J’en serai.

Le Front National tiendra meeting à Mantes-la-Ville le 3 novembre.
Ce parti n’est pas illégal. A-t-il jamais été sérieusement question d’essayer de le démontrer devant la justice? On voit mal en tout cas pourquoi ceux qui votent pour lui n’auraient pas le droit de le faire. Ni d’assister, comme le pourront tous les électeurs, à un meeting de leurs candidats.
Il est question, pourtant, de « faire quelque chose » le 3 novembre. Et j’en serai.

Les quarante ans d’histoire du Front National et du combat que la gauche a mené contre lui, ce sont un peu quarante ans d’adolescence qui n’en finissent pas, de part et d’autre.
Parce que quand le Front National a perdu ce n’était jamais vraiment notre victoire, et que quand il a gagné c’était toujours un peu notre défaite, ni lui ni nous ne savons encore au juste ce que nous sommes, quelles faiblesses nous entravent et sur quelles forces nous pouvons compter.
Et il se trouve que ma génération, si elle a pris l’histoire en route, non contente de n’avoir jamais connu que la crise, n’a jamais connu non plus que ce combat en défensive. Elle s’est forgée une conscience politique d’où la possibilité de la catastrophe n’était jamais vraiment absente. De petit nuage que quelques rares ivresses ont pu parfois éclipser chez les natures les plus confiantes – dont je ne suis pas -, c’est devenu une chose bien sombre et bien menaçante, que nous n’avons jamais été fichus que d’annoncer. Je ne suis pas sûr que les anciens combattants aient bien conscience de leur chance d’avoir connu la guerre. Il est temps, en tout cas, de passer à autre chose.
C’est compliqué pour tout le monde, bien sûr, de devenir adulte et au vrai, bien peu y parviennent. Il y en a qui ne réussiront jamais qu’à dissimuler les pulsions de leur jeune âge sous une couche de vernis « vieux bois », toujours trop fine, jamais totalement trompeuse. Il y a ceux qui ne se décideront jamais vraiment entre persister en le revendiquant parfois dans des attitudes adolescentes, et prétendre du jour au lendemain qu’ils ont rayé tout ça d’un trait de plume. Avant de s’aviser que c’est ainsi dans la vieillesse et non dans l’âge adulte qu’ils ont atterri, et de revenir aussi sec à leur point de départ.
Entre ces deux adolescences, bien sûr, il y en a une, aujourd’hui, qui semble mieux assurée. Eux avancent; nous sommes sur les talons.
Et pourtant …

Depuis qu’il fermente silencieusement sous les débris de la seconde guerre mondiale et dans les remous des guerres d’Indochine et d’Algérie, le Front National est-il jamais parvenu à mettre fin au va-et-vient entre « dédiabolisation » et retour de ses pulsions obscures?
Depuis 1973 et la rupture fondatrice avec Ordre Nouveau, le FN a-t-il jamais fait son choix entre agit-prop juvénile et respectabilité?
Depuis la campagne de 1995, où le FN avait des chances réelles de devenir la première force à droite de l’échiquier politique, et où Jean-Marie Le Pen s’est lui-même savonné la planche en évoquant pour la première fois le « détail », s’est-il vraiment résolu à renoncer aux actes manqués et à prendre et assumer le pouvoir?
Depuis 1999 et la première guerre des chefs, le FN est-il jamais vraiment parvenu à sortir des querelles d’ego, que ce soit en « sifflant la fin de la récréation » comme l’avait alors dit Jean-Marie Le Pen ou en acceptant que le mouvement s’affranchisse des coups de menton et des bombements de torse de son chef de bande?
Tous ces inachèvements dans la mue du parti d’extrême-droite, nous ne parvenons jamais pleinement à les voir et à les exploiter comme les faiblesses qu’ils sont. Souvent, même, sur le terreau de notre impuissance, ils en sont venus à paraître des forces. Les allers-retours entre « dédiabolisation » et « réactivation des fondamentaux » ont fini par nous donner le tournis au point que nous ne sommes jamais très loin de perdre de vue que c’est d’abord et avant tout pour le FN que c’est un problème. La dimension charismatique du mouvement nous laisse éberlués, et nous ne nous avisons pas suffisamment qu’elle a toujours été en contradiction avec la création d’une structure de parti stable et efficace. En fait, nous sommes toujours là à attendre que le FN devienne clairement quelque chose – un parti très méchant et très dangereux ou un parti comme les autres – pour savoir comment le prendre, alors que c’est précisément à l’endroit de son hésitation permanente, de son impossible maturité et de son éternelle adolescence qu’il faudrait commencer – car on n’en serait qu’au début – par porter le fer.

