La transhumance a commencé.

C’était la semaine dernière, semble-t-il, la transhumance de cette année.

Au milieu du couloir du RER, un sac. Cinquante mètres plus loin, un autre. Et puis un autre encore. Avenue d’Italie, on peut en voir ainsi une dizaine avant que n’apparaisse celui ou celle qui a commencé la longue marche pour mettre à l’abri du froid ce qui reste de son corps et ce qu’il a pu sauver de sa vie. Et de repartir en arrière pour que le dernier sac remonte en tête de la file. Et ainsi de suite jusqu’à un lieu que je n’ai jamais vu.

Il y a une vingtaine d’années, on en avait ainsi signalé un dans mon village qui avait entassé dans une haie 38 sacs, en espérant que la communauté Emmaüs de l’autre côté de la route voudrait bien les accueillir, et lui accessoirement. Comment était-il venu jusque-là? Je l’imagine de nuit, au bord de la Nationale, infiniment méticuleux, parti peut-être depuis plusieurs jours d’on ne sait où. Du siège passager de la voiture je l’ai vu résister de toutes ses forces aux arguments de mon père pour lui faire abandonner son bardas dont Emmaüs ne voulait pas, et se donner une chance d’être admis par les compagnons. Je pense qu’il est reparti.

Je pense à tous ces autres, qui ne transhument pas ou ne partent pas si loin, mais n’ont à opposer à la misère que leurs ressources d’organisation. Les mères qui avalent les kilomètres avec un enfant dans la poussette, un autre strictement arrimé à l’une de ses poignées, où s’accroche un sac de provision qu’un second équilibre, et le regard à l’horizon qu’il faut atteindre quoiqu’il offre. Les hommes à dossier, qui parcourent à haute voix durant d’interminables voyages les pièces administratives dont ils disposent, dont l’addition dépareillée est encore loin de faire un titre de séjour ou une allocation … mais qu’y supplée leur connaissance exhaustive et la sincérité du juste, et alors peut-être!

L’un d’entre eux m’a probablement sauvé la vie, ou la tête en tout cas, dans un Barcelone / Marseille que j’avais pris sans rien à manger ni à boire, puisqu’aussi bien je croyais tout laisser derrière moi. Lui avait ses papiers. Il me les a montrés tandis que je buvais à sa bouteille. Il avait confiance m’a-t-il dit parce que justement j’avais bien voulu de sa bouteille à lui. En fait de vie compliquée, il se posait là.

Face à la crise, il y a le calme. La méthode. L’organisation.

« Avoid irritation more than exposure to the sun ». Economise tes gestes et tes mots. Laisse les autres à leur frénésie. Tiens ton rythme et ton cap. Ne dis rien qu’il ne soit en ton pouvoir de faire. Apaise les motifs de discorde. Ne fais un pas que lorsque tu es certain que les précédents t’ont donné des appuis suffisants.

 

Je répète: le rhinocéros dort dans la maison

Selon Dominique Reynié, invité hier par la LICRA à donner une conférence sur la montée des populismes en Europe, le potentiel électoral du Front national, avatar français d’un mouvement représenté au total par 62 partis au sein de l’UE, est de 30%. C’est au fond ce que je voulais dire dans un autre billet (1). J’ai depuis hier des statistiques plus solides pour le prouver.

D’abord, le niveau actuel du Front national se situe entre 22 et 25%. Les électeurs de 2012 ne sont pas les mêmes que ceux de 2002, et au total ce sont bien plus que 17 ou 18% des Français qui ont voté au moins une fois pour le Front national au premier tour d’une élection présidentielle.

Et puis les indicateurs sont au « beau fixe ». Dans des séries statistiques que je n’avais jamais vues, il apparaît clairement que la mauvaise opinion à l’égard des musulmans et à l’égard des Juifs concerne des pans massifs de la population et progresse d’une manière générale en Europe. S’il n’est pas question en France comme en Hongrie d’une opinion donnant à 63 % dans les poncifs antisémites les plus convenus, ou en France comme en Espagne d’une progression entre 2004 et 2008 de 35 à 55% des opinions négatives à l’égard des musulmans, il est à noter que pour être rois nous sommes quand même vachement borgnes. Et que chaque fois qu’il s’agit de penser que les autres ne sont pas tout à fait des gens comme nous, qu’au fond ils seraient peut-être mieux ailleurs, pour leur bien comme pour le nôtre, tous les âges, toutes les CSP, toutes les sensibilités politiques, tous les niveaux d’étude et tous les sexes répondent présents dans des pourcentages bien supérieurs aux scores obtenus par le Front national.

D’où l’hypothèse des 30%.

Et ma sidération face à la première réaction-question qui fit suite à l’exposé. Il s’agissait pourtant d’un des organisateurs, probablement de quelqu’un d’important à la LICRA.

D’abord une blague: se suicide-t-on maintenant ou attend-on encore un peu?

Puis une analyse pointant le péri-urbain: on voit bien les différences entre les scores obtenus dans les grandes villes (qui devinrent bien vite Paris), ceux de la petite couronne, et ceux beaucoup plus élevés de la banlieue plus lointaine.

