La rose et le réséda, le paradoxe et l’alternative

Nous sommes nombreux, dans le mystérieux reliquat d’adhérents du parti socialiste, qui n’étions pas nés en 1971. C’est pour beaucoup dans la perplexité ou même la gêne que nous inspire parfois son fonctionnement, mais pour plus encore dans cet entêtement que nous mettons à vouloir en relever l’héritage. Il y a une liberté de fait dans notre allégeance. Un droit et même un devoir de créativité consubstantiels au respect pour l’histoire du parti qui bien sûr nous anime. Si plus que jamais le problème auquel prétendait répondre sa création est d’actualité, nous avons le choix des termes dans lesquels nous voulons le formuler.

De la volonté d’unir l’héritage marxiste de la lutte contre le capitalisme à une culture gestionnaire nouvelle, pragmatique, européenne et soucieuse de la continuité de l’Etat, est né un jeu de rôle articulé autour de deux figures dominantes : l’arbitre en pureté doctrinale et le traître utile, sinon indispensable. On put accéder au pouvoir et l’exercer grâce à deux accords tacites. Le premier autour de l’opportunité de phases de silence sur les points de friction entre l’héritage et l’ambition. Le second, plus florentin encore, autour de la possibilité pour tel ou tel de se poser alternativement en gardien du temple ou en pragmatique, selon que l’heure était à se refaire une virginité partisane ou à se construire une crédibilité électorale. Les deux fonds purent payer leur écot au progrès effectif des conditions de vie des Français. Il arriva parfois, à travers certaines figures ou certaines réformes, que le voisinage de notre héritage et de notre ambition n’apparut pas comme une ambiguîté paralysante mais comme une dialectique féconde.

On ne sait trop si le PS est en effet mourant aujourd’hui. Par nature, ceux qui rédigent des nécrologies à l’avance n’ont-ils pas l’ambition d’être les premiers à les sortir ? A l’évidence pourtant, il découle à l’heure actuelle du paradoxe dans lequel il est né bien plus d’impasses que de ressources d’adaptation.

Au jeu électoral d’abord. Parce que le candidat de la gauche de gouvernement est contraint à un double discours d’une nature spécifique : il s’adresse aux espoirs et aux méfiances de l’ensemble des citoyens, et simultanément à ceux du parti. De sorte qu’il proclame haut ce qu’il fera avec prudence (mise au pas de la finance), ce qu’il ne pourra pas faire (75%) ou même ce qu’il rechigne à faire (coup de pouce au SMIC). Il tait ou dit du bout des lèvres ce qu’il fera vraiment.

Ce n’est pas que ce qu’il fait soit honteux, dans l’absolu ni même en doctrine socialiste. Libérer des ressources, publiques ou privées, bloquées dans des pans obsolètes de l’économie ou dans la préservation de statuts qui ne sont pas moins inégalitaires pour avoir été autrefois octroyés ou conquis n’est pas honteux. Et c’est un mensonge que de prétendre que le pouvoir socialiste ne crée pas ou fragilise les filets de sécurité qui doivent border une telle entreprise de réorientation.

Communiquerait-on, et même habilement, au sujet de ces mesures qui semblent n’être jamais entrées dans le champ de vision des Français et d’une large partie des militants que cela n’y changerait pas grand-chose. Il est naturel de soupçonner de l’inavouable là où il y a du non-dit. Là où il a fallu concéder trop de contorsions stratégiques, le premier écueil autorisera le retour en force d’une morale binaire. Voilà qu’il n’est plus question que de fidélité ou de trahison. Les promesses socialistes n’engagent pas ceux qui y ont cru seulement, mais uniquement le salaud qui les a faites. Dans ce cadre que tout le monde sait réducteur mais que la tentation est si forte de réactiver quand même, il semble de plus en plus improbable de mettre en œuvre un débat plus complexe entre préservation et destruction créatrice. De faire admettre aussi que si nous sommes engagés, c’est à l’égard de l’avenir, surtout voire seulement.

Quant à nous adpater aux évolutions du monde… A l’évidence, on ne parvient pas à enrayer le phénomène singulier par lequel les débats au PS se conduisent de plus en plus à front renversé. Le conservatisme combat sous les couleurs de l’avant-garde. Un renoncement, une impuissance ou un échec sont toujours, pour qui veut bien voir, une audacieuse percée dans la modernité.

Comment ne serait-on pas perplexe ou même gêné quand on entend dire que la théorie des insiders et des outsiders est une chanson écrite par l’ordolibéralisme ? Comment ne le serait-on pas aussi quand après avoir fait mine de tancer un patronat peu prompt à assumer sa part du pacte de responsabilité, le premier ministre déséquilibre un projet de loi entier en imposant d’y introduire la satisfaction unilatérale d’une de ses revendications ?

