Les gens sont parmi nous 2 – Frontalité et capillarité

( Article publié pour la première fois le 27 avril 2012)

La démocratie, c’est un peu comme l’informatique. On n’a pas ou ne se donne pas les moyens d’y former, et pourtant tout le monde sait en faire quelque chose. Surtout, parfois, ceux qui n’ont pas appris.

Mon ancien voisin de 80 ans recevait 180 mails de blagues par jour,  et 10 virus en prime qui obligeaient ma colocataire à lui réinstaller sa bécane régulièrement. Mais avec son mac supersonique, il nous rebalançait l’intégralité en 5 secondes.

Mes élèves ont besoin de moi pour leur saisir leur code de session. Dès que j’ai le dos tourné, ils accèdent à des sites normalement bloqués.

Le discours politique de mon épicier d' »apparence musulmane » est une enfilade de « syntax error ». Pourtant, tous ses destinataires ont parfaitement reçu le message en date du 22 avril, à défaut de l’avoir compris, ou d’avoir pu ou voulu le comprendre. Dimanche soir, il déclarait à des clients médusés qu’il avait voté Marine, mais qu’il ne fallait pas qu’ils se trompent: elle voulait virer ceux qui n’étaient pas « en règle » et protéger ceux qui travaillent. Le lendemain, ses fils expliquaient à une autre cliente, qui leur demandait s’ils n’étaient pas un peu fous, que non: comme ça, ils viraient Sarkozy et mettaient la pression sur Hollande.

C’est parfaitement sybillin et totalement limpide. Incroyablement contourné et direct à la fois.

Toute tentative de récupération de ces discours et des logiques selon lesquelles ils s’agencent est vouée elle-même à la récupération, s’expose à son propre débordement. Ce sera le siphonneur siphonné. Le prétendu leader d’opinion populaire pérorant sur les plateaux télé, mais au fond pas moins terrorisé en essayant de surfer sa vague que ceux qui la voient arriver du rivage. Celui  qui « dit tout haut ce que les gens pensent tout bas » et à qui on finit par dire très fort qu’il n’en sait rien, ou si peu.

C’est la frontalité qu’il faut choisir.

Assumer pleinement la confrontation au niveau politique. A l’Assemblée nationale, sur les plateaux de télévision, dans le retrait des lieux de décision politique, dans l’intimité de sa propre conscience, poser qu’il y a la République et cette triste chose qui grandit au-dehors et contre laquelle elle prétend lutter.

Il faut qu’une droite républicaine accepte de passer par une phase de minorité voire d’assiègement pour reconquérir son électorat autour de valeurs qui ne contredisent aucun des principes constitutionnels. Qu’elle les fasse apparaître, les 28% évoqués dans le premier billet, pourquoi pas dès le six mai, en y ajoutant tous les électeurs de l’UMP qui s’aviseront que finalement ils ont moins peur de nous que du Front National/

Mais l’essentiel est probablement que cette posture frontale au plan politique suppose un positionnement de plain-pied au point de vue social.

Renoncer à l’analyse du vote protestataire, d’expression, tripal. Qui nous distingue radicalement des électeurs du Front National; qui pose que nous occupons des champs différents; qui conduit des responsables politiques à croire qu’ils peuvent le maîtriser; qui nous oriente naturellement lorsque nous nous adressons à ceux qui le portent vers de doctes explications… comme si je faisais un cours magistral sur la souris à mes loulous tandis qu’ils s’amusent à pirater mon profil Facebook.

Il n’est pas besoin de mépriser, ou même de se placer au-dessus pour combattre. Il est contradictoire de prétendre mépriser et combattre, a fortiori en démocratie.

Les gens sont parmi nous! D’ailleurs, il n’y a plus de gens. Nous votons Front National, à 20%. Peut-être à 28 quand il aura changé de nom, trouvé un chef, défini un corpus a minima. Nous n’étions que 17% à le faire il y a dix ans. C’est que parmi les 82 % restant, il y en avait pas mal qui étaient prêts de glisser, et beaucoup plus encore trop bien enfermés dans leurs certitudes pour s’en apercevoir.

Il n’y a qu’un corps électoral, où le vote Front National se diffuse par capillarité, dans des zones de discussion et d’échange qui ont été désertées par l’électorat républicain.

Là encore, le vrai changement suivra l’élection et sera à notre charge de citoyens. Le militantisme y aura un rôle fondamental.

Frontalité. Capillarité.

Coup pour coup sur la scène politique. Présence dans la rue et rétablissement des réseaux sur la scène sociale.

 

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