L’alternative

Qu’il il y ait une opposition de gauche au gouvernement, c’est non seulement permis, évidemment, mais de bonne guerre et utile sinon nécessaire.

J’ai bien le droit de me dire « loyal ». On a bien celui de me trouver « suiviste ». Pourquoi pas un peu « moutonnier » ? Si je peux objecter que j’aimerais bien, moi aussi, que la grande réforme fiscale ait lieu, que les étrangers votent aux élections locales et qu’on avance sur les accords de branches liés au pacte de responsabilité, je ne vais pas m’ouvrir de mes états d’âme et me plaindre que c’est vraiment trop injuste lorsqu’on me donne du « social-traître ». D’abord, j’ai l’habitude. En plus, j’aime bien ça. Et ceux qui gouvernent comme ceux qui les soutiennent savent que c’est le jeu. Et enfin, si il n’y avait que ceux qu’une position un peu contrainte n’autorise qu’à émettre des réserves, on avancerait probablement moins qu’en y ajoutant ceux qui ont conservé suffisamment d’extériorité pour adresser des mises en garde, voire opposer des fins de non recevoir.

Pour être nécessaire, on n’en a cependant pas moins des responsabilités.

C’est le moment de le rappeler, semble-t-il, alors que le vote pour les motions du congrès du PS vient d’avoir lieu et que se repose la question, ancienne pour moi mais peut-être plus récente pour d’autres : Jean-Luc Mélenchon est-il toujours parmi nous ?

Sans trop me prononcer sur ce qu’il faut entendre par « parmi nous » (de gauche ? de fréquentation possible ou à tout le moins fructueuse ? de ce monde ?), je crois qu’il faut acter que l’euroscepticisme de gauche n’a jusqu’ici jamais abouti sur autre chose que sur du nationalisme parfois pas très ouvert et quand même assez souvent carrément étroit. Quelque énergie qu’il ait mis à se distinguer de son homologue de droite.

Si la voie alternative est dans l’Europe, il faut l’assumer. Si elle est hors de l’Europe, il faut le dire. Mais, de grâce, il ne faut plus prétendre participer du parfum d’ouverture à l’autre et à la modernité politique et économique qui s’attache à l’adhésion au projet européen tout en disant, en suggérant, ou en copinant avec des gens qui disent ou suggèrent que les institutions européennes sont le cheval de Troie du parti de l’étranger ou l’instrument des menées souterraines de nos propres technocrates apatrides.

J’ai été à la fois surpris est pas tant que ça, lors de la présentation des motions à laquelle j’ai assisté, par un changement de pied survenu à 45 minutes d’intervalle.  Le représentant de la motion B a ainsi affirmé dans un premier temps que ses signataires s’inscrivaient, bien sûr, et d’ailleurs c’était inscrit dans le programme présidentiel, dans le cadre du retour à 3 % de déficit public. Et puis, répondant à une deuxième série de questions de la salle, il a raconté la fameuse histoire selon laquelle les 3 % ont été inventés sans fondement intellectuel sur un coin de table par un « technocrate, français d’ailleurs ».

Ce n’est pas un discours « mauvais ». C’est un discours facile. Ce n’est pas goût de la facilité. C’est le résultat d’une trop grande ambivalence dans la ligne alternative à gauche, à l’intérieur est à l’extérieur du parti, par laquelle elle se rend poreuse à des expédients oratoires qui ne nous rendent pas plus efficaces qu’il ne la satisfont elle-même, moralement et intellectuellement.

Soit on est dans les 3 % et on l’assume. Soit on est en dehors et on le dit. Mais, par pitié, on n’essaye pas, à défaut de savoir quelle voie on veut vraiment suivre, de récupérer un peu de l’aura du gestionnaire courageux qui serre les budgets au milieu des récriminations universelles, et un peu de celle de l’aspirant indocile qui glisse en confidence qu’il ne s’en laisse pas conter.

Et puis enfin, si on estime avec le gouvernement, se fût-on rangé à cet avis après coup, que l’une des voies du redressement économique passait bien par la restauration des marges des entreprises, qu’on le dise aussi, clairement. Car ce qui me frappe dans les propositions de la gauche du parti concernant le CICE et le pacte de responsabilité, c’est le fait qu’elle raisonne dans le même périmètre tout en n’assumant pas clairement qu’elle partage la même analyse économique.