Si préserver n’est plus qu’être fidèle à un passé mythique ou opportunément redécoupé selon les contours des intérêts bien entendus où l’on s’est taillé des clientèles, si détruire devient en soi le pivot d’une prétendue morale de l’action et d’un modernisme strictement idéologique, ce dont il n’est tout simplement plus question, c’est de créer quelque chose de nouveau.

Seule cette perspective ouverte sur une alternative, sur le coup d’après, pourtant, permet de discriminer ce qui doit être préservé et ce qui doit être détruit, donne sens au choix de s’être situé dans cette dialectique et précaire et féconde dès la naissance du parti socialiste, et d’avoir voulu répondre à des colères noires dans des costumes gris.

Qu’y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu’il n’y a pas d’alternative, quand on adhère au parti de l’alternative ? Un parti réformiste de gauche qui ne serait qu’un parti disponible pour l’alternance ou sa prolongation économiserait beaucoup d’énergie dépensée à faire semblant en devenant directement un parti de droite.

Qu’y a-t-il de plus absurde que de prétendre qu’il n’y a pas d’alternative quand le cri partout monte que l’actuel n’est plus possible ? Qu’y aurait-il de plus absurde de la part du parti socialiste que de lui opposer une fin de non recevoir ? Que ce soit en s’accommodant de la perte du pouvoir, dans l’hypothèse très improbable qu’elle aurait la vertu au moins de permettre de reconstituer notre orthodoxie. Ou en refusant de reconsidérer la hiérarchie des demandes légitimes mais apparemment contradictoires qui s’adressent à nous.

Force est de constater que le rêve du fou et de la catastrophe a gagné en France comme partout ailleurs ou presque un inquiétant prestige. Nombreux sont les signes pourtant que cet obscur désir ne se formule probablement qu’en substitution à une demande toute simple à laquelle on refuse pourtant d’accéder : un avenir probable, une toute petite langue de terre qui offre autre chose vers quoi se projeter que les plus hautes promesses du plus haut ciel, les terreurs de l’abîme ou l’agitation immobile d’un navire qui attend le vent.

L’Europe, plus que jamais, est cette langue de terre. Les Allemands ne sont pas moins fondés à en vouloir une que nous ne le sommes à en désirer une autre. Au moins est-ce une Europe, qu’ils souhaitent. Tandis que dans les angles morts du débat stérile entre une austérité qui n’a jamais vraiment existé en France et un plan B qu’on attend toujours de voir, ce sont les forces centrifuges qui l’emportent pour l’heure… sous le nom de plan B, ironie de l’histoire. Or, il n’y a aucune honte à s’être engagé dans la voie de la responsabilité budgétaire. Et les efforts pour réorienter l’Europe ne furent pas aussi timides qu’on le prétend au début du quinquennat. Mais il faut redonner plus de vigueur à cette seconde démarche, aujourd’hui que nous semblons nous aussi nous replier sur des enjeux nationaux, alors que les efforts de Matteo Renzi, le plan Juncker, la politique de la BCE et les choix historiques d’Angela Merkel (garder la Grèce dans l’union et ouvrir les frontières de l’Allemagne) ouvrent des perspectives infiniment plus favorables qu’elles ne l’étaient en 2012.

Les réfugiés ne sont pas moins notre langue de terre que nous ne sommes la leur. Avant d’être le premier marché ou la première puissance économique mondiale, l’Europe est la plus belle entreprise jamais conçue pour regarder en face les horreurs du passé, les dangers et les opportunités de l’avenir. Si elle n’est plus cela, elle n’existe pas. Quoi de commun avec l’idée qu’on pourrait ériger des murs au Nord-Ouest d’un chaos géopolitique sans précédent ? La France doit prendre sa part dans l’accueil des réfugiés. C’est-à-dire sa part des responsabilités des pays riches et stables face à la misère et au chaos, et des responsabilités de l’Europe face à l’histoire, passée et en cours. Mais aussi des opportunités qu’offrent des populations jeunes, formées ou qui ne demandent qu’à l’être, éprises aussi d’une démocratie dont nous sommes devenus si tristement blasés.

La démocratie est cette langue de terre. Elle est la matrice de toutes nos richesses. Aussi maladroite, embryonnaire ou même opportuniste qu’elle ait pu être alors, il faudra relancer la réflexion entamée en 2007 autour de la démocratie participative. Les lois NOTRE et MAPTAM ne sont pas des lois technos ou des pattes blanches budgétaires. Ou plutôt, il ne tient qu’à nous de décider si elles le deviendront. Tant mieux si les régions prennent un poids nouveau dans la politique de l’emploi. Tant mieux surtout si au bénéfice d’un peu de mouvement , on déboulonne des fiefs et on donne l’occasion aux territoires de s’ouvrir sur l’avenir et sur l’extérieur. Il faut que les citoyens s’en saisissent et qu’on leur en donne les moyens : en faisant élire au suffrage direct les exécutifs communautaires, en les rendant responsables devant les assemblées, en leur adjoignant les outils d’une réelle participation, en élargissant le droit de vote, peut-être, aussi.

