Siddharta: retour sur un chaud mercredi

J’aime à la folie cette phrase de Conrad dans Au coeur des ténèbres: « Avoid irritation more than exposure to the sun. » Je l’avais probablement oubliée mercredi dernier en publiant ce billet:

https://soixanteminutes.wordpress.com/2012/11/21/otez-moi-dun-doute/

Mais comme le monde est bien fait, j’ai découvert Le Noble Sentier Octuple. Ou encore Le Chemin des Huit pratiques justes. Ou enfin La Voie Sacrée à Huit Embranchements.

« L’écoute profonde se trouve à la base de la parole juste. Sans quoi, nos paroles ne seraient pas réfléchies car nous ne ferions qu’exprimer nos propres idées sans répondre vraiment à l’autre. Ecouter avec compassion guérit car, lorsque la communication est coupée, tout le monde souffre. » (1)

Et après avoir rencontré le bouddha, il m’a semblé que je n’irais pas sereinement au-delà de mon soixante-quatorzième post si je ne lui en consacrais un soixante-quinzième, qui me ramenât dans mon assiette ordinaire.

Il y avait donc de l’irritation mercredi.

Il me semblait évident qu’à aucun moment n’était remis en cause le fait que le droit au mariage serait garanti non seulement pour tous mais dans toutes les mairies de France. Alors qu’à mesure que les commentaires se multipliaient, c’était l’idée inverse qui s’imposait: que l’accès au mariage deviendrait un parcours du combattant pour quelques-uns, que décidément on renâclait à intégrer au grand « tous »

Il me semblait connaître aussi le fonctionnement de certaines municipalités. Non seulement ces affaires de délégation aux adjoints. Mais aussi la géométrie mouvante de leurs équilibres internes. Ici peut-être, ce serait précisément parce que certains jureraient haut et fort qu’il ne fallait pas compter sur eux que d’autres passeraient outre des sentiments mêlés pour assumer leur devoir civique. Là, des maires ou des adjoints opposés au mariage pour tous et convaincus que leur opinion était communément partagée s’aviseraient que ce n’était pas le cas. Dans l’immense majorité des cas, la question ne se poserait même pas; ailleurs, toute une série de mécanismes la résoudrait sans bruit. Et l’union d’un couple homosexuel deviendrait une réalité plus familière dans la salle du conseil, avant de l’être tout à fait dans la salle des mariages et sur le parvis de la mairie. En somme, si la loi garantissait le droit, c’était une zone de souplesse – et non de dérogation – qui lui donnait prise sur les mentalités. Sans certitude bien sûr. Mais avec une série d’exemples historiques qui permettaient de croire que ce n’était pas une hypothèse totalement saugrenue dictée par le seul manque de courage.

Parce qu’on supposait en effet une peur de la part du Président qui me semblait assez largement projetée. Et si ma faute est en partie de n’avoir pas compris ce que 100 000 manifestants voulaient dire pour les homosexuels, qu’on m’excuse en songeant que dans un pays où une loi peut passer avec plusieurs millions d’opposants dans les rues, de la part d’un exécutif qui a décidé de se priver de soutiens à sa gauche comme à sa droite pour conduire la politique qu’il croyait juste, j’avais peine à croire que les défilés du week-end, qui s’étaient en partie décrédibilisés d’eux-mêmes, puissent peser bien lourd.

Parce qu’enfin l’accusation d’homophobie volait en tous sens. C’est bien peu de chose en comparaison du « sales pédés / sales gouines » lancé tout un week-end durant. Ce n’est pas tout à fait rien non plus.

A la question « fallait-il parler de liberté de conscience? », François Hollande a répondu non. Je regrette moi-même d’avoir utilisé cette expression. Pour une infinité de raisons.

Mais celle-ci continue de me tarabuster: le refus de compromettre une notion que nos esprits valorisent unanimement avec l’homophobie, et plus largement avec la gêne et les incertitudes face au mariage pour tous. Je le comprends très bien. Je demande néanmoins: que fait-on des mauvaises consciences?

