.

64% des 27 % d’électeurs de Nicolas Sarkozy favorables à une alliance avec le Front National

+

59% des 18% d’électeurs de Marine Le Pen favorables à une alliance avec l’UMP

=

(recompte… on sait jamais)

28%

Nicolas Sarkozy obtiendra le 6 mai 28% des suffrages exprimés le 22 avril.

« Ben… t’es con ou quoi? C’est une science, les sondages et les projections. Il est tarte ton calcul. »

Je le maintiens. Le temps d’examiner deux hypothèses. Un peu iconoclastes.

La première c’est que le 22 avril était bien le lendemain du 21, et que Nicolas Sarkozy fera le 6 mai 10 points de plus que le précédent candidat d’extrême-droite populiste à être parvenu, comme lui, au second tour de l’élection présidentielle: Jean-Marie Le Pen.

La seconde, c’est que la vraie science, c’est le vote Front National.

Je veux dire: le fait de voter Front National. Pas le fait d’analyser ce vote pour le capter ou établir des prévisions. Ces deux disciplines-là donnent l’impression, si « monstre politique » que soit Nicolas Sarkozy et si fort en maths que soit Brice Teinturier, d’essayer de comprendre par l’addition et la soustraction des gens qui maîtrisent les logarithmes et la trigonométrie.

Le discours sur le vote protestataire ou d’expression ne doit plus constituer le pivot de l’analyse de l’électorat du Front National. Il est condescendant, et il n’est pas nécessaire de mépriser pour combattre. Il est surtout incroyablement court.

Peut-être les électeurs du Front National sont-ils pour partie des électeurs tripaux. Ils sont surtout des « électeurs stratèges » (1), qui anticipent avec une lucidité étonnante les effets de leur abstention ou de leur vote, choisissent l’un ou l’autre extrêmement à propos. C’est nous qui exprimons une sensibilité politique, qui avons le coeur à gauche. Une bonne partie d’entre eux anticipent la force et l’angle de trois ou quatre rebonds de chacun de leurs suffrages. Ils nous enfument, en mille bandes.

Les sondeurs rament. Sarkozy écope. Et Marine Le Pen, j’en prends le pari, ne savait pas plus que les autres qu’elle ferait ce score-là et ne se mouillera pas dans les semaines qui viennent: la machine doit refroidir.

Quant à nous…

(1) Voir la revue Hérodote, n°144. Article de Bernard Alidières qui reprend lui-même des analyses de Françoise Subileau

Nuitamment, je vous écris

(Article publié pour la première fois le 22 avril 2012, soir du premier tour de l’élection présidentielle)

Nuitamment je vous écris, parce que c’est maintenant, lorsque le sommeil vient, que pour les petits et les grands les forces sombres et les images claires se livrent combat pour dominer leurs rêves, qu’une voix apaisée et douce peut le faire emporter aux secondes.

Vous élevez vos enfants et j’élèverai les miens dans un pays où la République n’est pas une évidence partagée. Cela durera vingt ans encore, au moins. Et j’ai peur que les deux semaines à venir, où Nicolas Sarkozy ne reculera devant aucun dévoiement de l’idéal républicain, n’ébrèchent encore un peu les remparts qui nous tiennent en sécurité.

Ils sont depuis plus de vingt ans de jour en jour moins puissants et dissuasifs. Et ce n’est pas facile d’élever des enfants là-derrière, et d’y vivre soi-même. Mettre François dessus ne suffira pas longtemps à tenir l’ennemi en respect.

Je dis depuis de nombreux billets que le changement c’est maintenant, et puis aussi après, et peut-être surtout.

En 1981, la société avait changé avant l’élection de François Mitterrand. Aujourd’hui, c’est à nous de faire le travail après que la gauche l’aura emporté. Et en fait, c’est à nous de faire le travail dès demain.

Nous abriterions-nous derrière la grande probabilité d’une victoire au second tour que nous serions de fieffés trous du cul. Et que nous perdrions.

Quoi? L’énergie que nous mîmes à manifester il y a dix ans pour faire voter Chirac, lorsque Jean-Marie faisait 17%, nous ne la retrouverions pas demain, quand Marine en fait 20, pour non seulement faire voter Hollande, mais aussi dire haut et fort que nous ne savons tout simplement pas ce que sont ces « français d’origine étrangère » dont même Le Monde parle parfois, et que nous ne connaissons, nous que les Français tout court? Que nous croyons en l’Europe et en l’Euro. Que nous avons moins besoin de frontières pour nous défendre que d’idées neuves et justes pour nous rassembler. Que la burqua, dont Jean-François Copé à 22H faisait déjà un argument électoral, ne nous intéresse pas, parce que nous ne pensons pas revoir des sourires de petites filles en légiférant sur les vêtements, mais en nous battant pour améliorer la condition de leurs parents. Que nous envisageons la sécurité comme un domaine d’action et pas de communication.

François Hollande a porté, avec un réel talent et une profonde éthique, toutes ces valeurs aussi haut qu’il était possible dans les urnes de ce premier tour. Toutes nos forces doivent se joindre aux siennes pour remporter la bataille des urnes du second tour – et bien, nom de nom, pas en-dessous de 55! – et celle de la rue des troisième, quatrième, cinquième… tours.

C’est vous qui distribuerez des tracts demain, ou qui ferraillerez dans vos repas de famille. C’est la société qui se change elle-même.