Dire comme je l’ai entendu : 

« On a déjà restitué 25 milliards aux entreprises. Soit. » 

et pas 

« On a déjà restitué 25 milliards aux entreprises parce qu’on a jugé qu’un volet « politique de l’offre » était nécessaire »

qui ne sent que c’est adhérer au fond à la politique du gouvernement, mais songer surtout à se ménager une porte de sortie pour relancer la rhétorique commode du « social libéralisme » qui fait des « cadeaux aux patrons », dans laquelle il a un peu trop suffi de donner pour se sentir de gauche ces trois dernières années ? Que c’est sous-jouer l’opposition pendant la phase de congrès et être peut-être déjà prêt à la surjouer de nouveau à l’intention des observateurs extérieurs ? Que c’est surtout, et il est temps de le voir, ne pas contribuer à construire le rapport de force qui permettra de formuler ensemble efficacement la deuxième partie du propos, sur lequel mon accord de principe ne fait aucun problème : « les 15 milliards restants seront soumis à la signature d’accords de branches garantissant que la reprise se traduise non seulement par la création mais aussi par l’utilisation efficace et la juste répartition de richesse nouvelles »  ?

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Six mois après: Ayrault, Hollande … et nous.

GERHARD SCHRÖDER ET LE SOULIER DE SATIN

Ainsi donc, la gauche est au pouvoir, et le pays est à droite.

Le rejet du sarkozysme, la polarisation du débat politique par le Front national, l’immense disponibilité du pauvre à la culpabilité en période de crise économique, l’atonie des pulsions utopistes sous les mêmes climats, les lois de l’alternance politique… expliquent en partie cette petite curiosité qui n’en est en fait probablement pas une. Il faudrait y ajouter quelques analyses historiques au long cours. J’ai plaisir enfin à rappeler que la raison principale en est que nous eûmes un excellent candidat, qui s’est transformé en bon Président.

Et alors que la « séquence » rapport Gallois entre dans sa phase de reflux, avisons-nous que les deux principaux enseignements en sont précisément ceux qui viennent d’être énoncés: que François Hollande et la politique qu’il imprime au gouvernement tiennent la route, que le pays n’en éprouve pas moins une certaine surprise d’avoir voté pour l’un et pour l’autre.

Partout à peu près, jusque dans les colonnes du Figaro de lundi matin, que j’ai lu à votre place en bon camarade que je suis, vous trouverez le premier hommage. Voilà un Président de gauche qui sème avant de récolter et qui, contre toutes les règles de la course à l’échalote électoraliste, vient de poser les bases fiscales d’une réduction du déficit budgétaire avant de s’attaquer au problème de la compétitivité. En six mois.

Las, c’est un Président de gauche de gauche! Et de la même manière un peu que les vieux professeurs de grammaire du Soulier de satin de Claudel, qui sont tout à fait d’accord pour du nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien, nous n’avons à l’heure où j’écris absolument rien en France contre un Président de gauche … mais rien, vraiment… pourvu qu’il soit de droite.

Tandis que de gros bonshommes rouges commencent à peupler les rêves de nos enfants, nous rêvons nous de Gerhard Schröder en culotte bavaroise.

COMPETITER, C’EST SOUFFRIR

Donc, la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Moyennant quoi le débat sur la compétitivité n’est sorti qu’à grand peine des limites que lui avait assignées le précédent gouvernement: le coût du travail, du strict point de vue des entreprises.

Dans le Figaro de lundi matin, toujours, la notion de « compétitivité hors coût » était rejetée du côté du jargon. C’est de bonne guerre. Mais que le rapport Gallois, qui lui faisait de notoriété publique une large place, ait été réduit à la compétitivité / coût du travail dans l’essentiel des débats et des articles, voilà qui est plus étonnant. Sauf à en revenir à notre fil rouge: la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Dès lors, songer qu’il est possible de produire quelque chose pour un coût horaire de 50 euros et de le vendre néanmoins sans difficulté parce que des efforts de recherche et d’innovation garantissent une position avantageuse sur le marché … Erreur ! Voilà qui risque de détourner de la vraie et sérieuse question: comment épargner le portefeuille des entrepreneurs français ?