Lorsque mon grand-père émit l’opinion qu’il y avait de plus en plus d’handicapés et que ce n’était pas surprenant eu égard à la multiplication des déviances sexuelles, lorsque mon oncle me rapporta hilare l’invitation circulant sur internet à aller déverser des plaquettes de jambon dans les présentoirs hallal des supermarchés, lorsque des minettes de seize ans m’affirmèrent que le principal problème de notre société était que les filles s’habillaient comme des salopes, lorsqu’on me dit que « les juifs, quand même, monsieur… », lorsqu’enfin un sentiment d’entre-soi social et intellectuel plus rassurant n’étouffa pas complètement le sentiment que j’entendais des choses assez bizarres … certes, l’absolution par la liberté de conscience ne me vint pas immédiatement à l’esprit, mais je vis aussi assez mal ce que je pouvais faire d’un pilori, d’un panier à salade ou même tout simplement d’une loi.

De Le Pen à Zemmour et de Sarkozy à Copé, d’ailleurs, l’histoire de notre lutte contre la réaction sous toutes ses formes ressemble beaucoup à une succession d’indignations bruyantes et de relaxes pures et simples, ou de victoires judiciaires sans retentissement de long, de moyen ou même de court terme.

Heureusement, ce n’en est pas toute l’histoire. Et si tout le monde n’a pas la chance d’être cerné comme je le suis, je sais par exemple que nombre de mes collègues savent les grandes vertus d’un visage, du bouddhisme, de l’humour, et de ce désir, malgré tout, de ne pas perdre le contact, face à toutes les sorties qui nous mettent les nerfs en pelote.

Appelez-ça compromissions, si vous voulez. Je n’ai rien trouvé de mieux face à la liberté de se tromper que de charger ceci sur mes épaules: que ce n’est pas parce que j’ai raison que je suis dispensé d’avoir à convaincre.

(1) Catherine COULOMB, Chine, le nouveau centre du monde?

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Bon Ramadan, heureux Aïd

J’eus l’heur, il y a quelques années, de partager un bureau, toute une matinée de réunion parents/professeurs de lycée de Seine-Saint Denis durant, avec un zozo mien collègue qui, après avoir demandé aux parents s’ils comptaient fêter l’Aïd, prenait un air embêté en cas de réponse positive et se mettait à expliquer que ça tombait mal vu que c’était le jour où il prévoyait l’évaluation en course d’orientation, justement, et que ça serait pas à nouveau possible un autre jour rapport à la brièveté du troisième trimestre… Saloperie de calendrier lunaire! 

Il n’était pas positivement hostile à l’Aïd, et même, il semblait réussir à éprouver une espèce de généreuse bienveillance à l’égard de ce projet de sauterie qui s’était répandu parmi les parents d’élèves de la classe comme une traînée de poudre. Mais enfin, il y avait le principe de réalité et il fallait bien quand même que les parents soient mis face à leurs responsabilités: Aïd ou évaluation en bonne et due forme.

On ne dira jamais assez à quel point le jeune enseignant apprend au contact de ses aînés. Je restai bien entendu en retrait la vingtaine de fois où la scène se reproduisit, mais j’engrangeai savoir et expérience et, l’année suivante, à l’occasion du petit Aîd – puisqu’ « ils le fêtent deux fois » comme le rappelait récemment un proviseur adjoint, « alors qu’ils sont même pas obligés » – je les mis à profit. Je notai, en pénétrant dans ma petite épicerie de quartier, que le vendeur était étrangement enturbané et arborait un air plus solennel qu’à l’habitude. J’attendis le moment où il me rendait ma monnaie pour lui lancer un « heureux Aïd ». Posant sa main sur son coeur, il me remercia avec un grand sourire. Je crus qu’il allait pleurer. 

Il y a tout de même beaucoup de politesse chez ces peuples. Il paraît qu’en Afrique, il y avait aussi beaucoup de reconnaissance dans le regard des femmes que les colons pensaient à détacher après les avoir violées.