D’abord, donc, un trait d’esprit de perdant dont notre ami s’avisa à mesure qu’il le répétait que la tiédeur des réactions qu’il avait provoquées dans un premier temps devait moins au mauvais fonctionnement du micro qu’à la surprenante faiblesse de son esprit de combat.

Puis une surdité évidente à ce qui venait de se dire.

Aucune comparaison ne doit conduire à ignorer que les niveaux absolus sont de toute façon trop élevés. Se réjouir des 10% en petite couronne? Faut-il rappeler que nous nous étions réjoui des 10% de 2007? Et pourquoi pas se réjouir de ce que nous ne soyons qu’à 20 ou 30% antisémites? ou qu’à 40 % islamophobes? Alors que les Hongrois, les Espagnols…

Partant, aucune pensée de la distinction, du seuil, de l’extériorité n’est valide ni efficiente. Parce que d’abord, désolé mais… n’est-ce pas un peu de ce bois-là que la pensée raciste se chauffe? Je ne vois pas pourquoi j’autoriserais les uns à ostraciser les péri-urbains (en disant bien sûr que c’est pas toujours de leur faute et qu’il y en a des biens) alors que j’en combats d’autres pour les mêmes raisons. Parce que surtout quand 30% d’électeurs peuvent voter demain pour le Front national, qui restent d’ailleurs moins nombreux que ceux qui en partagent nombre d’idées ou de réflexes xénophobes, ce ne sont pas les gens qui sont racistes, les Hongrois, les périurbains. C’est la France, l’Europe, nous.

Et j’ai beau être né à Mantes-la-Jolie où, n’en déplaise aux belles âmes parisiennes, le Front national a réalisé un score au premier tour des législatives de 1,3 %, je répète: quelque chose suit son cours (2), les gens sont parmi nous (3),  le rhinocéros n’est pas dans le jardin, il dort dans la maison.

(1) http://www.soixanteminutes.com/2012/04/les-gens-sont-parmi-nous-1-les.html

(2) http://www.soixanteminutes.com/2012/03/quelque-chose-suit-son-cours.html

(3) http://www.soixanteminutes.com/2012/04/les-gens-sont-parmi-nous-2-frontalite.html

 

Le multiplicateur mélenchonien

( Article publié pour la première fois le 30 mars 2012)

John Maynard (Keynes) donne 400 euros de plus que d’habitude à A. A ne comptait pas dessus. Il peut faire réparer la voiture familiale; sa femme, B, au chômage, postuler pour de l’aide à domicile. C, le garagiste avait 4 voitures à faire réparer ce mois-ci, contre une seule le mois dernier. Il a pu faire passer D en temps plein avec une partie de l’argent de A, l’autre permettant d’acheter la pièce et de faire travailler l’entreprise E. Qui investit et embauche puisque les commandes affluent….

La somme s’échange plusieurs fois, s’investit plusieurs fois, provoque plusieurs retours sur investissement. Le pays s’enrichit.

Oui mais… Nous voici en 2011.

Au mieux, imaginons que les partis de gauche supposément alternative n’en soient pas venus à proposer la consommation et le pouvoir d’achat pour seul horizon au prolétariat (comme dirait mon ami Fred).

Jean-Luc donne 400 euros de plus à A. A ne comptait pas dessus. Il peut faire réparer la voiture familiale; sa femme, B, au chômage, postuler pour de l’aide à domicile. Elle gagne une misère et permet surtout aux actionnaires d’une entreprise qui a sauté sur les aides de l’Etat dans ce secteur d’activité et fonctionne aux trois quarts avec des stagiaires non rémunérés de toucher des dividendes. C, le garagiste, va pas s’emmerder à embaucher quelqu’un qu’il peut payer au noir pour quelques heures par-ci par là. Quant à l’entreprise E, notons qu’elle est désormais allemande, et que si elle vend en France, elle y achète de moins en moins.

Au pire, Jean-Luc donne 400 euros à A, et A – comme il est probable puisque les partis de gauche supposément alternative ont bien vendu la consommation comme ultime horizon au prolétariat – achète un écran plat de marque B.

Dans le premier cas, nos 400 euros sortaient du circuit économique national progressivement, par de petits trous d’air. Ici, dès le premier échange, la somme circule, s’investit et se multiplie… en Allemagne, aux Etats-Unis, en Chine, en Inde.

D’ailleurs, l’entreprise B, pas plus conne qu’une autre, s’avise que Jean-Luc est en train de jouer les derniers sous de la France à la roulette Russe et qu’il y a de la thune à éponger vite fait bien fait. Comme par magie, les prix augmentent.

Le mois suivant, pour payer ce SMIG à 1700 euros qui ne valent finalement pas beaucoup plus que les 1300 de départ, il faut emprunter, détruire du capital (vendre des biens de l’Etat, des entreprises…) puisque l’économie n’a produit que très peu de richesses nouvelles.

C’est le multiplicateur mélenchonien.

J’aimerais mieux que ce soit François qui décide de ce qu’on fait des 400 euros, et qu’on resserre un peu les mailles du filet avant de les lâcher dans le circuit économique.

Merci.