Car la jeunesse, bien sûr, est notre langue de terre. Curieuse, agile, insatisfaite et juste ce qu’il faut malapprise. Il faut que la France reporte l’âge légal des « pourquoi » intempestifs de 6 à 77 ans. Qu’elle s’avise enfin que l’heure n’est plus à la préservation des contours des disciplines ou des disciplines elles-mêmes, mais à l’accompagnement d’une circulation exigeante mais libre à travers les champs du savoir. Qu’elle cesse enfin de croire que la tache principale qui incombe au système scolaire consiste à dire où tel ou tel doit s’arrêter, alors que son rôle est de pousser chacun jusqu’à des possibilités qu’il n’avait même pas envisagées. Qu’elle donne à tous et le plus vite possible les moyens d’une autonomie suffisante pour partir à l’aventure géographique, sociale et humaine. Qu’elle valorise enfin la capacité à construire un ordre des choses différent, fût-ce en commençant par développer la capacité à refuser de se soumettre à un ordre imbécile. Il n’y a pas si longtemps encore, j’aurais revendiqué ces possibilités pour moi-même. C’est avec encore plus de conviction que je les appelle de mes vœux, aujourd’hui que c’est aux dépens de mes premières ossifications intellectuelles que la jeunesse s’en saisira.

La modernisation de notre économie, enfin, est notre langue de terre. Pas pour fabriquer du PIB, comme un athlète au front bas fabriquerait du mollet. De cela, un jour, il ne sera même plus question. Mais en attendant, deux chrysalides se craquellent dans d’inquiétantes convulsions. Celles par lesquelles la Chine naît, peut-être, à une véritable économie de marché. Celles dans lesquelles nous essayons de passer d’un modèle économique de seconde révolution industrielle à un modèle économique de troisième révolution industrielle. Ce n’est pas l’accouchement bisounours que nous promettait le bon docteur Rifkin, qui croyait peut-être plus à la main invisible du marché qu’il ne voudrait bien l’admettre. Plus que jamais il faudra un Etat non moins stratège et souple qu’exigeant. Pour aider à la montée en charge des ressources financières, pour accompagner leur réallocation, pour veiller à la sécurité et la moralité de leur circulation. Pour dévérouiller les résistances et redistribuer les rentes. Pour garantir enfin que la création des richesses bénéficie à tous, et notamment aux forçats modernes qui apportent et la force de travail et le capital et ne reçoivent pas plus à titre particulier qu’ils ne contribuent à la prospérité générale.

L’alternative

Qu’il il y ait une opposition de gauche au gouvernement, c’est non seulement permis, évidemment, mais de bonne guerre et utile sinon nécessaire.

J’ai bien le droit de me dire « loyal ». On a bien celui de me trouver « suiviste ». Pourquoi pas un peu « moutonnier » ? Si je peux objecter que j’aimerais bien, moi aussi, que la grande réforme fiscale ait lieu, que les étrangers votent aux élections locales et qu’on avance sur les accords de branches liés au pacte de responsabilité, je ne vais pas m’ouvrir de mes états d’âme et me plaindre que c’est vraiment trop injuste lorsqu’on me donne du « social-traître ». D’abord, j’ai l’habitude. En plus, j’aime bien ça. Et ceux qui gouvernent comme ceux qui les soutiennent savent que c’est le jeu. Et enfin, si il n’y avait que ceux qu’une position un peu contrainte n’autorise qu’à émettre des réserves, on avancerait probablement moins qu’en y ajoutant ceux qui ont conservé suffisamment d’extériorité pour adresser des mises en garde, voire opposer des fins de non recevoir.

Pour être nécessaire, on n’en a cependant pas moins des responsabilités.

C’est le moment de le rappeler, semble-t-il, alors que le vote pour les motions du congrès du PS vient d’avoir lieu et que se repose la question, ancienne pour moi mais peut-être plus récente pour d’autres : Jean-Luc Mélenchon est-il toujours parmi nous ?

Sans trop me prononcer sur ce qu’il faut entendre par « parmi nous » (de gauche ? de fréquentation possible ou à tout le moins fructueuse ? de ce monde ?), je crois qu’il faut acter que l’euroscepticisme de gauche n’a jusqu’ici jamais abouti sur autre chose que sur du nationalisme parfois pas très ouvert et quand même assez souvent carrément étroit. Quelque énergie qu’il ait mis à se distinguer de son homologue de droite.