Je répète: le rhinocéros dort dans la maison

Selon Dominique Reynié, invité hier par la LICRA à donner une conférence sur la montée des populismes en Europe, le potentiel électoral du Front national, avatar français d’un mouvement représenté au total par 62 partis au sein de l’UE, est de 30%. C’est au fond ce que je voulais dire dans un autre billet (1). J’ai depuis hier des statistiques plus solides pour le prouver.

D’abord, le niveau actuel du Front national se situe entre 22 et 25%. Les électeurs de 2012 ne sont pas les mêmes que ceux de 2002, et au total ce sont bien plus que 17 ou 18% des Français qui ont voté au moins une fois pour le Front national au premier tour d’une élection présidentielle.

Et puis les indicateurs sont au « beau fixe ». Dans des séries statistiques que je n’avais jamais vues, il apparaît clairement que la mauvaise opinion à l’égard des musulmans et à l’égard des Juifs concerne des pans massifs de la population et progresse d’une manière générale en Europe. S’il n’est pas question en France comme en Hongrie d’une opinion donnant à 63 % dans les poncifs antisémites les plus convenus, ou en France comme en Espagne d’une progression entre 2004 et 2008 de 35 à 55% des opinions négatives à l’égard des musulmans, il est à noter que pour être rois nous sommes quand même vachement borgnes. Et que chaque fois qu’il s’agit de penser que les autres ne sont pas tout à fait des gens comme nous, qu’au fond ils seraient peut-être mieux ailleurs, pour leur bien comme pour le nôtre, tous les âges, toutes les CSP, toutes les sensibilités politiques, tous les niveaux d’étude et tous les sexes répondent présents dans des pourcentages bien supérieurs aux scores obtenus par le Front national.

D’où l’hypothèse des 30%.

Et ma sidération face à la première réaction-question qui fit suite à l’exposé. Il s’agissait pourtant d’un des organisateurs, probablement de quelqu’un d’important à la LICRA.

D’abord une blague: se suicide-t-on maintenant ou attend-on encore un peu?

Puis une analyse pointant le péri-urbain: on voit bien les différences entre les scores obtenus dans les grandes villes (qui devinrent bien vite Paris), ceux de la petite couronne, et ceux beaucoup plus élevés de la banlieue plus lointaine.

D’abord, donc, un trait d’esprit de perdant dont notre ami s’avisa à mesure qu’il le répétait que la tiédeur des réactions qu’il avait provoquées dans un premier temps devait moins au mauvais fonctionnement du micro qu’à la surprenante faiblesse de son esprit de combat.

Puis une surdité évidente à ce qui venait de se dire.

Aucune comparaison ne doit conduire à ignorer que les niveaux absolus sont de toute façon trop élevés. Se réjouir des 10% en petite couronne? Faut-il rappeler que nous nous étions réjoui des 10% de 2007? Et pourquoi pas se réjouir de ce que nous ne soyons qu’à 20 ou 30% antisémites? ou qu’à 40 % islamophobes? Alors que les Hongrois, les Espagnols…

Partant, aucune pensée de la distinction, du seuil, de l’extériorité n’est valide ni efficiente. Parce que d’abord, désolé mais… n’est-ce pas un peu de ce bois-là que la pensée raciste se chauffe? Je ne vois pas pourquoi j’autoriserais les uns à ostraciser les péri-urbains (en disant bien sûr que c’est pas toujours de leur faute et qu’il y en a des biens) alors que j’en combats d’autres pour les mêmes raisons. Parce que surtout quand 30% d’électeurs peuvent voter demain pour le Front national, qui restent d’ailleurs moins nombreux que ceux qui en partagent nombre d’idées ou de réflexes xénophobes, ce ne sont pas les gens qui sont racistes, les Hongrois, les périurbains. C’est la France, l’Europe, nous.