Et songer au coût du travail du point de vue du salarié… Coupable faiblesse! Car il est entendu que lui doit accepter de travailler, et de n’en même pas tirer parfois les moyens d’une subsistance décente, et de payer sa part des cotisations sociales, et dans le sourire encore. Alors qu’il est franchement dégueulasse que dans un pays libre on doive renoncer à l’acquisition d’un ryad à Marrakech pour cause de charges patronales trop élevées.

Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi qu’il était toujours question du volet patronal des cotisations sociales, et jamais du volet salarial? Vous savez, les trucs qui font la différence entre brut et net… Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi que lorsqu’on parlait de 30 milliards d’allègement des charges, il allait de soi dans l’esprit de tout le monde que c’était des charges patronales qu’on parlait? Alors même que le rapport Gallois prévoyait qu’un tiers de ces trente milliards consiste en un allègement des charges salariales. Tout simplement parce que la page 2 du manuel du petit keynésien recommande d’essayer de stimuler la demande, ce qui est plutôt difficile avec des salaires bas encore grevés par des cotisations sociales élevées.

Il est vrai que l’on ne peut pas en même temps rêver de l’Allemagne de Schroëder et de l’Amérique de Clinton. Lui avait mis en place dans les années 90 une politique dite d’Earned income tax credit. Face à la multiplication des travailleurs pauvres, qui ne percevaient pas un salaire leur permettant de vivre dignement, il avait été décidé d’accorder un crédit d’impôt (de charges sociales) aux salariés situés sous un certain niveau de revenus, afin de favoriser le pouvoir d’achat.

J’ai bien dit aux salariés !

Baisser les impôts des travailleurs, plutôt que ceux des entreprises…

Aurait-on proposé une telle mesure qu’on ne l’eût tout simplement pas entendue. L’opinion publique et plus profondément encore les réflexes intellectuels médiatiques, calqués encore une fois sur les cadres du débat tels qu’ils avaient été posés par la majorité sortie, se sont révélés ces dernières semaines indisponibles au moindre effort d’imagination, incapables de penser plus loin que le nez de Juppé et que la culotte bavaroise du fabuleux Gerhard : la compétitivité, c’est la souffrance et rien d’autre. L’innovation, c’est de la bibine. Le travail, un plaisir qui se suffit à lui-même. Devoir le rémunérer, la croix de nos forces vives entrepreneuriales.

Aussi le plan finalement adopté par le gouvernement a-t-il dû tenir compte non seulement d’une situation économique extrêmement tendue, mais aussi des barrières intellectuelles qui empêchent dans notre pays la perception sereine de l’entièreté du champ des possibles.

Pour l’effort les charges salariales, ce n’est – espérons-le – que partie remise. Au pire, nous saurons rappeler nos dirigeants à une politique plus nettement tournée vers la demande. Constatons déjà que le plan retenu ne l’oublie pas : les crédits d’impôt en direction des entreprises sont conditionnés par le maintien et la création d’emplois. C’est bien un pacte.

DE LA PEDAGOGIE ?

Reste qu’il est de plus en plus évident que si la gauche est au pouvoir, la France penche drôlement à droite, sous l’effet conjugué des inerties intellectuelles, mais aussi et surtout des intérêts bien et mal entendus qui les exploitent ou en résultent.

Et c’est le moment de parler un peu de pédagogie et de communication.

Dans un récent article du Monde intitulé « François Hollande rencontre les maîtres du monde », on trouvait le commentaire éclairé suivant consécutif à une rencontre entre le Président et les responsables des grandes instances économiques internationales (FMI, Banque mondiale…):

Un diplomate européen a résumé le sentiment des participants à la réunion de La Muette en termes positifs. « Nous croyions que M. Hollande n’avait pas de politique économique claire, a-t-il déclaré. C’est inexact : il sait très précisément ce qu’il veut faire. Son problème est de trouver la bonne dose de chacun des remèdes et le tempo idéal pour les appliquer. Toutefois, il lui faudra faire des progrès en matière de pédagogie. »

C’est très certainement vrai. Petit test cependant.

  1. Je gagne 36000 euros par an. Quel est le montant de mon IRPP?
  2. Je gagne 36000 euros par an et je vends 150000 euros une entreprise achetée 100000. Quel est le montant de mon IRPP?

Tiens, ça sèche… Y en a même des qui demandent : « c’est quoi, IRbidule ? »

Tous mes collègues enseignants savent pourtant aussi bien que moi qu’une démarche pédagogique suppose la maîtrise d’un pré-requis. En matière de fiscalité, c’est le néant. Sur quelle base espère-t-on dès lors que le gouvernement communique?