Si la voie alternative est dans l’Europe, il faut l’assumer. Si elle est hors de l’Europe, il faut le dire. Mais, de grâce, il ne faut plus prétendre participer du parfum d’ouverture à l’autre et à la modernité politique et économique qui s’attache à l’adhésion au projet européen tout en disant, en suggérant, ou en copinant avec des gens qui disent ou suggèrent que les institutions européennes sont le cheval de Troie du parti de l’étranger ou l’instrument des menées souterraines de nos propres technocrates apatrides.

J’ai été à la fois surpris est pas tant que ça, lors de la présentation des motions à laquelle j’ai assisté, par un changement de pied survenu à 45 minutes d’intervalle.  Le représentant de la motion B a ainsi affirmé dans un premier temps que ses signataires s’inscrivaient, bien sûr, et d’ailleurs c’était inscrit dans le programme présidentiel, dans le cadre du retour à 3 % de déficit public. Et puis, répondant à une deuxième série de questions de la salle, il a raconté la fameuse histoire selon laquelle les 3 % ont été inventés sans fondement intellectuel sur un coin de table par un « technocrate, français d’ailleurs ».

Ce n’est pas un discours « mauvais ». C’est un discours facile. Ce n’est pas goût de la facilité. C’est le résultat d’une trop grande ambivalence dans la ligne alternative à gauche, à l’intérieur est à l’extérieur du parti, par laquelle elle se rend poreuse à des expédients oratoires qui ne nous rendent pas plus efficaces qu’il ne la satisfont elle-même, moralement et intellectuellement.

Soit on est dans les 3 % et on l’assume. Soit on est en dehors et on le dit. Mais, par pitié, on n’essaye pas, à défaut de savoir quelle voie on veut vraiment suivre, de récupérer un peu de l’aura du gestionnaire courageux qui serre les budgets au milieu des récriminations universelles, et un peu de celle de l’aspirant indocile qui glisse en confidence qu’il ne s’en laisse pas conter.

Et puis enfin, si on estime avec le gouvernement, se fût-on rangé à cet avis après coup, que l’une des voies du redressement économique passait bien par la restauration des marges des entreprises, qu’on le dise aussi, clairement. Car ce qui me frappe dans les propositions de la gauche du parti concernant le CICE et le pacte de responsabilité, c’est le fait qu’elle raisonne dans le même périmètre tout en n’assumant pas clairement qu’elle partage la même analyse économique.

Dire comme je l’ai entendu : 

« On a déjà restitué 25 milliards aux entreprises. Soit. » 

et pas 

« On a déjà restitué 25 milliards aux entreprises parce qu’on a jugé qu’un volet « politique de l’offre » était nécessaire »

qui ne sent que c’est adhérer au fond à la politique du gouvernement, mais songer surtout à se ménager une porte de sortie pour relancer la rhétorique commode du « social libéralisme » qui fait des « cadeaux aux patrons », dans laquelle il a un peu trop suffi de donner pour se sentir de gauche ces trois dernières années ? Que c’est sous-jouer l’opposition pendant la phase de congrès et être peut-être déjà prêt à la surjouer de nouveau à l’intention des observateurs extérieurs ? Que c’est surtout, et il est temps de le voir, ne pas contribuer à construire le rapport de force qui permettra de formuler ensemble efficacement la deuxième partie du propos, sur lequel mon accord de principe ne fait aucun problème : « les 15 milliards restants seront soumis à la signature d’accords de branches garantissant que la reprise se traduise non seulement par la création mais aussi par l’utilisation efficace et la juste répartition de richesse nouvelles »  ?

Je le suis toujours

Je suis toujours hollandiste.

Un peu parce que c’est une évidence que je ne le devrais pas. Or j’ai toujours eu bien de la peine à m’incliner devant les vérités comminatoires, surtout lorsqu’elles sont à ce point partagées d’un bout à l’autre du spectre des opinions politiques, qu’elles reposent sur une telle certitude de se tenir au cœur du vrai, du beau et du bien qu’elles débouchent aisément sur l’insulte. Tout cela est bruyant, violent, parfaitement étranger à un effort de pensée. À l’opposé en somme de l’idée que je me fais de la politique.