Regardez Cyril Nauth, posant aux côtés des quatre candidats avec lesquels il partage les premières places sur la liste FN aux régionales: ces yeux dans le vague, ces mains parties se réfugier sous la table, gênées de ne savoir se croiser avec cet air de confiance que parviennent à leur donner les grands, cette assise du bout des fesses, ce buste enfin qui n’ose ni le dossier ni l’affalement…

image L’image de certains de mes élèves lors des réunions parents-professeurs me vient peut-être aussi parce qu’il y a une part évidente de colère dans ce malaise. Là où ses petits camarades ont l’air de s’ennuyer ferme mais parviennent à jouer le jeu, lui fulmine intérieurement. On ne sait pas bien d’ailleurs si ce n’est pas une soudaine envie de se lever et de claquer la porte qui lui donne cet air emprunté.
Qu’est-ce qui peut faire bouillir ainsi un bon petit soldat de cette trempe-là, qui s’est toujours montré si ferme sur ses appuis?

Le fait précisément qu’on lui demande d’en faire encore plus. De continuer à donner le change pour ses propres fragilités et pour celles de son parti. D’accepter le rôle infantilisant du second couteau pendant que papa (Philippe Chevrier, responsable départemental du FN et tête de liste dans les Yvelines pour les régionales) joue les doctes devant sa bibliothèque en papier peint. Et de savoir que ce sera à lui de se tenir en équilibre au milieu des impulsions contradictoires que lui transmettront les responsables de son appareil, éternels adolescents attardés.
Car depuis les luttes d’influence souterraines entre Jean-Marie Le Pen et Jean-Pierre Stirbois, les manoeuvres de la guerre entre Jean-Marie Le Pen et Bruno Mégret et les affrontements à la tribune entre Marine Le Pen et Jacques Bompard, le FN est-il vraiment parvenu à trancher le débat entre conquête d’exécutifs locaux et concentration sur la poursuite de gros scores au national?
Je ne le crois pas, et Cyril Nauth est mieux placé encore pour le savoir.

Lui doit gérer une ville; les cadres du parti lui demandent de passer son temps à achalander une vitrine. Lui commence à comprendre que gérer une ville implique un minimum de mouvement; dans le discours des cadres, « gérer » a toujours été synonyme d’attendre. Attendre que Marine Le Pen, à l’opposé du discours qui était le sien il y a dix ans, se décide finalement à partir à la conquête du Nord-Pas-de-Calais-Picardie. Attendre que Marine Le Pen décide elle-même comment elle va attendre la présidentielle à la tête de sa bien encombrante région, si elle la gagne. Attendre que Marion-Maréchal Le Pen, en fonction de la configuration, se décide à sortir du bois. A moins qu’elle ne décide elle-même d’attendre. Attendre sans perdre la base, ni aucune des strates de convertis, ni l’oreille des potentiels. Attendre en tenant son rang aux rares occasions où on le donne en exemple. Mais surtout attendre en rongeant son frein quand il est évident – et ce doit être une expérience quotidienne – qu’un exécutif local – et surtout un exécutif local comme le sien, si éloigné du Sud-Est et du Nord, où l’on sait mieux cacher ou même faire fructifier les contradictions du mouvement – est toujours au Front National une sorte d’enfant non désiré. Qui sera bienvenu tout à la fois de s’élever tout seul, de devenir adulte malgré les comportements infantiles de ses parents et de leur témoigner la gratitude qu’ils se figurent leur être due.
Faire mine d’être content en étant présenté comme celui qui « s’efforce de montrer que le FN peut gérer un exécutif avec bon sens » – drôle de compliment, hein! – et savoir qu’on servira surtout les intérêts de la vieille garde, dont l’inaction au conseil de région sera bien plus confortable que la sienne à la mairie de Mantes-la-Ville. Recevoir à la tribune les éloges d’un Wallerand de Saint-Just, pas moins paradoxaux probablement que ceux de Philippe Chevrier, et dont on ne sait pas bien, au juste, à quel titre c’est à lui qu’il revient de les formuler. Porter sur ses épaules nouées tout un édifice qui vous méprise.
Et redouter peut-être qu’au milieu de tout ça l’opposition se réveille et que les citoyens commencent à demander des comptes…