SEPT SMIGS ECHOIENT A UN PIGEON

Donc, je gagne 36 000 euros par an. Je paie en gros 3900 euros d’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), moins quelques bidules.

Comment je calcule ça?

Je commence par retrancher 10% de mon revenu pour obtenir mon revenu imposable: 32 400 euros. Me demandez pas pourquoi. Qu’il me suffise de vous dire que c’est la moindre des curiosités de notre système fiscal.

A ces 32 400 euros, j’applique les taux marginaux d’imposition suivants:

de 0 à 5963 euros de revenus, je suis imposé à 0 %, soient 0 euros

de 5963  à 11 896 euros de revenus, je suis imposé à 5,5%, soient 326 euros

de 11 897 à 26 420 euros, je suis imposé à 14 %, soient  2033 euros

de 26 420 à 70 829 euros, je suis imposé à 31 %, soient 1550 euros ( puisque je n’ai dans cette tranche que 9580 euros)

de 70 830 euros à 150 000 euros, je serais imposé à 41%

de 150 001 euros à 1 000 000 d’euros, je serais imposé à 45%

en atteignant les improbables sommets du million d’euros de revenu annuel, je rencontrerais le taux d’imposition à 75%

N’en étant pas là, j’acquitte pour ma part 3900 euros d’impôts pour 36 000 euros de revenus annuels.

Premier arrêt: qui savait comment ça marchait? Et sincèrement, combien ont cru l’espace d’un instant – ou jusqu’à aujourd’hui –  que 75% d’impôts au-delà d’un million de revenus, ça voulait dire qu’on allait demander 1 500 000 euros au malheureux qui gagne 2 millions par an?

A peu près autant que ceux qui ont cru que dans le second cas de figure ( je gagne 36 000 euros par an, et je revends 150 000 euros une entreprise achetée 100 000 ), l’administration fiscale allait me demander 93 900 euros d’impôts.

Ben oui: j’acquitte 3900 euros d’IRPP et je dois payer 60% sur la vente de mon entreprise.

Soient 3900 + 60% de 150 000 = 93 900 euros.

Ben non.

Parce que, pour commencer, les 60% ne portent que sur ma plus-value: la différence entre prix d’achat et prix de vente. Au pire donc, je paie

39 000 + 60% de 50 000 = 33 900 euros.

Et, en réalité, les 60% ne furent qu’un pur coup de com de nos amis les pigeons. Le projet du gouvernement était d’intégrer les plus-values réalisées à l’occasion de la vente d’entreprises à l’ensemble des revenus soumis à l’IRPP. Autrement dit d’aligner la fiscalité des revenus du capital sur celle des revenus du travail, en la soumettant au même barème par tranche, avec en sus l’acquittement de 15,5% de prélèvements sociaux appliqués au montant de la plus-value. Ce qui signifie que 60% n’était pas un taux unique appliqué aux bénéfices réalisés sur la vente d’une entreprise, mais un taux maximal additionnant la tranche supérieure d’imposition (45%) et les prélèvements sociaux qui existaient déjà auparavant (15,5%), ne s’appliquant donc qu’à des revenus très élevés, supérieurs à 150 000 euros par an, et seulement pour les sommes situées au-dessus de ces 150 000 euros.

Ca suit ?

Avant, je payais un prélèvement libératoire: moyennant le versement de 19% des produits de ma vente, augmentés des 15,5% de prélèvements sociaux qui existaient déjà, je pouvais exclure la vente de mon entreprise du calcul de mon IRPP. Je payais donc mes 3900 euros d’impôt sur le revenu + 34,5% (19+15,5) de mes 50 000 euros de plus-value, soit un total de 21150 euros.

Avec le plan du gouvernement, j’aurais payé 7750 euros de prélèvements sociaux (les 15,5% qui n’ont pas bougé)

+ 0% sur les 5963 premiers euros

+ 5,5% sur les revenus compris entre 5963 et 11896 euros, soient 326 euros

+ 14% sur les revenus compris entre 11897 et 26420 euros, soient 2033 euros

+ 31% sur les revenus compris entre 26421 et 70829 euros, soient 13766 euros

+ 41% sur les revenus compris entre 70829 et 150000 euros, soient 2693 euros

Au total, j’aurais donc acquitté un impôt sur le revenu de 26 570 euros pour un revenu annuel de 86 000 euros.