Je suis toujours hollandiste malgré une déception bien sûr.
Mais ce n’est pas « l’affaire Leonarda », parce que la loi s’applique et que je ne pense pas que l’ultime horizon de celui qui accède aux responsabilités soit de ne pas les exercer.
Et ce n’est pas l’ANI parce que oui – à condition de protéger, former et représenter d’avantage ceux qui les occupaient – il va falloir faciliter la réorientation de l’investissement par la destruction d’emplois improductifs et gourmands en subvention au profit d’emplois créateurs de richesse durable.
Et ce n’est pas le CICE parce qu’il crée des emplois. Ni la politique d’emplois d’avenir parce qu’elle a fini par prendre: à preuve, on n’en parle plus.
Et ce ne sont pas le budget européen, ni la loi bancaire parce qu’il s’y trouve des avancées et que je n’oublie pas surtout que la France n’est pas seule. Et tant mieux. Et les Allemands n’ont pas moins le droit que nous de prétendre à ce qu’il soit tenu compte de leur vote.
Et ce ne sont pas enfin la loi de décentralisation et la réforme des rythmes scolaires parce qu’il y a les maladresses et les erreurs, mais aussi les inerties, et qu’on sait bien qu’il n’y a pas plus rétif à la réforme que les progressistes bon teint qui rêvent toujours de nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien et conforme à leurs intérêts.
C’est la politique fiscale bien sûr, mais même là…

Je suis toujours hollandiste parce que l’évidence selon laquelle je ne le devrais pas masque commodément trois inconséquences. Celle du consumérisme démocratique. Celle des belles âmes radicales. Et celle du parti socialiste.

J’entends par consumérisme démocratique cette mauvaise foi mâtinée de politique du pire qui consiste à se faire croire que la démocratie peut perdurer lorsqu’une portion toujours croissante des citoyens fait profession de se placer en-dehors d’elle. En somme: j’ai pris sur moi pour aller au bureau de vote un dimanche alors qu’il restait du gigot; maintenant je regarde et j’ai bien le droit de dire que je trouve ça nul. Derrière l’aspiration de loin en loin exprimée à une démocratie participative ou à tout le moins mandataire, qui ne voit que le rêve profond est celui d’une monarchie élective avec deux jours de vote, trois mois de patience dubitative et quatre ans et demi de jeu de massacre. Montesquieu disait que la démocratie est de tous les systèmes politiques le plus gourmand en carburant parce qu’elle suppose de tous les citoyens l’exercice de leur vertu, c’est-à-dire non seulement de leurs qualités morales – nous y reviendrons – mais aussi de leur détermination devant l’action. Nous n’allons aujourd’hui voter – quand nous allons voter – que pour nous délester de toute espèce de responsabilité. L’anti-hollandisme servant entre autres d’alibi à cette paresse qui ruine la démocratie, je ne donnerai pas dedans.

J’entends par inconséquence des belles âmes radicales cette certitude de détenir au plus profond de soi la vérité de la gauche et d’avoir été investi de la mission sacrée de la préserver de toute corruption… quitte à ne jamais la voir advenir. D’avoir le droit de juger aussi de qui est de gauche et de qui ne l’est pas, en prononçant bien sur les excommunications qui s’imposent. Pour ce qui me concerne, le verdict est de longtemps connu et accepté, et avec joie encore, de sorte qu’il ne me coûte pas tant que ça d’avouer que je suis encore hollandiste: je suis le social-traitre. Mais au moins, je suis de ce monde. Et dans ce monde, force m’est de constater que la gauche est partout sur les talons; que la droite – comme pensée et comme programme, mais surtout comme imaginaire et comme culture – avance partout. Que la raison en est entre autre que l’affirmation d’être de gauche devient de plus en plus péremptoire à mesure que son contenu devient nébuleux. Que ce n’est parfois plus qu’un synonyme d’être du côté des gentils. Et que donc cette posture moralisatrice et ostracisante n’a cessé de nous rendre plus faibles. J’ai la conviction que la gauche de demain est de l’autre côté du doute et de l’action, dans tout ce qu’elle peut avoir de décevant et d’imparfait. Que l’évaporation de la gauche n’est pas le fait de ce qu’on appelle ses compromissions – sans songer qu’elles sont parfois drôlement conformes à ses valeurs originelles: efficacité économique, respect rigoureux de la loi…- mais de sa revendication bruyante en dehors de toute détermination positive de contenus.

J’entends enfin par inconséquence du parti socialiste cette manière de se partager les places dans un avenir qui s’étiole au lieu de chercher à le construire. Trop de primaires ont tourné à la foire à ceux qui en rêvent en se rasant le matin. Trop nombreux sont les ministres qui confessent en off leur mépris pour François Hollande. Trop nombreux aussi tous ceux qui élus ou désignés grâce à lui s’abritent derrière tout ce qu’ils trouvent pour se juger fondés à le lâcher en rase campagne pour le cas où l’une de leurs prébendes, présente ou à venir, serait sur le point de leur échapper. Le parti socialiste continue de suivre une pente qui le conduit progressivement vers un conglomérat de notables locaux sans vision collective ni espérance nationale. J’y suis, au parti socialiste, et j’y resterai. Mais il faut que ça change. Et en tout cas, que l’on ne compte pas sur moi pour débiner l’un des seuls qui ait su rompre avec la logique de guerre des fan-clubs, où les luttes de pouvoir sont d’autant plus âpres qu’il y en a de moins en moins à partager et qu’on n’a plus la moindre idée de toute façon de ce que l’on en ferait si on l’avait.