Je ne me fais pas d’illusions, hein.
Nul ne sait jusqu’où vont les ressources de soumission de Cyril Nauth. Ni d’ailleurs celles de l’atonie qui lui fait face.
Mais si attaquer le FN là où le costume le gratte est un point de départ possible, il est évident que notre présence le 3 novembre se justifie au moins par l’opportunité qu’il offre de mettre en évidence le marché de dupes sur lequel n’ont jamais cessé de reposer les candidatures du FN aux élections locales: plus nous y briguerons vos suffrages et plus nous vous renverrons aux échéances nationales pour ce qui sera de satisfaire vos attentes (en croisant les doigts de la main gauche pour gagner, et ceux de la main droite pour en être quitte pour une nouvelle « défaite d’avenir »); plus vous nous accorderez de responsabilités, moins nous en assumerons à votre égard; plus nous aurons de pouvoir, et moins nous l’exercerons; plus nous dirons « urgence » et plus vous attendrez. Pour les réclamations, s’adresser au jeune homme à la cravate rouge.

Entendons-nous bien: je pointe les fragilités du FN mais je sais qu’il est fort. Dans cette manière qu’ont souvent les adolescents de se toiser, jamais un seul d’entre eux n’est devenu pleinement adulte du seul fait qu’un éclair de lucidité lui avait révélé les complexes de son voisin. Parvenir à les formuler lui a souvent fourni un réconfort dont il aurait eu tort de se priver. Mais soyons francs: vienne un photographe et vienne le moment où, fatigués de nous contraindre pour paraître ce que nous ne sommes pas bien sûrs d’être, fatigués de dissimuler nos frustrations, nous finissons par nous relâcher … et nous voilà sur la photo avec l’air pas plus solide que Cyril Nauth.
Je n’ai pas de certitude absolue en la matière. Peut-être serai-je, comme c’est souvent le cas en psychologie, un de ces passeurs qui ne peut aider ses petits camarades que parce qu’il est lui-même resté au milieu du gué. Ca vaut ce que ça vaut donc, mais il me semble que j’ai commencé de me sentir beaucoup plus à l’aise assis, beaucoup moins à l’étroit ou au large dans mes costumes et beaucoup plus maître de mes coups de sang au fur et à mesure que se sont opérés quelques changements.

Je crois d’abord qu’il s’est vraiment passé quelque chose le jour où j’ai compris que les silhouettes qui gravitaient autour de moi avaient en fait autant d’épaisseur que j’en attribuais à mon auguste personne.
Et nous avons clairement eu tort chaque fois que nous avons adopté dans notre lutte contre le Front National une attitude moralisatrice et condescendante, dont cette phrase de Bernard-Henri Lévy, prononcée au lendemain du 21 avril 2002, pourrait offrir le modèle consternant: « Il faut expliquer aux gens que ce n’est pas bien de voter Front National. ».
Nous avons contribué à pousser plus avant dans le giron du FN ceux dont le moteur de vote était déjà le sentiment d’être méprisés. Nous avons donné, pour beaucoup d’hésitants, plus de crédit qu’il n’était nécessaire à son discours populiste. Dans le même temps, en nous montrant d’une manière générale incapables de tenir pour nos égaux ceux à qui nous nous adressions, nous nous sommes coupés de tous les citoyens dont nous nous croyions le soutien acquis du seul fait qu’ils étaient les cibles du discours frontiste. Moyennant quoi, nous ne les traitions pas toujours selon des présupposés fondamentalement différents de ceux de la famille Le Pen elle-même.
Il est juste et il est rassurant que le coeur nous monte en gorge et le rouge aux joues lorsque tombent – même si nous les savons en partie injustes, aussi – les verdicts « gauche arrogante », « gauche bien-pensante », « gauche bisounours ».

