Le théorème de Reich et Keynes

Est-il rien de plus emmerdant que de recevoir 20 millions d’euros de rémunération sur une année?

Passé le premier enthousiasme, même mes élèves, chez qui il serait fort à proportion des années passées à sucer des cailloux, s’aviseraient rapidement que 54794 euros par jours en Requins, joggings et grecs…

Moi qui regardais les voyages hier, où aller?

Et j’aurais beau compléter mes dépenses en Clarks, vêtements bizarres et gueuletons insensés …

Et mes va-nu-pieds, Zlatan et moi ne serions qu’à moitié dans les affres, n’ayant pas de patrimoine constitué de longue date pour limiter encore les postes de dépense et ajouter encore encore à nos revenus. Qu’on songe au désarroi d’un vrai riche, par comparaison avec celui d’un parvenu dans mon genre.

Certes, il peut donner un peu d’argent de poche à sa femme. Et cette dernière aller participer au club (pardon: à la PME) d’achat de chevaux de course créé autrefois par Mme Woerth. Fausse bonne idée d’ailleurs: eu égard à l’utilité publique de l’entreprise, les sommes investies sont en partie défiscalisées. J’en ai presque autant après qu’avant d’avoir dépensé.

J’ai beau faire, il ne me reste qu’à thésauriser/placer. Pas sur un livret A: le plafond est placé à la moitié de mon revenu quotidien. Pas trop en France si possible: impôts. Pas trop non plus sur les marchés obligataires ou sur les grosses valeurs industrielles françaises dont les rendements sont médiocres. Mon banquier et mon fonds d’investissement m’orientent plutôt sur des petites valeurs qui montent et dont je ne sais pas bien à quel produit elles correspondent, ou sur des entreprises localisées dans des pays où la croissance est forte. J’ai aussi des trucs un peu compliqués mais dont ils m’ont dit qu’ils étaient parfaitement sûrs. Des champs de carotte au Mexique. Et dix appartements à Paris dont cinq sont inoccupés.

Venu à bout de mes 20 millions, j’en ai donc consommé 5 dans le meilleur des cas et placé 15 qui alimentent les bulles spéculatives boursière et immobilière, la fuite des investissements à l’étranger, l’optimisation fiscale et les banques off-shore … en un mot, les crises actuelles et à venir. Pour l’économie réelle, pas grand-chose. Mais qu’irais-je investir dans des entreprises dont de moins en moins de gens ont les moyens de se procurer les produits? Rapport au fait que les revenus se concentrent progressivement entre mes mains et celles de mes semblables.

Qu’on répartisse en effet les mêmes 20 millions entre 400 personnes. 50 000 euros chacune. Autant pour l’économie réelle, les ressources fiscales de l’Etat et les placements utiles au financement de la construction de logements ou de la transition énergétique.

Théorème de Reich et de Keynes:

Etant désormais acquis que ce ne sont pas les riches qui font fonctionner l’économie

Que le maintien d’une capacité d’investissement importante et d’une demande globale forte sont également nécessaires au fonctionnement des économies, et même que l’une et l’autre s’alimentent

Réduire les inégalités n’est pas un à-côté charitable des efforts à consentir pour sortir de la crise, mais le seul moyen de le faire.

Robert Reich, Le jour d’après

 

Le multiplicateur mélenchonien

( Article publié pour la première fois le 30 mars 2012)

John Maynard (Keynes) donne 400 euros de plus que d’habitude à A. A ne comptait pas dessus. Il peut faire réparer la voiture familiale; sa femme, B, au chômage, postuler pour de l’aide à domicile. C, le garagiste avait 4 voitures à faire réparer ce mois-ci, contre une seule le mois dernier. Il a pu faire passer D en temps plein avec une partie de l’argent de A, l’autre permettant d’acheter la pièce et de faire travailler l’entreprise E. Qui investit et embauche puisque les commandes affluent….

La somme s’échange plusieurs fois, s’investit plusieurs fois, provoque plusieurs retours sur investissement. Le pays s’enrichit.

Oui mais… Nous voici en 2011.

Au mieux, imaginons que les partis de gauche supposément alternative n’en soient pas venus à proposer la consommation et le pouvoir d’achat pour seul horizon au prolétariat (comme dirait mon ami Fred).

Jean-Luc donne 400 euros de plus à A. A ne comptait pas dessus. Il peut faire réparer la voiture familiale; sa femme, B, au chômage, postuler pour de l’aide à domicile. Elle gagne une misère et permet surtout aux actionnaires d’une entreprise qui a sauté sur les aides de l’Etat dans ce secteur d’activité et fonctionne aux trois quarts avec des stagiaires non rémunérés de toucher des dividendes. C, le garagiste, va pas s’emmerder à embaucher quelqu’un qu’il peut payer au noir pour quelques heures par-ci par là. Quant à l’entreprise E, notons qu’elle est désormais allemande, et que si elle vend en France, elle y achète de moins en moins.

Au pire, Jean-Luc donne 400 euros à A, et A – comme il est probable puisque les partis de gauche supposément alternative ont bien vendu la consommation comme ultime horizon au prolétariat – achète un écran plat de marque B.

Dans le premier cas, nos 400 euros sortaient du circuit économique national progressivement, par de petits trous d’air. Ici, dès le premier échange, la somme circule, s’investit et se multiplie… en Allemagne, aux Etats-Unis, en Chine, en Inde.

D’ailleurs, l’entreprise B, pas plus conne qu’une autre, s’avise que Jean-Luc est en train de jouer les derniers sous de la France à la roulette Russe et qu’il y a de la thune à éponger vite fait bien fait. Comme par magie, les prix augmentent.

Le mois suivant, pour payer ce SMIG à 1700 euros qui ne valent finalement pas beaucoup plus que les 1300 de départ, il faut emprunter, détruire du capital (vendre des biens de l’Etat, des entreprises…) puisque l’économie n’a produit que très peu de richesses nouvelles.

C’est le multiplicateur mélenchonien.

J’aimerais mieux que ce soit François qui décide de ce qu’on fait des 400 euros, et qu’on resserre un peu les mailles du filet avant de les lâcher dans le circuit économique.

Merci.