Je le suis toujours

Je suis toujours hollandiste.

Un peu parce que c’est une évidence que je ne le devrais pas. Or j’ai toujours eu bien de la peine à m’incliner devant les vérités comminatoires, surtout lorsqu’elles sont à ce point partagées d’un bout à l’autre du spectre des opinions politiques, qu’elles reposent sur une telle certitude de se tenir au cœur du vrai, du beau et du bien qu’elles débouchent aisément sur l’insulte. Tout cela est bruyant, violent, parfaitement étranger à un effort de pensée. À l’opposé en somme de l’idée que je me fais de la politique.

Je suis toujours hollandiste malgré une déception bien sûr.
Mais ce n’est pas « l’affaire Leonarda », parce que la loi s’applique et que je ne pense pas que l’ultime horizon de celui qui accède aux responsabilités soit de ne pas les exercer.
Et ce n’est pas l’ANI parce que oui – à condition de protéger, former et représenter d’avantage ceux qui les occupaient – il va falloir faciliter la réorientation de l’investissement par la destruction d’emplois improductifs et gourmands en subvention au profit d’emplois créateurs de richesse durable.
Et ce n’est pas le CICE parce qu’il crée des emplois. Ni la politique d’emplois d’avenir parce qu’elle a fini par prendre: à preuve, on n’en parle plus.
Et ce ne sont pas le budget européen, ni la loi bancaire parce qu’il s’y trouve des avancées et que je n’oublie pas surtout que la France n’est pas seule. Et tant mieux. Et les Allemands n’ont pas moins le droit que nous de prétendre à ce qu’il soit tenu compte de leur vote.
Et ce ne sont pas enfin la loi de décentralisation et la réforme des rythmes scolaires parce qu’il y a les maladresses et les erreurs, mais aussi les inerties, et qu’on sait bien qu’il n’y a pas plus rétif à la réforme que les progressistes bon teint qui rêvent toujours de nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien et conforme à leurs intérêts.
C’est la politique fiscale bien sûr, mais même là…

Je suis toujours hollandiste parce que l’évidence selon laquelle je ne le devrais pas masque commodément trois inconséquences. Celle du consumérisme démocratique. Celle des belles âmes radicales. Et celle du parti socialiste.

J’entends par consumérisme démocratique cette mauvaise foi mâtinée de politique du pire qui consiste à se faire croire que la démocratie peut perdurer lorsqu’une portion toujours croissante des citoyens fait profession de se placer en-dehors d’elle. En somme: j’ai pris sur moi pour aller au bureau de vote un dimanche alors qu’il restait du gigot; maintenant je regarde et j’ai bien le droit de dire que je trouve ça nul. Derrière l’aspiration de loin en loin exprimée à une démocratie participative ou à tout le moins mandataire, qui ne voit que le rêve profond est celui d’une monarchie élective avec deux jours de vote, trois mois de patience dubitative et quatre ans et demi de jeu de massacre. Montesquieu disait que la démocratie est de tous les systèmes politiques le plus gourmand en carburant parce qu’elle suppose de tous les citoyens l’exercice de leur vertu, c’est-à-dire non seulement de leurs qualités morales – nous y reviendrons – mais aussi de leur détermination devant l’action. Nous n’allons aujourd’hui voter – quand nous allons voter – que pour nous délester de toute espèce de responsabilité. L’anti-hollandisme servant entre autres d’alibi à cette paresse qui ruine la démocratie, je ne donnerai pas dedans.