Mais en même temps, j’ai justement appris à m’arranger avec la honte.
Et ce serait une erreur que d’en venir à rougir de tout ce que nous avons tenté depuis que le FN est devenu une véritable menace électorale.
Peut-être parce que le fait que le FN ait eu un accès moins direct aux leviers de l’action politique que d’autres mouvements d’extrême-droite en Europe tient, autant qu’à notre système électoral et à ses propres hésitations, à l’énergie, à la gaieté et à la détermination qui restaient de nos manifestations chaque fois que l’arrogance n’y avait pas tenu trop de place. Et cette étrange manière aussi, parfois, de contester le verdict des urnes.
Sûrement parce que nos actions, pour cucul la pral’ qu’elles aient été parfois, ont contribué à ce que le FN n’apparaisse toujours pas, après 40 ans d’existence, comme un parti comme les autres. Ce qu’effectivement il n’est pas, même si ce n’est pas seulement, comme trop souvent nous nous sommes contentés de le croire, en raison de sa position sur l’axe de la morale.
Or gare: la prise de conscience de n’avoir jamais vraiment trouvé l’angle d’attaque adéquat contre le FN et de nous en être trop souvent remis à une sorte de magistère moral auquel rien ne nous autorisait vraiment ne doit pas nous conduire à participer du grand affaissement, entamé lorsque Nicolas Sarkozy, en 2012, a affirmé que le FN était compatible avec la République, et qui s’achève sous nos yeux chaque fois qu’un responsable politique de droite dit que le FN est désormais un parti pleinement intégré au champ Républicain, et dont la critique doit se concentrer sur le volet économique de son programme.
Nous avions crié haut à l’époque et nous ne nous exprimons évidemment pas aujourd’hui dans les mêmes termes qu’un Gaspard Koenig, par exemple. J’ai pourtant l’impression que les petites musiques se superposent à notre insu lorsque nous disons devoir nous en tenir à des « critiques de fond ». De la même manière que « gérer » a drôlement l’air de vouloir dire attendre, que « critique économique » assonne étrangement avec « à vos siphons! », « critique de fond » ne me semble jamais à l’abri de se découvrir proche parent de « pas de critique du tout ». La partition que nous avons à jouer n’a rien à voir avec la course de lenteur ou avec la drôle de guerre à laquelle se livrent, selon la formule désormais consacrée, la droite extrême et l’extrême droite.
Aussi je ne chanterai pas demain, comme je le fis à mes quinze ans, sur l’invitation d’ailleurs de certains de ceux qui – me dit-on – doutent en ce moment de l’opportunité d’une action le 3 novembre:

F comme fascistes
N comme Nazis
A bas, à bas, le Front National.