Et j’ai beau être né à Mantes-la-Jolie où, n’en déplaise aux belles âmes parisiennes, le Front national a réalisé un score au premier tour des législatives de 1,3 %, je répète: quelque chose suit son cours (2), les gens sont parmi nous (3),  le rhinocéros n’est pas dans le jardin, il dort dans la maison.

(1) http://www.soixanteminutes.com/2012/04/les-gens-sont-parmi-nous-1-les.html

(2) http://www.soixanteminutes.com/2012/03/quelque-chose-suit-son-cours.html

(3) http://www.soixanteminutes.com/2012/04/les-gens-sont-parmi-nous-2-frontalite.html

 

Dresser mes pauvres et les noirs, responsabiliser les bourgeois et les blancs

Dimanche soir. Je prends place dans le Paris-Mantes de 18H20 face à deux femmes. Les deux ont une cinquantaine d’années. L’une est noire et l’autre blanche. Une robe africaine des grands jours et le charme discret d’une petite veste en cuir bourgeoise.

Dès le départ du train, deux annonces successives laissent planer peu de doutes quant à la probabilité d’un contrôle. Lorsque les agents de la SNCF apparaissent dans le wagon attenant, pourtant, ma voisine en robe d’apparat commence à se tortiller sur son siège. « Ils arrivent », finit-elle par me dire.

J’ai mon billet. Les deux femmes sont en infraction. La femme blanche a un abonnement « heures blanches » et on est en « heures bleues », ou l’inverse. La femme noire a tout faux. Elle sort dans un premier temps un pass navigo où quelques tickets glissés cachent un peu trop opportunément la photo d’identité.

« Ce n’est pas vous. Je vais vous demander 40 euros. Si vous ne réglez pas maintenant, je garde le pass. »

Deuxième tentative d’entourloupe: rendez-moi le pass d’abord et je vous paie ensuite. Troisième tentative: elle s’est résolue à sortir une liasse de billets face à laquelle le contrôleur lui restitue le pass; il n’y a que trente euros. Tandis qu’elle complète la somme en s’adressant à ses amies du carré voisin, c’est le contrôleur qui s’adresse à moi: « C’est tout le temps comme ça. »

L’opération de contrôle a commencé par la femme blanche. Elle s’est interrompue pour elle au stade du constat d’infraction: c’est à ce moment que le contrôleur a demandé son titre de transport à la femme noire. Son cas étant réglé, il revient à sa voisine et lui explique qu’elle en est quitte pour la peur d’avoir eu à régler 13,50 euros. Désormais, elle saura.

Nous arrivons justement à Mantes et le contrôleur, dans la travée, doit reculer de quelques mètres pour me laisser sortir. C’est l’occasion, légèrement à l’écart des deux femmes, de lui dire que je trouve inéquitable sa manière de procéder. L’essentiel de ce qu’il me répond dans le temps que les portes s’ouvrent et que les passagers descendent est que dans l’un des deux cas il y avait « vraie fraude ».

500 mètres plus loin, le palpitant encore bien haut parce que ce genre de situations m’est extrêmement déplaisant, je m’avise de ce que j’étais en train de lire jusqu’au moment du petit drame qui nous occupe: un ouvrage intitulé Ruptures scolaires et un chapitre particulièrement consacré à la différence entre les modes de l’autorité parentale telle qu’elle s’exerce dans les familles populaires, et ceux, globalement conformes entre eux, qui s’observent dans les familles plus favorisées et qui constituent les principales attentes de l’école. Je cite:

« Se caractérisant d’abord par l’exercice d’une contrainte extérieure qui suppose une surveillance directe (« il faut être derrière »), les formes d’exercice de l’autorité familiale se caractérisent ensuite, dans les familles rencontrées (essentiellement de milieux populaires), par l’immédiateté et l’aspect contextualisé (versus universaliste et impersonnel) des contraintes exercées. Les contraintes et les sanctions extérieures s’appliquent directement à l’acte répréhensible ou réprouvé et portent prioritairement l’intention d’interrompre celui-ci. Elles s’appliquent en relation à des situations précises et immédiates davantage qu’en référence à des intentions éducatives plus générales. Tout oppose ce type de sanctions spontanées, données en réaction à une situation immédiate, à un type d’interventions qui viserait à inculquer une obéissance intérieure par le commentaire raisonné de la situation et le report de l’action punitive. »(1)