J’entends par inconséquence des belles âmes radicales cette certitude de détenir au plus profond de soi la vérité de la gauche et d’avoir été investi de la mission sacrée de la préserver de toute corruption… quitte à ne jamais la voir advenir. D’avoir le droit de juger aussi de qui est de gauche et de qui ne l’est pas, en prononçant bien sur les excommunications qui s’imposent. Pour ce qui me concerne, le verdict est de longtemps connu et accepté, et avec joie encore, de sorte qu’il ne me coûte pas tant que ça d’avouer que je suis encore hollandiste: je suis le social-traitre. Mais au moins, je suis de ce monde. Et dans ce monde, force m’est de constater que la gauche est partout sur les talons; que la droite – comme pensée et comme programme, mais surtout comme imaginaire et comme culture – avance partout. Que la raison en est entre autre que l’affirmation d’être de gauche devient de plus en plus péremptoire à mesure que son contenu devient nébuleux. Que ce n’est parfois plus qu’un synonyme d’être du côté des gentils. Et que donc cette posture moralisatrice et ostracisante n’a cessé de nous rendre plus faibles. J’ai la conviction que la gauche de demain est de l’autre côté du doute et de l’action, dans tout ce qu’elle peut avoir de décevant et d’imparfait. Que l’évaporation de la gauche n’est pas le fait de ce qu’on appelle ses compromissions – sans songer qu’elles sont parfois drôlement conformes à ses valeurs originelles: efficacité économique, respect rigoureux de la loi…- mais de sa revendication bruyante en dehors de toute détermination positive de contenus.

J’entends enfin par inconséquence du parti socialiste cette manière de se partager les places dans un avenir qui s’étiole au lieu de chercher à le construire. Trop de primaires ont tourné à la foire à ceux qui en rêvent en se rasant le matin. Trop nombreux sont les ministres qui confessent en off leur mépris pour François Hollande. Trop nombreux aussi tous ceux qui élus ou désignés grâce à lui s’abritent derrière tout ce qu’ils trouvent pour se juger fondés à le lâcher en rase campagne pour le cas où l’une de leurs prébendes, présente ou à venir, serait sur le point de leur échapper. Le parti socialiste continue de suivre une pente qui le conduit progressivement vers un conglomérat de notables locaux sans vision collective ni espérance nationale. J’y suis, au parti socialiste, et j’y resterai. Mais il faut que ça change. Et en tout cas, que l’on ne compte pas sur moi pour débiner l’un des seuls qui ait su rompre avec la logique de guerre des fan-clubs, où les luttes de pouvoir sont d’autant plus âpres qu’il y en a de moins en moins à partager et qu’on n’a plus la moindre idée de toute façon de ce que l’on en ferait si on l’avait.

Alors oui, je suis toujours hollandiste, malgré l’absence de cette réforme fiscale dont nous avons tant besoin. Parce que certes elle s’explique probablement un peu – ou beaucoup – par une ruineuse fidélité à cette idée selon laquelle une politique fiscale consiste essentiellement à maintenir le système dans un degré d’opacité optimal permettant de plumer l’oie à moindre cris(2). Parce que très certainement aussi elle s’explique par un manque de fermeté face aux rentes de situation qui sévissent à Bercy. Mais parce que je me demande bien comment, mes trois inconséquences décrites, François Hollande aurait trouvé le point d’appui nécessaire pour rompre avec ces mauvaises habitudes et secouer ces inerties. Que l’enjeu ait été de préserver le repos dominical, de maintenir l’essence de la gauche dans une commode indétermination ou de préserver les chances d’être calife à la place du calife à la prochaine, bon nombre de ceux qui ont voté à gauche à la dernière présidentielle et qui sont désormais du côté des 75 % de mécontents ont contribué à la construction de ce climat neo-poujadiste où le gouvernement est embourbé.

Je n’irai pas pour ma part faire passer mon manque de courage, de travail et de sens de l’intérêt général pour les siens. Et voilà pourquoi je suis encore hollandiste: parce qu’il est de ma responsabilité aussi de faire en sorte que la simplification de l’impôt soit le vecteur d’un renforcement de la justice sociale, de l’efficacité économique et du pacte républicain. Et tant d’autres choses encore. En le secouant, en vous secouant, en me secouant. Et en m’interdisant la facilité de me trouver du bon côté des panels, à confire dans une de ces évidences qui anesthésient la pensée et le sens des responsabilités.

______________________________________________________________________________________________________________________

(1) Paragraphe librement inspiré d’un texte d’Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit

La belle âme vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son coeur elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à former sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue; dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air.

Ainsi que du Monstre doux de Raffaele Simone

(2) Voir un récent article de Camille Landais dans Le Monde, et Pour une révolution fiscale de manière générale.