Mais je n’ai pas honte de l’avoir fait. Et alors que les commémorations de la guerre d’Algérie ont à chaque fois été si malicieusement et si grossièrement instrumentalisées par les mairies FN, alors que seules les mosquées et les cantines ont semblé réellement dignes de leurs énergies, alors que lorsqu’un Robert Ménard s’aventure à donner un vague contenu à ses promesses sociales en créant une mutuelle municipale, il en confie la gestion à l’ancien chanteur du groupe « Ultime assaut », auteur du titre « Mohamed, mouche à merde » et de ce sordide refrain:

« 1. Les cheveux crépus
2. Le nez crochu
3. Les doigts fourchus
4. Les lèvres lippues »

je ne renoncerai certainement pas à mon mantra personnel, même si je le garde pour l’intimité et, à la ville, en-deçà de la barrière de mes lèvres, juste de quoi faire vibrer mes buccinateurs:

Quand 15 % de matière grasse
d’viennent 50
Pas d’régime à la Vichy;
faut l’dire: Nique les nazis! »

Mais ce n’est pas parce que nous montons au front une chanson aux lèvres que nous sommes des héros. Nous ne montons pas au front, d’ailleurs. Nous sommes aussi libres de choisir nos métaphores, pour peu qu’elles nous inspirent, qu’impérativement tenus de ne jamais les prendre au sérieux. On sort de l’adolescence, justement, lorsqu’on s’avise qu’on ne vivra jamais rien qui égale en intensité les superproductions de l’imaginaire collectif ou de notre cinéma intérieur. Que ce n’est qu’avec le passage du temps, et au prix forcément de petits arrangements avec la réalité des faits, qu’il apparaîtra, peut-être, que nous avons participé à des drames.
J’ai parfois l’impression, pourtant, que nous nous attendons à ce qu’il s’en joue un sous nos yeux, de drame, et que, je ne sais comment, le rôle que nous sommes censés y jouer nous soit clairement indiqué. Si nous ne vivons pas un peu dans cette juvénile illusion, comment comprendre la constance avec laquelle revient dans notre discours cette idée selon laquelle le Front National à Mantes-la-Ville n’aurait au fond rien fait de décisif, qui justifie que nous nous mettions pour de bon en mouvement?
Mais … il est clair qu’il ne fera rien de décisif, le Front National. Voir au-dessus. Et que ce n’est certainement pas pour autant qu’il ne se sera rien produit d’essentiel.
Une ville qui meurt ne vole pas en arrière en moulinant des bras et en criant « no pasaran! ». Une ville qui meurt, ce n’est rien de plus que des enfants qui n’ont plus dessin, plus foot, plus d’éducateurs. Certains d’entre eux finiront par confier qu’ils se sentent « trop noirs », ou « trop sales », comme plusieurs l’ont fait à Vitrolles. Mais ce sera dans le secret des cabinets de psy, et nous n’aurons même pas loisir de faire pleurer dans les chaumières.
Ce n’est rien de plus que des centaines de personnes privées de la solennité et du recueillement de leur culte par un toit pas très fiable, un trottoir trop étroit, la nécessité de traverser dangereusement, l’exposition à des regards réprobateurs, méfiants, ou simplement même maladroits dans leur effort pour ne paraître ni réprobateurs ni méfiants.
C’est une friche industrielle dont il disparaît progressivement des mémoires qu’elle fit l’objet, autrefois, d’un projet de rénovation urbaine. Ce ne sont parfois rien de plus que des nids de poule qui se multiplient. Ce n’est au fond même pas un drame. Au vrai, d’ailleurs, une ville ne meurt pas. Elle disparaît de la carte, aussi insensiblement qu’elle y était apparue. Juste beaucoup plus vite.
De sorte que c’est au moins autant pour des raisons pragmatiques que pour des raisons éthiques qu’il faut décourager tout ce qui pourrait s’apparenter de près ou de loin à une stratégie consistant à vouloir tirer les marrons du feu. Il n’y a rien qui ait le prestige esthétique d’un incendie quand une ville disparaît de la carte. Et il ne pousse rien de comestible dans les lézardes de sa voirie et de ses bâtiments.
Une ville qui meurt, ce n’est jamais livré avec un costume de maire courage ou d’opposant magnifique.