Et recopiant cela, je m’avise aussi de ce qu’une réunion organisée dans un lycée en Zone d’éducation prioritaire (tout à fait imaginaire bien entendu), et censée initialement porter sur la répartition des moyens alloués aux différentes disciplines en fonction de leurs projets pédagogiques, tourna exclusivement plus d’une heure durant autour des sanctions à appliquer aux retardataires et aux porteurs de casquettes et autres couvre-chefs. De ce qu’il fallut en passer par une heure d’accusations de laxisme réciproques et d’appels à la fermeté déjà bien des fois entendus avant que deux voix ne s’élèvent pour suggérer qu’une action éducative serait probablement opportune sur l’un et l’autre sujet. Bien sûr, cela fut en parti pris comme un appel au recul, comme si le fait d’avoir préalablement expliqué une règle impliquait d’en retrancher sur la fermeté à l’égard des contrevenants.

Mais c’est ainsi: les bourgeois et les blancs, ça se responsabilise. Les noirs et les pauvres, ça se dresse.

Et j’espère cette fois m’être suffisamment tu pour que vous parliez.

(1) Ruptures scolaires, Matthias Millet et Daniel Thin

Zemmour, ou la pensée malade

(Article publié pour la première fois en juin 2012)

Aux temps bénis où l’on pouvait encore détendre l’atmosphère en administrant une solide main au panier à sa voisine sans que cela porte à conséquence et où il n’était pas encore venu au législateur la triste idée de distinguer la justice des mineurs de celle des majeurs, Aristote théorisait le syllogisme: pour peu qu’on disposât de deux propositions vraies, on pouvait en déduire une troisième dont la vérité était fondée sur celle des deux précédentes:

Les Grecs sont des hommes

Les hommes sont mortels

Les Grecs sont mortels

Dispensés encore d’avoir à perdre leur temps à rendre raison devant la justice de leurs viols de délassement ou à éduquer leurs enfants, les hommes purent ensuite l’employer à constater que le syllogisme pouvait conduire à des aberrations et à établir les règles de logique et les principes d’honnêteté intellectuelle par lesquels on pouvait lui conserver valeur et efficacité. On vit dès lors quelque légèreté à déclarer, par exemple, que

Puisque nous avions exterminé les Indiens d’Amérique

Et qu’il y avait en Amérique des ressources de matières premières à exploiter

Il fallait bien que les Noirs fussent mis en esclavage pour s’y coller

O tempora! O mores! Non seulement, maintenant, il faut éduquer ses enfants, mais on ne peut plus coincer la nourrice – s’il en reste une – dans l’escalier de service.  Non seulement on a la charge des siens, mais la communauté politique, qui se propose de l’assumer en partie, exige que nous contribuions un peu en échange à l’éducation de ceux des autres, surtout lorsqu’ils ont été amenés à commettre quelque méfait. Et leurs mères défaillantes, le fait de se situer au-dessus d’elles dans l’organigramme de l’entreprise ne garantit plus le droit à se trouver au-dessus d’elles dans le local photocopieuse.

Alors, privé de son temps et de ses loisirs, incertain d’une virilité que le regard soumis ou vide d’une femme ne lui prouve plus, également inquiet des oeillades insistantes voire franchement libidineuses qu’on lui adresse et des oeillades insistantes voire franchement libidineuses qu’on ne lui adresse pas, irrémédiablement conduit, dans les cas les plus extrêmes, par sa propre peur de prendre l’escalier de service ou de se retrouver seul dans le local photocopieuse à s’aviser que ce n’était pas à une supposée supériorité masculine mais bien à la structure des rapports sociaux qu’il devait de pouvoir satisfaire ses désirs aux dépens de l’équilibre d’autrui, l’homme ne peut plus philosopher. Et c’est bien normal que ses syllogismes s’en ressentent.