L’as-tu vu?

Qu’on propose, quoique candidat du parti socialiste, un projet qui n’est pas socialiste, qu’on crée un site de démocratie participative plus ou moins pipo, qu’on cherche à faire des deux grands partis de gouvernement de véritables partis de masse – quitte à ce que quelques années plus tard la moitié des adhérents ne soient pas à jour de leur cotisation, qu’on siphonne l’électorat FN et se fasse siphonner en retour, qu’on mène une politique d’ouverture à gauche, qu’on tape sur les corps intermédiaires, ou qu’on décide au contraire de les mobiliser dans l’élaboration de la politique nationale, on ne fait rien d’autre que chercher le peuple … et révéler, ce faisant, son absence.
On ne le rencontre pas dans les partis. Pas plus dans les syndicats. Il répond à peine à l’appel des idéologies ou de leurs dénonciations. Si on le devine derrière une colère contre les situations acquises et les privilèges réels ou supposés, l’attiser ne suffit pas à le faire apparaître. Et l’élection même ne lui donne plus de visage clair.
Si l’étrange alchimie qu’on devine en son principe, à la faveur de laquelle l’arithmétique devient une énergie, a encore fonctionné en 2007, la recette s’en est perdue. Fini le temps où 30% de votants au premier tour donnaient 54% au second et plus de 60% de satisfaits quelques jours après l’élection, où une addition de voix individuelles faisaient apparaître un désir et une volonté collectives, que le contenu en fût clair ou non. Il a fallu quelques mois à peine pour que chacun reprenne ses billes et que les électeurs du premier tour de l’actuel Président en soient réduits à se compter.
Pourtant il n’y a pas plus de peuple comme énergie et volonté collectives en dehors d’eux qu’en eux. Qu’on songe à la variété et à l’incompatibilité des mouvements qui depuis vingt ou trente ans créent la surprise en obtenant un score à deux chiffres aux élections successives, des radicaux de Tapie aux souverainistes de de Villiers en passant par les Écologistes et les électeurs du Front de Gauche. Qu’on songe à la vitesse à laquelle ces enthousiasmes se dégonflent.
Depuis combien de temps ne l’avons-nous pas vu, le peuple? Et mesure-t-on la gravité de cette absence?
Si l’on en juge par l’arrogance des incarnations illusoires et éphémères dont on vient de parler, non. Si l’on en juge par l’ardeur à réformer leurs modes de fonctionnement des partis de gouvernement, non plus. Mais je ne suis pas moins surpris par la posture de nombre de commentateurs, de leur majorité même, qui semblent croire qu’ils l’ont vu, eux, le peuple, et qu’ils savent ce qu’il dit, sent et veut puisqu’ils se donnent pour unique objectif de piloriser ceux qu’ils accusent de l’avoir trahi.
Il n’existe pas de posture politique et intellectuelle conséquente qui ne reconnaisse comme préalable cette tragique absence du peuple. Et quiconque prétend à ce jour parler en son nom, l’incarner de façon transparente ou même le décrire est un triste coquin.

La courbe et le syndrome d’Oreste.

Soit une fusée lancée à la verticale et dont la vitesse peut atteindre 20 m/s. À quelle distance du sol se trouve-t-elle au bout d’une seconde?
« Bah … 20 mètres, Monsieur.
– Mais bien sûr! Z’avez déjà vu une fusée qui décolle? »

Nous regardons donc des fusées décoller sur internet, un départ de 100 m; j’explique ce qu’est l’inertie – j’en ai des exemples sous la main, comme de juste en accompagnement personnalisé à 30 entre 16h30 et 17 h30 – et je m’étonne enfin qu’on fasse tant de maths et de physique à l’école mais si peu de culture scientifique. Enfin la formule de l’énoncé prend sens :
F(t) = -5t2 + 20t + 1,6
Vitesse + hauteur initiale du lanceur – inertie.