Je ne sais trop si c’est nous dédouaner ou, au contraire, charger encore la mule que de dire cela. Mais au fond: nos airs pontifiants de père-la-morale, nos rêves d’aérobics dans des maquis imaginaires, nos poses de Machiavel à la petite semaine, est-ce autre chose que de la peur? Peur de n’y rien pouvoir. Peur, même, de ne jamais faire autre chose qu’atteindre l’opposé exact de l’objectif fixé. Mal dissimulées l’une et l’autre par ces poses caricaturales vieilles de 20 ans maintenant.
On quitte un peu l’adolescence quand on cesse d’avoir peur de tout et de rien. Ce qui revient toujours un peu à l’accepter, la peur, plutôt que de s’étudier à la cacher derrière des paravents où elle deviendra inaccessible à la raison.
Constater que nous n’avons jamais vraiment fait perdre le FN, mais qu’en revanche nous avons toujours un peu contribué à le faire gagner n’est évidemment pas rassurant. C’est constater cependant – et il serait dommage que cela passe inaperçu, en ce que c’est aussi une manière de conjurer la peur – que le FN ne maîtrise pas lui-même totalement les ressorts de sa progression. C’est constater surtout qu’on n’a pas encore adéquatement appréhendé le phénomène du vote Front National.
Or, depuis que nous n’en finissons pas de savoir que nous ne savons pas grand’chose et que nous n’en finissons pas de faire le constat de notre manque d’expertises, avez-vous remarqué comme il ne cesse de nous pousser des experts dans tous les azimuts, en fait de montée du Front National – et, tiens donc!, beaucoup moins nombreux lorsqu’il s’agit de descente, figurez-vous…
Viendrez-vous aux abords de la salle Jacques Brel? Ou, au contraire, n’y viendrez-vous pas? adhérez-vous à un parti politique ou y renâclez-vous? êtes-vous engagé dans le monde associatif ou ne l’êtes-vous pas? donnez-vous aux mendiants dans le métro ou ne leur donnez-vous pas ? seulement s’ils font de la musique ou même s’ils n’en font pas? faites-vous de la boxe ou du yoga? est-ce au milieu de Saint-Germain des Prés ou de la dalle du Val Fourré que l’envie vous a subitement pris, un dimanche, de boire un café? quand avez-vous pour la dernière fois cuisiné des légumes bio? comment s’appellent vos enfants? … soyez sûr qu’il y aura toujours une fille ou un gars, sûr de son fait, qui vous dira que c’est ça, justement, très exactement ça, qui fait monter le Front National.
Il s’en trouve à tous les carrefours des réseaux sociaux, des camarades qui, quoiqu’eux-mêmes indubitablement encastrés dans le talus, seront toujours disponibles pour commenter doctement vos sorties de route supposées. Prétendrai-je que je n’ai jamais été à leur place, à combattre la prise de conscience pleine et entière de mon propre désarroi par cette sorte d’anti-pensée magique: quoique nous fassions, il n’en sortira que le pire ? A me faire croire que je faisais encore quelque chose d’utile, en feignant de savoir quand je ne savais vraiment plus, alors que c’est précisément derrière ce type de faux-semblants que se profile le risque du renoncement ?

Or nous ne serons courageusement et honnêtement à la hauteur du moment qui nous échoit – constat de notre échec et de la nécessité de relancer tout à la fois l’action et la réflexion – que si nous parvenons à nous y tenir collectivement.
Et dans la récurrence de ce « c’est ça qui fait monter le FN », à tout propos et dans toutes les positions syntaxiques, il y a évidemment une résistance forcenée à la prise de conscience collective d’un échec collectif. Une manière très adolescente de trouver en l’autre la raison première de ses propres échecs.
Je ne vois vraiment pas comment nous pourrions espérer mettre le FN sur le reculoir, à Mantes-la-Ville et ailleurs, si nous ne cessons pas de nous jeter en permanence mutuellement à la tête cette accusation d’être responsables de l’ascension du Front National. Non pas parce que nous n’en serions pas en effet tous en partie responsables. Mais parce que si nous le sommes tous pas mal, et de cent manières différentes, nous ne le sommes jamais autant, précisément, que quand nous feignons n’avoir jamais rien eu à faire ensemble, n’avoir partagé aucun socle idéologique et aucun héritage historique communs, n’observer aucune convergence dans les rêves que nous formons pour nos villes, nos communautés d’agglomération et nos régions. Quand nous nous plaçons les uns par rapport aux autres dans des postures de juges bien haut sur leurs estrades, comme si les turpitudes dont nous nous sommes rendus coupables n’avaient pas une partie de leurs racines dans des dévoiements de l’action politique qui font partie de notre histoire commune, comme si les erreurs que nous avons commises à notre corps défendant n’étaient pas aussi l’envers de certains de nos espoirs communs.
Ce n’est pas l’absolution générale, hein.
Mais à charge – impérative – pour chacun de faire son examen de conscience et de voir à quel moment et comment, dans la chronique de la catastrophe aussi imprévisible que clairement annoncée qui a conduit Mantes-la-Ville à tomber comme un fruit mûr dans l’escarcelle du FN, il a joué à plein un rôle que le Front National n’aurait jamais osé lui proposer.