Ainsi avez-vous entendu comme moi Eric Zemmour déclarer que

Puisque Christiane Taubira est favorable à une loi sur le harcèlement sexuel

Et puisque Christiane Taubira est favorable à une justice des mineurs distincte de celle des majeurs

Christiane Taubira fait de l' »homme blanc » le coupable tout désigné de la législature à venir

Ou bien vous vous dites que mon résumé est partisan. Et je jure que c’est bien là l’épine dorsale de la chronique qui a fait débat cette semaine. Jugez-en: http://www.youtube.com/watch?v=vSB-aokOvCo

Ou bien vous vous dites que vous avez loupé un épisode. En fait deux.

Dans le premier, Eric Zemmour fait passer en sous-main la double idée que la loi sur le harcèlement est une loi pour les femmes et qu’une loi pour les femmes est forcément une loi contre les hommes. Dans le second, qui fait un écho discret mais appuyé à des déclarations plus anciennes dont le commentaire se trouve là (http://www.soixanteminutes.com/2011/12/ce-quecrivant-il-me-souvient.html), Eric Zemmour déclare avec d’autant plus de netteté qu’il ne le déclare pas que les mineurs délinquants ne sont pas blancs.

Etant établi, donc, qu’Eric Zemmour est sexiste et raciste, la question est de savoir si la première urgence est de le (re-)faire condamner. Ca ne lui ferait pas de mal, certes. Mais la priorité me semble être de comprendre comment il a pu être employé par France 2, par le Figaro et par RTL. Comment le présentateur d’RTL a pu ne pas tiquer un peu quand Zemmour a débouché sur cette histoire d' »homme blanc ». Comment il se fait que ces canaux, ces colonnes et ces ondes aient pu trouver tant de télespectateurs, de lecteurs et d’auditeurs.

Zemmour est probablement très malade. Il est surtout le révélateur de notre pensée malade. Binarisée. Ethnicisée. Ouverte peut-être à la schématisation sexiste.

Non, Zemmour ne dit pas tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Il met à un bout de la chaîne, avec d’autres de plus en plus nombreux, des idées dont Aristote lui offre le cadre et auxquelles il ajoute ses obsessions. Lorsqu’elles réapparaissent à l’autre bout, il les répercute. Il est significatif qu’il parle d’Inquisition à son encontre: toute sa démarche consiste à obtenir de l’opinion publique des aveux dont il lui a lui-même soufflé le contenu.

Mais qu’importe que nous n’ayons pas pensé ce que nous disons ou laissons dire? L’essentiel est que nous le disions et le laissions dire. Et c’est à cela qu’il est urgent de trouver les parades, qui sont au moins autant du ressort du débat démocratique que de celui des tribunaux.

Et puis, un beau matin, on n’a plus parlé que d’étrangers

(Article publié pour la première fois le 1er mai 2012)

Nous sommes sur le reculoir, les amis. Nous sommes sur le reculoir.

Je vois des petits potes qui observent l’érosion des sondages avec le bulletin blanc à la main, qui sortiront le « François » si l’écart se resserre trop, disent-ils. Sauf que, si l’écart se resserre, c’est que l’autre est « en dynamique », comme l’était d’ailleurs Marine Le Pen à la veille du premier tour, selon les termes toujours choisis de Brice Teinturier. Et alors, tout devient possible!

Et quand bien même nous gagnerions, nous ne voulons pas d’une victoire de résistance mais d’une victoire de conquête.

Car sur quoi reculons-nous?

Le petit Nicolas a su nous faire basculer un beau matin dans une grande hallucination collective: le problème de la France, c’est l’immigration, c’est les étrangers. Du chômage, plus question. De l’école, plus question. De la santé, en a-t-il jamais été question? De croissance, de fiscalité, de redistribution des richesses… plus question. Ou tout au prisme de la nouvelle sarkose. Pas si nouvelle que ça, je vous l’accorde.