Alors oui, je suis toujours hollandiste, malgré l’absence de cette réforme fiscale dont nous avons tant besoin. Parce que certes elle s’explique probablement un peu – ou beaucoup – par une ruineuse fidélité à cette idée selon laquelle une politique fiscale consiste essentiellement à maintenir le système dans un degré d’opacité optimal permettant de plumer l’oie à moindre cris(2). Parce que très certainement aussi elle s’explique par un manque de fermeté face aux rentes de situation qui sévissent à Bercy. Mais parce que je me demande bien comment, mes trois inconséquences décrites, François Hollande aurait trouvé le point d’appui nécessaire pour rompre avec ces mauvaises habitudes et secouer ces inerties. Que l’enjeu ait été de préserver le repos dominical, de maintenir l’essence de la gauche dans une commode indétermination ou de préserver les chances d’être calife à la place du calife à la prochaine, bon nombre de ceux qui ont voté à gauche à la dernière présidentielle et qui sont désormais du côté des 75 % de mécontents ont contribué à la construction de ce climat neo-poujadiste où le gouvernement est embourbé.

Je n’irai pas pour ma part faire passer mon manque de courage, de travail et de sens de l’intérêt général pour les siens. Et voilà pourquoi je suis encore hollandiste: parce qu’il est de ma responsabilité aussi de faire en sorte que la simplification de l’impôt soit le vecteur d’un renforcement de la justice sociale, de l’efficacité économique et du pacte républicain. Et tant d’autres choses encore. En le secouant, en vous secouant, en me secouant. Et en m’interdisant la facilité de me trouver du bon côté des panels, à confire dans une de ces évidences qui anesthésient la pensée et le sens des responsabilités.

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(1) Paragraphe librement inspiré d’un texte d’Hegel, dans la Phénoménologie de l’esprit

La belle âme vit dans l’angoisse de souiller la splendeur de son intériorité par l’action et l’être-là, et pour préserver la pureté de son coeur elle fuit le contact de l’effectivité et persiste dans l’impuissance entêtée, impuissance à renoncer à son Soi affiné jusqu’au suprême degré d’abstraction, à se donner la substantialité, à former sa pensée en être et à se confier à la différence absolue. L’objet creux qu’elle crée pour soi-même la remplit donc maintenant de la conscience du vide. Son opération est aspiration nostalgique qui ne fait que se perdre en devenant objet sans essence, et au-delà de cette perte retombant vers soi-même se trouve seulement comme perdue; dans cette pureté transparente de ses moments elle devient une malheureuse belle âme, comme on la nomme, sa lumière s’éteint peu à peu en elle-même, et elle s’évanouit comme une vapeur sans forme qui se dissout dans l’air.

Ainsi que du Monstre doux de Raffaele Simone

(2) Voir un récent article de Camille Landais dans Le Monde, et Pour une révolution fiscale de manière générale.

La courbe et le syndrome d’Oreste.

Soit une fusée lancée à la verticale et dont la vitesse peut atteindre 20 m/s. À quelle distance du sol se trouve-t-elle au bout d’une seconde?
« Bah … 20 mètres, Monsieur.
– Mais bien sûr! Z’avez déjà vu une fusée qui décolle? »

Nous regardons donc des fusées décoller sur internet, un départ de 100 m; j’explique ce qu’est l’inertie – j’en ai des exemples sous la main, comme de juste en accompagnement personnalisé à 30 entre 16h30 et 17 h30 – et je m’étonne enfin qu’on fasse tant de maths et de physique à l’école mais si peu de culture scientifique. Enfin la formule de l’énoncé prend sens :
F(t) = -5t2 + 20t + 1,6
Vitesse + hauteur initiale du lanceur – inertie.

Soient un Président lancé à vive allure d’un sommet de cote de popularité déjà pas bien haut et un taux d’emploi qui dégringole lui aussi et ce depuis un bout de temps. Faut-il s’attendre à ce que, la seconde courbe s’inversant, la première la suive?
Pariant que cette inversion de courbe interviendra bien, je mets un second billet sur le phénomène suivant: elle n’entraînera pas avant un certain temps de hausse de la popularité de l’actuel président.

L’inertie est bien sûr en partie le fait de l’exécutif lui-même. Je me demanderai ainsi longtemps pourquoi il n’y a pas eu – et donc n’y aura pas dans ce quinquennat – de véritable réforme fiscale.

Mais l’essentiel de l’inertie tient en réalité à ce que j’appellerais le syndrome d’Oreste.