Soient un Président lancé à vive allure d’un sommet de cote de popularité déjà pas bien haut et un taux d’emploi qui dégringole lui aussi et ce depuis un bout de temps. Faut-il s’attendre à ce que, la seconde courbe s’inversant, la première la suive?
Pariant que cette inversion de courbe interviendra bien, je mets un second billet sur le phénomène suivant: elle n’entraînera pas avant un certain temps de hausse de la popularité de l’actuel président.

L’inertie est bien sûr en partie le fait de l’exécutif lui-même. Je me demanderai ainsi longtemps pourquoi il n’y a pas eu – et donc n’y aura pas dans ce quinquennat – de véritable réforme fiscale.

Mais l’essentiel de l’inertie tient en réalité à ce que j’appellerais le syndrome d’Oreste.

Éconduit par Hermione, parti guerroyer pour l’oublier, n’y étant pas parvenu, revenu vers elle sous le prétexte de représenter les intérêts grecs à la cour de Pyrrhus, maintenu sur le grill par sa loute qui le garde sous le coude pour le cas où Pyrrhus choisirait Andromaque, Oreste finit par craquer et est bien résolu à faire une connerie:
 » Pylade, je suis las d’écouter la raison »

Nous sommes las nous aussi d’écouter la raison. Nous voulons rouler à 180 sur l’autoroute. Nous voulons pouvoir hurler « taisez-vous! » sur les plateaux télé. Comparer les nègres à des singes. Faire les poches des riches. Ratonner pourquoi pas? Et expulser des ministres. Nous voulons sortir de l’Europe. Payer la dette en monnaie de singe ou la leur foutre au paf, même. Et puis bien sur pas payer d’impôts, plus jamais. Voter Marine. Voter Méluche. Ou pas voter du tout mais hurler à la traîtrise et aux fossoyeurs de la démocratie.

Alors la courbe du chômage… Il faudra bien longtemps avant de voir qu’elle s’est inversée au milieu de ce grand désir de libération des instincts.

1% par dizaine ou même cinquantaine de milliers de chômeurs en moins? Mais bien sûr…. Z’avez déjà vu une démocratie qui déconne?

L’autre, ce salaud

Qu’un tract syndical parle de « casse du service public », je reste bien sagement devant ma classe et laisse aux autres le soin d’aller manifester. Que j’ouvre le Figaro et tombe sur le titre « Qui veut casser l’enseignement de l’histoire? », toute la bonne volonté accumulée pour lire de temps en temps au moins le journal d’opposition part instantanément en fumée. Qu’un tract du Front de Gauche enfin, distribué localement, accuse le nouveau gouvernement de « casser le pouvoir d’achat », j’en ai le souffle coupé.

« Casse »: degré zéro de la pensée politique. Penser autre, c’est penser mal, et surtout penser à mal. Il n’y a pas de vision alternative, seulement des intentions mauvaises. Elles sont le fruit d’un complot.  Le contradicteur politique ne peut être qu’un ennemi. Est-il humain seulement?

Allez ensuite faire société, éclairer les esprits, inviter les cervelles à se frotter à celles d’autrui. Allez ensuite, tout simplement, faire de la politique.

L’âme de la France, l’essence de la gauche

Il y a un an, six mois peut-être, j’aurais prédit la victoire de Nicolas Sarkozy à la présidentielle. C’est qu’elle a beau avoir élu un Président de gauche, la France était à droite, et le demeure.

Il faut baisser les impôts. Garder nos footballeurs. S’en remettre aux riches pour créer de la richesse. A leur charité pour la redistribuer. Faire la chasse aux tire-au-culs. Serrer la vis aux gosses. Avancer les réveils des parents. Transformer les aides sociales en outils de chantage. Tancer l’étranger. A défaut de le renvoyer chez lui, lui rappeler qu’il n’y est pas.

L’objet de ces soixantes minutes fut et demeure de donner le coup de rein pour sortir de ces ornières. Qu’elles sont profondes et fréquentées!

Reste qu’en prétendant, à gauche comme à droite, que la France est historiquement, irrémédiablement, naturellement de droite, on en creuse une autre, d’ornière. A coup de psychologie des peuples de bien bas étage. A partir d’une erreur fréquente dans la démarche diagnostique: confondre le symptôme et la maladie.