Ca a bien sûr quelque chose de tétanisant, pour nous, le racisme. Ca nous met dans tous nos états. Et puis il y a ceci que nous ne savons pas bien, les scores du Front National aidant et l’effet tâche d’huile de la semaine écoulée leur donnant une résonance de cathédrale gothique, ce que pensent les gens autour de nous. Plus que nous ne croyions en tout cas semblent considérer que le problème c’est les autres. Et chacun sait ce que c’est que de vieillir de dix ans en parlant dix minutes avec un raciste.

Ce n’est vrai pourtant que lorsqu’on est sur le reculoir. Et il n’y a AUCUNE raison de l’être.

Dominique Tian, de la droite populaire, avait voulu démontrer dans le cadre d’un rapport parlementaire que les étrangers fraudaient la Sécu et nous coûtaient trop cher. Il n’est parvenu qu’à montrer que les déséquilibres de nos comptes sociaux étaient pour l’essentiel le fait de fraudes aux cotisations sociales venant des entreprises. Il ne s’en est pas vanté. C’est à relire ici:

D’autres députés n’ont pas reçu l’appui d’un cadre parlementaire pour travailler sur la question de l’immigration, en sollicitant des universitaires. Il s’agit par exemple de Sandrine Mazetier (PS), Martine Billard (FdG) et et ET Etienne Pinte ( U! – M! – P!). Ils ont rendu un rapport.

On y apprend, pêle-mêle

que sans les travailleurs étrangers (les étrangers, pas ceux qui ont l’air différents), les comptes sociaux seraient infiniment plus déséquilibrés qu’ils ne le sont

que sans eux, il faudrait dégager non plus 3% mais 5% du PIB pour financer notre régime de Sécurité sociale

que les migrants subsahariens ont en moyenne un niveau de formation plus élevé que les habitants de France métropolitaine

que le taux d’emploi des étrangers entre 30 et 49 ans est sensiblement identique à celui des Français du même âge

que les immigrés créent très majoritairement leur propre emploi et ne le volent à personne

… et tant d’autres choses encore que vous lirez ici:

Après quoi vous prendrez votre bâton de pélerin, vos bottes de sept lieues et de 55%.

Au cas où vous auriez droit à: « Mais je les vois bien, moi. Ils ont toutes les aides sociales. Ils vivent comme des princes. Ils battent leurs femmes… », rétorquez donc que vous les voyez aussi.

A cinq ou six heures du matin, quand vous rentrez de soirée, largement majoritaires dans les RER et les métros qui conduisent les sous-payés au boulot.

Systématiquement sortir en catimini de la cuisine des restaurants parisiens qui les emploient au noir … et Dieu sait quels chantages leur infligent des gus qui étaient peut-être au Trocadéro il y a deux heures pour célébrer le vrai travail!

Habillés de la même façon de novembre à mars, parce que tout le monde n’a pas les moyens des vêtements de demi-saison.

Et qui disent merci à tout. A rien. A ceux qui les insultent aussi bien qu’à ceux qui ne savent pas les défendre.

Désolé, hein. Mais faut pas toucher à mes élèves.

Patrick, Lorant, Ferdinand, Jean-François et les autres.

« L’extrême droite est une tendance politique dure mais un concept mou » écrit Michel Winock. La lutte contre l’extrême-droite, elle, a au moins le mérite de la cohérence: elle fait preuve de mollesse et comme concept et comme tendance.

J’admets que quand Lorant Deutsch et Patrick Buisson écrivent un  livre sur le Paris de Céline, c’est au fond la rencontre entre un mauvais comédien à lunettes, le défait de la dernière présidentielle et l’auteur « géniaaal » le moins lu de la planète.

Je ferais remarquer cependant que c’est aussi la rencontre entre le type qui a vendu 2 millions d’exemplaires d’un guide touristique royaliste, le type qui a fait adhérer 48 % des votants du pays des droits de l’homme à un programme en partie raciste et l’auteur antisémite le plus lu de la planète. Que c’est en somme la rencontre entre les survivances de l’Action Française, l’héritage de l’ultra-droite des années 30 et le lepenisme, portée sur les fonds baptismaux par une partie de la droite parlementaire.