Éconduit par Hermione, parti guerroyer pour l’oublier, n’y étant pas parvenu, revenu vers elle sous le prétexte de représenter les intérêts grecs à la cour de Pyrrhus, maintenu sur le grill par sa loute qui le garde sous le coude pour le cas où Pyrrhus choisirait Andromaque, Oreste finit par craquer et est bien résolu à faire une connerie:
 » Pylade, je suis las d’écouter la raison »

Nous sommes las nous aussi d’écouter la raison. Nous voulons rouler à 180 sur l’autoroute. Nous voulons pouvoir hurler « taisez-vous! » sur les plateaux télé. Comparer les nègres à des singes. Faire les poches des riches. Ratonner pourquoi pas? Et expulser des ministres. Nous voulons sortir de l’Europe. Payer la dette en monnaie de singe ou la leur foutre au paf, même. Et puis bien sur pas payer d’impôts, plus jamais. Voter Marine. Voter Méluche. Ou pas voter du tout mais hurler à la traîtrise et aux fossoyeurs de la démocratie.

Alors la courbe du chômage… Il faudra bien longtemps avant de voir qu’elle s’est inversée au milieu de ce grand désir de libération des instincts.

1% par dizaine ou même cinquantaine de milliers de chômeurs en moins? Mais bien sûr…. Z’avez déjà vu une démocratie qui déconne?

L’homme blessé et l’homme qui rit

Je jure que sans la une de Paris Match, je n’en aurais rien dit. Mais enfin, puisqu’il est question d' »homme blessé » au sujet de Gérard Depardieu, parlons de « L’Homme qui rit ».

D’abord, je tousse un peu à l’idée de ces 85% d’imposition. Lorsque les fiscalistes auront la parole, je gage qu’ils trouveront des résultats bien différents. Je rappelle que de toute façon, s’il a effectivement acquitté un tel pourcentage de ses revenus en impôts, le bon Gérard gagnera 10 % l’an prochain: le plafond de l’ISF a été rétabli pour 2013 à 75 %. Car enfin c’est pour des impôts payés à la France de Sarkozy que notre cher alcoolique s’insurge contre la France de François Hollande et nous pourrit les colonnes Morris.

Et puis Gérard sera Ursus sur les écrans dans quelques jours, moyennant quoi il nous pourrira aussi les devantures de cinéma. Avec les sous du Centre National de la Cinématographie, qui a dû largement contribuer à la réalisation de cette adaptation de l’Homme qui rit de Victor Hugo. Avec le soutien de l’Education nationale qui a déjà commencé à imprimer et diffuser des fascicules à destination des enseignants pour qu’ils emmènent leurs élèves gonfler les entrées et porter Gégé au sommet du box-office. Avec en somme un peu de ses impôts et beaucoup des nôtres, qui lui avaient déjà largement payé ses costumes d’Obélix, du Colonel Chabert, de Jean Valjean et de tant d’autres.

Enfin, Gérard sera l’incarnation du porte-parole de Victor Hugo dans un roman dont le sujet principal était l’aristocratie anglaise. Sa richesse démesurée. Sa superbe ignorance de la misère. Ses encanaillements. Ses élans de charité conditionnels et vite oubliés.

Il jouera un homme protégeant deux enfants contre la violence du monde et la rapacité des puissants. Dont toute la sagesse pourrait tenir dans la formule de Beaumarchais selon laquelle les dominants nous font assez bien quand ils ne nous font pas de mal. Dont la colère et la révolte inspirent néanmoins le long discours de Gwynplaine devant la pairie anglaise, invitant à prendre conscience qu’un monde où l’écrasante majorité vit dans la misère au pied de richesses invraisemblables ne peut pas perdurer.

 

Le théorème de Reich et Keynes

Est-il rien de plus emmerdant que de recevoir 20 millions d’euros de rémunération sur une année?

Passé le premier enthousiasme, même mes élèves, chez qui il serait fort à proportion des années passées à sucer des cailloux, s’aviseraient rapidement que 54794 euros par jours en Requins, joggings et grecs…

Moi qui regardais les voyages hier, où aller?

Et j’aurais beau compléter mes dépenses en Clarks, vêtements bizarres et gueuletons insensés …

Et mes va-nu-pieds, Zlatan et moi ne serions qu’à moitié dans les affres, n’ayant pas de patrimoine constitué de longue date pour limiter encore les postes de dépense et ajouter encore encore à nos revenus. Qu’on songe au désarroi d’un vrai riche, par comparaison avec celui d’un parvenu dans mon genre.

Certes, il peut donner un peu d’argent de poche à sa femme. Et cette dernière aller participer au club (pardon: à la PME) d’achat de chevaux de course créé autrefois par Mme Woerth. Fausse bonne idée d’ailleurs: eu égard à l’utilité publique de l’entreprise, les sommes investies sont en partie défiscalisées. J’en ai presque autant après qu’avant d’avoir dépensé.