Et puis à charge pour tous de reprendre langue. Et d’en finir avec cette drôle de façon qu’ont les ados de ne témoigner jamais autant de dédain qu’à ceux qu’ils meurent d’envie d’approcher.
Ne me dites pas que nous ne pouvons pas nous mettre d’accord sur une partie au moins de tout ce qu’il y aura à faire lorsque Mantes-la-Ville sera revenue dans son assiette.
Sur le diagnostic au moins, d’une ville dont l’effondrement industriel a provoqué un mécanisme très douloureux de désidentification à une certaine culture ouvrière. Et une fois cela dit, ne me dites pas qu’un social-démocrate pas trop téméraire et un marxiste orthodoxe ne seraient pas d’accord pour considérer qu’une conscience populaire heureuse, c’est tout simplement une conscience populaire redevenue capable de se projeter dans l’avenir.
Ne me dîtes pas que nous ne savons pas qu’il faudra figurer un peu plus dignement dans la future communauté d’agglomération si nous voulons redonner toutes ses chances à cette cité. Et que, ma foi, ce n’est pas non plus la mer à boire pour peu que nous ne nous contentions pas de commenter les turpitudes de ceux d’en face.
On devrait pouvoir activer alors d’autres leviers que le sempiternel immobilier d’entreprise, la systématique célébration d’une ouverture d’usine qui ne conserve que la moitié de l’emploi antérieur et d’une grande surface commerciale qui cache un peu la misère. On devrait pouvoir faire quelque chose de la Seine. On devrait pouvoir faire quelque chose de ces infrastructures ferroviaires. On devrait pouvoir faire quelque chose d’Eole, plutôt que de l’attendre seulement comme le font ceux d’en face.
On a certainement mieux à proposer, aussi, en fait de vision d’avenir industrielle, que l’éternelle réitération de notre glorieux passé automobile. Il y a du vent, il y a de la campagne un peu partout, il y a de l’eau courante, et il y a la Normandie à nos portes, en pointe dans certains segments porteurs du renouvelable. Il paraît même qu’il y a des imprimantes 3D pas très loin, et un pays de Cocagne à nos portes où on trouve deux fois moins de chômeurs que partout ailleurs ( ne vous énervez pas: je parle de Houdan, pas de l’Allemagne)
Or je me suis laissé dire que nous an avions pas mal, nous, des chômeurs, et de la précarité énergétique aussi, ainsi que des jeunes curieux, avenants et souvent pas si mal formés.
On pourrait sans trop de tension entre nous commencer par envisager de leur rendre au plus vite, en effaçant ainsi la triste parenthèse où nous sommes à cette heure, ce que le Conseil Municipal leur avait accordé à Mantes-la-Ville dès 1876, moyennant rallonge du salaire de l’instituteur: du dessin, de la musique et du sport.
Si, peut-être, le 3 novembre était aussi l’occasion de se mettre enfin à discuter de tout ça, ou de se signifier même timidement, même par de très subtiles et adolescentes minauderies, qu’on est prêt à le faire, même si jamais le premier soir, ce serait peut-être mieux que de se demander, comme certains le font peut-être en ce moment, aux côtés de qui ils risqueraient de s’y trouver si finalement ils se décidaient à y aller, le 3 novembre.