C’est une bonne maladie, au reste: ce n’est pas la France qui a l’âme a droite, c’est la gauche qui est par essence minoritaire.

C’est son histoire: des lubies d’avant-garde devenues le socle du patrimoine humain et des évidences collectives. C’est son exigence et son destin: mesurer parfois son authenticité à son isolement, devoir batailler pour que l’intérêt général se reconnaisse lui-même et échappe aux habiles duperies des intérêts bien entendus. C’est notre présent: chercher la révolution par la réforme, et conquérir les moyens de la réforme sur la frilosité à la mettre en oeuvre. Combattre aujourd’hui pour les gagner. Combattre plus encore demain pour nous en servir. Combattre parfois contre nous-mêmes: contre les délices de Capoue d’une majorité acquise qui nous éloigne du devoir de redevenir minoritaires, contre l’auto-satisfaction de la belle âme qui s’aime minoritaire et craint de se salir en gouvernant.

Tout à la fois être minoritaires et lutter pour conquérir la majorité. Et être majoritaires tout en gardant l’exigence de proposer des réformes auxquelles seule une minorité adhère pour l’heure.

Voter demain. Voter demain. Voter demain.

Penser et combattre toujours.

La pensée magique

(Article publié pour la première fois le 4 mai 2012)

« Soixante minutes par jour d’une tête à gauche » deviendra lundi « Soixante minutes d’une tête à gauche ». J’aurais bien aimé qu’il y ait soixante billets. Voici le cinquante troisième. Je demeure étonné d’être parvenu à m’y tenir à peu près, à l’idée d’un billet par jour.

En dehors et peut-être au-dessus de François, que j’aime d’amour, de vous, lecteurs, aussi stimulants que clairsemés, du MBB, du goût d’écrire et de la conviction que c’est encore la meilleure manière de penser,  il y a eu le sentiment constant que cela tenait à moi. Que si je ne le faisais pas, on ne gagnerait pas.

C’est hautement tarte comme croyance, plus encore peut-être comme déclaration. Je scrute pourtant mon dedans, et n’y trouve aucune gêne du type de celle que l’on éprouve quand on est surpris en plein discours d’investiture devant le miroir de la salle de bain.

C’est au fond la pensée magique constitutive de la démocratie.

Le premier qui votera après-demain matin aura l’idée bizarre, ténue mais bien là dans un coin,  qu’il enclenche un processus impliquant aussi bien l’emplacement du rond-point près de chez lui que l’intensité du sourire de ses enfants.

Il y a des gens qui se sont réveillés le 7 mai 1995, et surtout le 6 mai 2002, en se demandant quel geste il fallait faire, quels mots il fallait dire pour que, répercutés dans l’air ambiant, trimballés par les échos, charriés à la crête des vagues et transportés jusque dans les valises des globe-trotters, ils nous reviennent ce dimanche sous la forme d’un Président de gauche.

Je ne me prends pas pour un papillon et aucun de ces billets ne déclenchera la vague rose. Ils sont même infiniment plus vains que le coup de fil à un ami, le voiturage de votre grand-mère ou la brouille temporaire à l’issue d’un dîner de famille auxquels vous avez consenti ou allez vous dépêcher de consentir si vous ne l’avez pas déjà fait.

Je n’ai fait que redire et peut-être surtout me redire que je croyais à la démocratie, à la nécessité de se mouiller, maintenant et jusqu’à l’heure de notre mort, autant peut-être sinon plus dans les cinq ans à venir que dans les six mois qui s’achèvent.

Et jusqu’à dimanche en tout cas comme des morts de faim.

Les gens sont parmi nous 2 – Frontalité et capillarité

( Article publié pour la première fois le 27 avril 2012)

La démocratie, c’est un peu comme l’informatique. On n’a pas ou ne se donne pas les moyens d’y former, et pourtant tout le monde sait en faire quelque chose. Surtout, parfois, ceux qui n’ont pas appris.