Certes, l’indécision conceptuelle de nos ultra-conservateurs continue de se vérifier. L’extrême-droite a toujours été une auberge espagnole, où royalistes, fascistes, nationalistes, européistes, catholiques, agnostiques … ne s’attablaient qu’un temps côte à côte et finissaient par s’envoyer la soupière à la tête. D’où l’idée d’un concept mou: bien malin qui saurait définir l’extrême droite française.

Force est de constater pourtant que l’heure est à la cohésion, et que les éléments disparates du corpus idéologique réactionnaire voisinent sans heurts. Qu’ils finissent du coup par dessiner en creux une base électorale à laquelle on pourrait donner plus d’ampleur encore que celle, déjà sans cesse croissante, que rassemble le Front National.

Et ce qui est le plus inquiétant, peut-être, c’est qu’au moment tout juste où un branquignolle traditionaliste rencontre un ancien rédacteur en chef de Minute, passé entre temps à l’Elysée, autour des dépouilles d’un chantre du racisme biologique, le bon Jean-François Copé envisage la possibilité d’une manifestation de droite en des termes qui devraient frapper – et qui ne frappent pas.

Non seulement il évoque les manifestations de 1984 pour l’école « libre », dont Roland Dumas avait rappelé à la tribune de l’Assemblée nationale que si elles naissaient parfois des interrogations légitimes de parents d’élèves, elles étaient « plus souvent nées de l’initiative de quelques groupuscules porteurs des ferments d’un fascisme toujours prompt à renaître. ». Mais en plus, il nous parle du « pays réel ».

Tapez donc « pays réel » sur « google ». La première référence sera « nationalisme intégral », car le concept est né sous la plume de Charles Maurras, qui l’opposait au « pays légal », c’est-à-dire à cette gueuse de République à la solde des quatre états confédérés: les juifs, les franc-maçons, les protestants et les métèques. La seconde référence vous renverra à Radio-courtoisie, « la radio libre du pays réel et de la francophonie », et des amis de Marine Le Pen, et d’Eric Zemmour, et des révisionnismes bon teint…

Quand j’ai décidé de faire mon mémoire de maîtrise sur Céline, il y a près de dix ans, on m’avait dit que ce serait dur de trouver un directeur de recherche qui veuille bien me suivre. Un type s’était fait retoquer par un prof de Paris IV qui « ne mangeait pas de ce pain-là ». A Lyon II, je me vis effectivement conseiller de changer d’auteur par un enseignant-chercheur qui venait de se fendre d’une espèce de petit pamphlet approximatif sur l’auteur des pamphlets. C’étaient des gars de gauche droits dans leurs bottes. Des progressistes. Des humanistes. Il faisait déjà moins le malin, mon lyonnais, au lendemain de l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, qui eut lieu justement l’année de son refus.

Faisait-il le lien cependant? Comprenait-il que c’était précisément en refusant de participer au travail d’inventaire de l’oeuvre de Céline qu’il faisait le lit de l’extrême droite? Parce qu’il laissait alors le terrain à des érudits à la petite semaine qui, sous couvert de marotte et de délassement, continueraient à faire circuler dans l’oeuvre de l’auteur du Voyage les fluides les plus dégueulasses, fussent-ils pour l’occasion joliment réhabillés. Parce qu’il contribuerait aussi à réduire la connaissance précise du triste héritage des extrêmes droites françaises. Parce qu’il aiderait d’une certaine façon à ce qu’un présidentiable puisse dire « pays réel » sans que personne ne sursaute. Parce qu’au fond il était assez mollement attaché à la République et aux idéaux de progrès pour croire qu’il suffisait de ne pas parler de tout ce qui les avait combattus pour que ça n’existe pas.

Ca fait longtemps déjà que le réveil sonne et qu’on appuie sur le bouton: « répéter à la prochaine présidentielle ».