Publicités

Pas d’histoire – La banlieue n’existe pas

( Cet article a été publié pour la première fois en avril 2012)

J’étais à Aulnay-sous-Bois samedi matin. Le temps de repasser par chez moi entre 13H et 15H, j’y étais de nouveau pour le meeting de François Hollande. J’en sortis à 19H30. Nouveau passage éclair par le XIXème, et direction Mantes-la-Jolie par l’omnibus circulant entre 21H56 et 22H50.

Je fus à l’Est, je fus à l’Ouest. J’y fus de jour, j’y fus de nuit. J’y fus à pied, j’y fus en train et même en RER. Et j’en suis vraiment désolé, mais je n’ai rien à raconter. Le meeting, bien sûr, mais je veux dire: rien de ce à quoi vous vous attendriez.

Quiconque a l’esprit narratif, pourtant…

Si Hugo a mis les Thénardier à Montfermeil, je suppose que c’est pour une bonne raison. Et je m’avisais samedi soir qu’il y avait presque autant de poésie sur le présentoir en plexi du grec de la gare d’Aulnay, où chaque sandwich a reçu le nom d’une cité, que dans les noms de pays de Proust: 3 Keus, 4 Keus, Rougemont, Beaudottes, Combray, Méséglise… Comme si c’était, de soi-même, matière à roman.

Les ados du cru, d’ailleurs, ont inventé leur technique narrative à eux. Quand il m’arrive d’aller au lycée à pied, j’en double forcément deux ou trois qui dévident d’interminables chapelets d' »arrrès »: « Arrès, il me dit, comme ça, genre « eh mais j’sais pas ». Arrès je lui dis « Ah ouais tu sais pas? ». Arrès il me dit « Ouais j’sais pas »… genre, t’as vu. Arrès, je le rappelle… » Ils sont prêts. Il ne reste plus qu’à trouver des choses à raconter dont narrateur et auditeur soient également convaincus. Et les trois héros de La Haine l’attendaient déjà, il y a plus de dix ans, ce récit qui leur aurait occupé leur après-midi.

Il y en a bien des récits de banlieue, c’est vrai. Pour l’essentiel ils sont journalistiques. Mais ils rebondissent à ce point de poncifs en lieux communs, sans jamais se charger de la moindre épaisseur humaine, qu’on les suppose toujours plus ou moins frelatés. Ceux qui y ajoutent suffisamment foi pour y trouver quelque frisson et des raisons de voter de travers en redemanderaient-ils si souvent de nouveaux s’ils n’avaient quelque peine à reconstituer une réalité fiable en additionnant les morceaux de réchauffé qu’on leur sert? Des barbus et des surdiplômés, des bons p’tits gars et des dealers milliardaires qui vivent toujours chez leur maman, le communautarisme et ce mer-veil-leux mélange des cultures et des nationalités, des parents dépassés et des « mères courage »…

Dans le petit monde des lecteurs qui pensent bien, on entend souvent regretter que la banlieue et son langage n’aient pas encore donné naissance à un grand roman. A une échelle plus large, que disait-on quand on se demandait quand la France, après les Etats-Unis, élirait un Noir ou un Arabe à la Présidence de la République, sinon qu’on espérait que le récit d’une glorieuse trajectoire viendrait bientôt donner une forme narrative, un sens et une conclusion collectivement validés à l’expérience des banlieues?

On attend le grand récit. On sait que la vérité sort de la bouche des romans. Tout signale la banlieue comme un matériau extraordinaire. Et ça ne prend pas. Ca ne tient pas à la page.

Et si, tout simplement, la banlieue n’existait pas? Et si, comme l’a dit samedi un gars de Rouen à Aulnay, ce qu’on appelle la banlieue n’était en définitive rien d’autre que la France.