Ce qui, soyons bons princes, représente 5400 euros de plus que sous la législature précédente.

Ce qui, néanmoins, représente un taux d’imposition global de 31%, soit la moitié du taux de 60% sur lequel les pigeons avaient construit leur argumentaire. Ce qui signifie encore, pour le dire en des termes que les va-nu-pieds peuvent comprendre, et en voyant le verre à moitié plein plutôt que complètement vidé par un Etat vampirique, que j’ai la divine surprise, moi pigeon, de voir retomber dans mon escarcelle l’équivalent de sept SMIGs par rapport à ce que j’avais prévu sur ma page facebook… ou fait mine de prévoir.

Qui, sincèrement, ne s’est pas dit en les entendant roucouler: « Quand même, c’est vache! Pauvres pioupious… »?

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait continuer. Dire que mon impôt de 26 570 euros paie la scolarité de mes enfants, mes frais de santé; sert à garantir ma sécurité et mon accès à des infrastructures efficaces – dont je profite soit dit en passant bien plus avec mes 60 000 euros de reste à vivre que le loulou qui en gagne 20000 … avant impôts. Qu’avec 60 000 euros, il y a des chances pour que je puisse placer une partie de mon argent à un taux rémunérateur au lieu de payer plein pot la TVA comme le font, sans qu’il leur prenne pour autant l’envie irrépressible de créer une page facebook, ceux qui n’ont d’autre choix que de consommer tout leur salaire. Qu’avec 60 000 euros, enfin, je peux payer des cours particuliers à mes enfants, une femme de ménage … et déduire une partie de la rémunération que je leur verse de mes revenus imposables.

Avant d’en arriver là, pourtant, il faudrait déjà commencer par donner suffisamment d’outils aux simples citoyens pour qu’il soit impossible, ou du moins difficile, de les faire pleurer sur le sort de contribuables proportionnellement moins imposés qu’eux. Avant d’en arriver là, il faudrait poser le socle à partir duquel un gouvernement de gauche serait susceptible de remporter la bataille de l’opinion, contre un préjugé antifiscal massif.

« L’IMPÔT, C’EST SALE » : HISTOIRE ET ANALYSE DE L’ARGUMENTAIRE ET DES POSTURES ANTI-FISCALES

Ainsi donc, la France est à droite et je vois mal comment – les choses restant ce qu’elles sont par ailleurs – un gouvernement de gauche pourrait gagner la bataille de l’opinion sur la question fiscale, au lieu de se faire retourner comme une crêpe par 60 000 trouloulous dont certains – et c’est bien là le pire – ne sont même pas forcément de mauvaise foi.

C’est que dans le spectre des postures et des argumentaires de droite, l’impôt tient à peu près la même place que l’immigration ou l’insécurité. Moins peut-être qu’un fondamental par lequel on consolide son camp – il se trouve toujours des tendances sociales ou humanistes pour s’opposer à une approche trop marquée à droite -, c’est un ressort efficace pour aller chasser au-delà de ses terres sans risquer de se couper de ses bases. Un papier collant à protestataires de tous poils et de tous horizons. Un éléments de langage à ultra-son qui fait tourner les têtes. Bien installé dans les mentalités françaises par 50 ans d’histoire politique.

Le poujadisme dans les années 50 fut à l’origine un mouvement antifiscal. On l’envisage aujourd’hui comme un mouvement d’extrême droite, mais il attira des gaullistes et des communistes. Il rassembla pour finir 11% des suffrages, sans avoir véritablement ajouté autre chose à son discours que la conservation de l’Algérie Française.

Si Jean-Marie Le Pen est parvenu en 1988 à atteindre le score de 14,4% à l’élection présidentielle, ouvrant ainsi la longue série des résultats mirobolants du Front national dans l’élection majeure, c’est qu’il avait réussi à nationaliser et à homogénéiser l’électorat de son parti, c’est-à-dire à faire de bons scores dans presque toutes les régions, chez presque toutes les catégories sociales, dans presque tous les électorats traditionnellement acquis aux partis républicains. Significativement, une enquête sur les mobiles du vote frontiste révélait que la motivation antifiscale avait rejoint cette année-là chez les électeurs le trio classique immigration-insécurité-chômage. Jean-Marie Le Pen proposait en ce temps-là de supprimer l’impôt sur le revenu. On se convaincra en remontant de quelques pages qu’il est socialement juste. Son électorat ouvrier se tirait ni plus ni moins une balle dans le pied.