Mon ancien voisin de 80 ans recevait 180 mails de blagues par jour,  et 10 virus en prime qui obligeaient ma colocataire à lui réinstaller sa bécane régulièrement. Mais avec son mac supersonique, il nous rebalançait l’intégralité en 5 secondes.

Mes élèves ont besoin de moi pour leur saisir leur code de session. Dès que j’ai le dos tourné, ils accèdent à des sites normalement bloqués.

Le discours politique de mon épicier d' »apparence musulmane » est une enfilade de « syntax error ». Pourtant, tous ses destinataires ont parfaitement reçu le message en date du 22 avril, à défaut de l’avoir compris, ou d’avoir pu ou voulu le comprendre. Dimanche soir, il déclarait à des clients médusés qu’il avait voté Marine, mais qu’il ne fallait pas qu’ils se trompent: elle voulait virer ceux qui n’étaient pas « en règle » et protéger ceux qui travaillent. Le lendemain, ses fils expliquaient à une autre cliente, qui leur demandait s’ils n’étaient pas un peu fous, que non: comme ça, ils viraient Sarkozy et mettaient la pression sur Hollande.

C’est parfaitement sybillin et totalement limpide. Incroyablement contourné et direct à la fois.

Toute tentative de récupération de ces discours et des logiques selon lesquelles ils s’agencent est vouée elle-même à la récupération, s’expose à son propre débordement. Ce sera le siphonneur siphonné. Le prétendu leader d’opinion populaire pérorant sur les plateaux télé, mais au fond pas moins terrorisé en essayant de surfer sa vague que ceux qui la voient arriver du rivage. Celui  qui « dit tout haut ce que les gens pensent tout bas » et à qui on finit par dire très fort qu’il n’en sait rien, ou si peu.

C’est la frontalité qu’il faut choisir.

Assumer pleinement la confrontation au niveau politique. A l’Assemblée nationale, sur les plateaux de télévision, dans le retrait des lieux de décision politique, dans l’intimité de sa propre conscience, poser qu’il y a la République et cette triste chose qui grandit au-dehors et contre laquelle elle prétend lutter.

Il faut qu’une droite républicaine accepte de passer par une phase de minorité voire d’assiègement pour reconquérir son électorat autour de valeurs qui ne contredisent aucun des principes constitutionnels. Qu’elle les fasse apparaître, les 28% évoqués dans le premier billet, pourquoi pas dès le six mai, en y ajoutant tous les électeurs de l’UMP qui s’aviseront que finalement ils ont moins peur de nous que du Front National/

Mais l’essentiel est probablement que cette posture frontale au plan politique suppose un positionnement de plain-pied au point de vue social.

Renoncer à l’analyse du vote protestataire, d’expression, tripal. Qui nous distingue radicalement des électeurs du Front National; qui pose que nous occupons des champs différents; qui conduit des responsables politiques à croire qu’ils peuvent le maîtriser; qui nous oriente naturellement lorsque nous nous adressons à ceux qui le portent vers de doctes explications… comme si je faisais un cours magistral sur la souris à mes loulous tandis qu’ils s’amusent à pirater mon profil Facebook.

Il n’est pas besoin de mépriser, ou même de se placer au-dessus pour combattre. Il est contradictoire de prétendre mépriser et combattre, a fortiori en démocratie.

Les gens sont parmi nous! D’ailleurs, il n’y a plus de gens. Nous votons Front National, à 20%. Peut-être à 28 quand il aura changé de nom, trouvé un chef, défini un corpus a minima. Nous n’étions que 17% à le faire il y a dix ans. C’est que parmi les 82 % restant, il y en avait pas mal qui étaient prêts de glisser, et beaucoup plus encore trop bien enfermés dans leurs certitudes pour s’en apercevoir.

Il n’y a qu’un corps électoral, où le vote Front National se diffuse par capillarité, dans des zones de discussion et d’échange qui ont été désertées par l’électorat républicain.

Là encore, le vrai changement suivra l’élection et sera à notre charge de citoyens. Le militantisme y aura un rôle fondamental.

Frontalité. Capillarité.

Coup pour coup sur la scène politique. Présence dans la rue et rétablissement des réseaux sur la scène sociale.