J’ai beau faire, il ne me reste qu’à thésauriser/placer. Pas sur un livret A: le plafond est placé à la moitié de mon revenu quotidien. Pas trop en France si possible: impôts. Pas trop non plus sur les marchés obligataires ou sur les grosses valeurs industrielles françaises dont les rendements sont médiocres. Mon banquier et mon fonds d’investissement m’orientent plutôt sur des petites valeurs qui montent et dont je ne sais pas bien à quel produit elles correspondent, ou sur des entreprises localisées dans des pays où la croissance est forte. J’ai aussi des trucs un peu compliqués mais dont ils m’ont dit qu’ils étaient parfaitement sûrs. Des champs de carotte au Mexique. Et dix appartements à Paris dont cinq sont inoccupés.

Venu à bout de mes 20 millions, j’en ai donc consommé 5 dans le meilleur des cas et placé 15 qui alimentent les bulles spéculatives boursière et immobilière, la fuite des investissements à l’étranger, l’optimisation fiscale et les banques off-shore … en un mot, les crises actuelles et à venir. Pour l’économie réelle, pas grand-chose. Mais qu’irais-je investir dans des entreprises dont de moins en moins de gens ont les moyens de se procurer les produits? Rapport au fait que les revenus se concentrent progressivement entre mes mains et celles de mes semblables.

Qu’on répartisse en effet les mêmes 20 millions entre 400 personnes. 50 000 euros chacune. Autant pour l’économie réelle, les ressources fiscales de l’Etat et les placements utiles au financement de la construction de logements ou de la transition énergétique.

Théorème de Reich et de Keynes:

Etant désormais acquis que ce ne sont pas les riches qui font fonctionner l’économie

Que le maintien d’une capacité d’investissement importante et d’une demande globale forte sont également nécessaires au fonctionnement des économies, et même que l’une et l’autre s’alimentent

Réduire les inégalités n’est pas un à-côté charitable des efforts à consentir pour sortir de la crise, mais le seul moyen de le faire.

Robert Reich, Le jour d’après

 

Convivialité au Sénat: communistes, centristes et élus de l’UMP se retrouvent autour d’un pigeon.

Pour la troisième fois, si je compte bien, les communistes du Sénat viennent de s’allier avec les centristes et l’UMP pour rejeter tout ou partie d’une proposition de loi du gouvernement. La première fois, c’était pour le budget. La deuxième, pour la progressivité des tarifs de l’énergie. Avant-hier pour l’intégration des plus-values sur les cessions d’entreprises aux revenus soumis au barème normal de l’impôt sur le revenu .

Je peux comprendre le rejet du budget: on est dans la lutte autour de la « règle d’or », des déficits, de l’austérité. Le groupe communiste joue sa partition de façon cohérente.

Je saisis mal en revanche ce qui motive le rejet d’une loi prévoyant que les premiers kilowatts/heure coûtent moins cher que les suivants, réduisant la facture énergétique des ménages les plus modestes et encourageant les attitudes de consommation écologiquement responsables. Et je ne comprends pas l’opposition à l’alignement de la fiscalité du capital sur celle du travail. Par laquelle les sénateurs communistes deviennent les alliés objectifs des pigeons.

Je serai d’autant plus heureux d’avoir une explication que dans plusieurs tracts qui me reviennent entre les mains, le Front de gauche dénonce la casse du pouvoir d’achat et les cadeaux faits au grand patronat par l’actuel gouvernement.

Il me revient enfin, à l’heure où l’on ne parvient pas à se mettre d’accord sur la ventilation d’un budget européen dont le montant est dérisoire en regard de la richesse cumulée des Etats membres (1% à peu près), qu’on a laissé passer en 2000 une fameuse occasion de l’abonder de façon plus sérieuse. Qu’en effet, en ce temps-là, le projet d’une taxe Tobin sur les flux monétaires et financiers avait été soumis au vote du Parlement européen et que parmi les six voix qui manquaient pour qu’il soit adopté figuraient celles des travaillistes anglais que Blair avait appelés pendant la nuit, et celles de Lutte Ouvrière et de la LCR. Tout ce petit monde s’étant joint pour l’occasion à la droite et à l’extrême droite, arguant qu’on n’était pas là pour réformer le capitalisme mais pour le détruire.

C’était hier de milliards et c’est aujourd’hui de 250 millions de revenus supplémentaires pour les finances publiques qu’on risque de se priver. Tout en pourfendant l’austérité des sociaux-libéraux. Qui n’ont plus que quelques jours avant de devenir des sociaux-traîtres. Au nom de logiques boiteuses où j’ai bien du mal à ne pas voir l’électoralisme crasse derrière les proclamations bruyantes de radicalité.