Tous les mouvements populistes qui sévissent actuellement en Europe accordent une large place aux argumentaires antifiscaux, quand ce n’est pas eux qui leur ont directement donné naissance. Et justement, ces mouvements sévissent parce qu’ils ont réussi à aller piocher dans à peu près tous les électorats traditionnels, de gauche comme de droite. A quoi le refus de l’impôt n’est certes pas étranger. Autre balle dans le pied.

Alors, lorsque VGE est aux abois en 1981, et sent que Mitterrand va gagner, il agite l’épouvantail fiscal : lorsqu’un pays dépasse 44% de prélèvements obligatoires, il devient de par le fait socialiste … et les chars soviétiques entrent dans Paris.

En revisionnant les débats de 1988 et de 2012, vous vous aviserez que la même séquence se répète : Chirac comme Sarkozy essaient de faire jouer le même réflexe antifiscal, Hollande et Mitterrand les renvoient dans les cordes en leur faisant remarquer qu’ils ont eux-mêmes augmenté les prélèvements obligatoires, en les concentrant simplement sur des impôts indirects, dont la perception est moins claire et qui reposent essentiellement sur les catégories sociales les plus fragiles.

En somme, l’impôt comme l’immigration, chacun sait qu’on ne peut s’en passer. La courbe de l’une et de l’autre est d’ailleurs étonnamment  régulière, quelle que soit l’orientation politique des gouvernements successifs. Comment en serait-on arrivé, sinon, à 56% de prélèvements obligatoires ? Mais à droite, lorsqu’il faut gagner du terrain ou rogner sur celui conquis par la gauche, on sait que ce sont les deux argumentaires à brandir. Face à eux, on perd la notion des communautés objectives d’intérêt. Pour ne donner naissance qu’à l’agrégation d’intérêts souvent contradictoires, ils permettent de basculer derrière une barre symbolique ou fatidique.

Le coup de génie de la tranche supplémentaire d’imposition  à 75% fut précisément de détourner l’électorat de sa pente acquise à l’antifiscalité, en lui faisant porter le regard sur la réalité d’un système économique où l’essentiel de la richesse créée a profité depuis 20 ans à la minorité la plus favorisée… qui bénéficiait dans le même temps de réductions d’impôts. Mais il n’a produit son effet que quelques semaines. Déjà, début mai, vous regardiez comme moi les intentions de vote pour les deux candidats se resserrer. Aujourd’hui, vous voyez les cotes de popularité.  En dépit d’un bon début de mandat.

C’est que, entre autres, le réflexe conditionné et dépareillé de l’opposition à l’impôt a repris le dessus. Que le gouvernement et le Président ne sont pas parvenus une seconde fois à modifier la perception des enjeux fiscaux. Qu’à vrai dire, je vois mal comment ils auraient pu le faire dans la mesure où leurs relais dans l’opinion publique ont globalement déserté le débat au moment où le regard sur le « choc fiscal » était en train de se construire. Parce que tout simplement, ces relais ne savaient ni calculer leur IRPP, ni celui d’un pigeon, réel ou supposé. Parce que, du coup, des gens qui n’avaient pas d’entreprise à vendre et des petits patrons qui paieront moins d’impôts à la faveur du nouveau dispositif (ben oui… refaites le calcul avec des sommes inférieures) sont spontanément devenus les appuis et les alibis de contribuables qui auraient dû mettre plus au pot commun, non pas en vertu d’un régime d’exception, mais en vertu du principe difficilement contestable de l’application de la progressivité aux plus-values sur les cessions d’entreprises.

PETITS RECULS, GROSSES DEMISSIONS

Alors, oui, le gouvernement et le Président ont reculé, d’une certaine façon.

Mais il sont à gauche, la France à droite, et leurs relais dans l’opinion publique atones, voire démissionnaires.

Ils ont lâché sur les pigeons, parce que nous ne les avons pas relayés. Ils reculeront peut-être sur la possibilité de déduire de l’impôt la rémunération des aides à domicile, si nous ne regardons pas ce qui se passe ici : facebook.com/Les4millions.

