La pensée magique

(Article publié pour la première fois le 4 mai 2012)

« Soixante minutes par jour d’une tête à gauche » deviendra lundi « Soixante minutes d’une tête à gauche ». J’aurais bien aimé qu’il y ait soixante billets. Voici le cinquante troisième. Je demeure étonné d’être parvenu à m’y tenir à peu près, à l’idée d’un billet par jour.

En dehors et peut-être au-dessus de François, que j’aime d’amour, de vous, lecteurs, aussi stimulants que clairsemés, du MBB, du goût d’écrire et de la conviction que c’est encore la meilleure manière de penser,  il y a eu le sentiment constant que cela tenait à moi. Que si je ne le faisais pas, on ne gagnerait pas.

C’est hautement tarte comme croyance, plus encore peut-être comme déclaration. Je scrute pourtant mon dedans, et n’y trouve aucune gêne du type de celle que l’on éprouve quand on est surpris en plein discours d’investiture devant le miroir de la salle de bain.

C’est au fond la pensée magique constitutive de la démocratie.

Le premier qui votera après-demain matin aura l’idée bizarre, ténue mais bien là dans un coin,  qu’il enclenche un processus impliquant aussi bien l’emplacement du rond-point près de chez lui que l’intensité du sourire de ses enfants.

Il y a des gens qui se sont réveillés le 7 mai 1995, et surtout le 6 mai 2002, en se demandant quel geste il fallait faire, quels mots il fallait dire pour que, répercutés dans l’air ambiant, trimballés par les échos, charriés à la crête des vagues et transportés jusque dans les valises des globe-trotters, ils nous reviennent ce dimanche sous la forme d’un Président de gauche.

Je ne me prends pas pour un papillon et aucun de ces billets ne déclenchera la vague rose. Ils sont même infiniment plus vains que le coup de fil à un ami, le voiturage de votre grand-mère ou la brouille temporaire à l’issue d’un dîner de famille auxquels vous avez consenti ou allez vous dépêcher de consentir si vous ne l’avez pas déjà fait.

Je n’ai fait que redire et peut-être surtout me redire que je croyais à la démocratie, à la nécessité de se mouiller, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort, autant peut-être sinon plus dans les cinq ans à venir que dans les six mois qui s’achèvent.

Et jusqu’à dimanche en tout cas comme des morts de faim.

Publicités