Ils donnent l’impression d’avoir reculé sur l’économie, faisant le pari pour l’heure d’une politique de l’offre plutôt que d’une politique de la demande … du moins dans une  analyse qui sent très  largement le réflexe conservateur ou la surenchère électoraliste, s’éloigne de beaucoup de la réalité… et témoigne une nouvelle fois de notre abandon du terrain.

Ils reculent aussi  et surtout sur le droit de vote des étrangers. Ils vont peut-être bientôt marcher sur des œufs pour le mariage et l’adoption pour tous : comme si cette question était indexée sur celle de l’impôt et de la politique économique, on voit le pourcentage des français favorables à la réforme fondre à mesure que les divergences semblent s’accumuler entre la société civile et le pouvoir en place (1)… faute de notre relais encore une fois, au-delà des difficultés strictement législatives et constitutionnelles.

L’opposition, d’ailleurs, sait qu’elle a les moyens d’une démonstration de force, et s’unit pour l’occasion, au mépris des valeurs républicaines et de la ligne de séparation nette posée autrefois entre la droite républicaine et le Front national.

Or autant je considère que le Front de Gauche est tout à fait libre de choisir la politique du pire pour se donner l’impression qu’il est un mouvement révolutionnaire avant de finir, atomisé, aux oubliettes électorales, autant je ne comprends pas ce que nous foutons.

Je ne nous vois pas. Je ne nous sens pas.

Quand avez-vous vu, pour la dernière fois, un militant socialiste ou écologiste vous distribuer un tract ? Quelles nouvelles avez-vous de votre député fraîchement élu ? C’est quand la fin du cumul des mandats ? Ils sont où, les appels aux rassemblements et aux actions symboliques sur la place publique pour occuper l’espace face à la réaction sous toutes ses espèces ? Elle est où la promesse que vous m’aviez faite de ne pas croire que l’élection était le terme de nos efforts, mais seulement le début ?

La raison fondamentale pour laquelle je soutiens ce gouvernement et cette présidence, au-delà de toutes les raisons objectives que le discours qui s’installe en profitant de notre mollesse occulte, c’est qu’ils ne sont comptables devant nous et devant les Français des engagements qu’ils ont pris, qu’à condition que nous nous sentions comptables devant eux et devant les Français des moyens nécessaires pour les tenir. Parmi lesquels la mobilisation de l’opinion. Parmi lesquels le militantisme. Parmi lesquels le renoncement à cette attitude de consumérisme démocratique qui est l’apanage des populistes en tous genres, et qui doit le rester.

Au fond, bien sûr que nous sommes minoritaires. C’est notre essence. Et à ce titre, la situation pouvoir à gauche / France à droite est dans l’ordre.

Mais mon Dieu que nous nous sommes vite débandés. Que nous les avons laissés seuls. Que nous avons sottement laissé le terrain de l’activisme à 60000 pigeons mal assortis. Que nous sommes lents à prendre le relais de nos deux louloutes du baiser pour tenir tête à une vision archaïque de la famille et du mariage. Que nous sommes attentistes enfin lorsqu’il s’agirait d’ouvrir la voie au gouvernement pour qu’il se sente en situation de faire participer à la vie publique des centaines de jeunes bloqués dans la frustration par le cumul des mandats, des milliers d’étrangers exclus de la vie démocratique par un code électoral inadapté à la société française. Lorsqu’il s’agirait peut-être sur ces questions, c’est vrai, de le pousser un peu.

DEVENEZ PRATIQUANTS

Allez travailler dans votre section.

Vérifiez que votre député/e a bien renoncé à son mandat exécutif local et est prêt/e à voter la loi sur le non-cumul des mandats.

Allez vous rouler des patins sur les parvis des mairies.

Apprenez à calculer votre impôt et ceux des malheureux, vrais ou prétendus.

Tenez bon avec le gouvernement sur la réduction des niches fiscales, qu’il s’agisse des prélèvements libératoires ou des déductions d’impôt.

Allez battre le pavé et participer aux collectifs en faveur du vote des étrangers.

A l’heure où les chapelets vont fleurir sur le trajet de drôles de manifestations, devenez des citoyens de gauche pratiquants.

(1): à la lecture du monde du 8 novembre, je m’avise que le pourcentage des Français favorables au mariage pour tous et à l’adoption par les couples homosexuels avait baissé au début du mois d’octobre mais est remonté: de 61 à 65% pour le mariage, de 48 à 52% pour l’adoption.