Laissez les enfants tranquilles

L’ordalie était un rituel judiciaire et religieux pratiqué au moyen-âge. Elle consistait, dans les cas difficiles à trancher et en l’absence de preuve notamment, à soumettre l’accusé à un supplice physique à l’issue duquel, Dieu aidant ou pas, sa culpabilité ou sa bonne foi éclateraient au grand jour.
Qu’un petit pote manifeste un léger inconfort en allant chercher un galet au fond d’une bassine d’eau bouillante, qu’il mette de la mauvaise volonté à cicatriser proprement après qu’on lui a fait porter une barre de fer rougie au feu et qu’on lui a enveloppé les mains dans un linge trois jours durant, ou qu’une sorcière refuse de flotter à la surface d’un lac ne nous semblent plus des preuves évidentes de leurs culpabilités respectives, surtout si la dernière a été préalablement lestée d’une bonne grosse pierre. Le bon sens commençant probablement à venir à nos ancêtres, on trouva des substituts habiles.
David Crouzet explique dans Les guerriers de Dieu comment les enfants en vinrent à jouer un rôle de plus en plus important dans les pratiques judiciaires tandis que, sortis des ténèbres gothiques, nous consacrions nos intelligences nouvellement acquises à la faveur de la Renaissance, à nous entrezigouiller rapport au fait que certains étaient catholiques et d’autres protestants. C’est ainsi que l’Amiral de Coligny ne fut définitivement achevé en ouverture du massacre de la Saint Barthélémy qu’après qu’on eut consulté des minuscules rassemblés autour de son corps déjà bien entamé et qu’ils eussent conclu à son hérésie et à l’opportunité de prolonger son supplice jusqu’à ce que mort s’ensuive.
« Innocence », « absence de corruption », « laissez venir à moi les petits enfants », « la vérité sort de la bouche des enfants »… Tout ça, tout ça.

Or, me voilà perdu!
Cela fait deux dimanches que la télévision publique m’administre ma dose de vérité aux alentours de 20h20, France 2 ayant jugé bon de donner la parole à des collégiens sur des sujets d’actualité. Je pensais donc savoir, sans doute possible, que l’affaire Leonarda c’était dégueulasse, que François Hollande était une tanche et que Barack Obama était le président qu’il nous fallait. Las, à Angers, comme vous le savez, les responsables politiques noirs sont un peu moins en odeur de sainteté chez nos petits mignons innocents.
Et alors que j’étais tout disposé à me ranger aux côtés d’Edwy Plenel s’écriant « Jeunesse de France, Indigne-toi et réveille-nous! », je reçus sur Facebook un message m’annonçant que deux de mes petits cousins avaient « liké » la page demandant que Leonarda reste au Kosovo, avec d’ailleurs 146000 personnes, parmi lesquelles probablement beaucoup de nos charmantes têtes blondes, mais peut-être aussi brunes, comme les leurs, en bon petits-fils d’immigrés qu’ils sont.

Je ne vois plus d’autre solution donc que d’organiser des ordalies avec nos propres enfants pour savoir lesquels disent vrai.

Ou alors de nous coltiner comme des grands que nous sommes non seulement avec ce que notre temps produit de pensées malades, mais aussi avec ce qu’il engendre de contradictions difficiles à trancher, au lieu de sacrifier nos petits sur l’autel de notre désir de vivre dans un monde simple et manichéen. De les laisser tranquillement aller à l’école, pour apprendre à penser, plutôt que de les filmer avec attendrissement lorsqu’ils régurgitent nos impensés.

Les allemands du grand-est.

Hier nous découvrîmes que les immigrés avaient la vie dure en France.

Waouh!

Les petits potes de France 2 retrouvèrent vite leurs appuis et nous proposèrent leur traditionnel « Mais quand même, y en a des qui s’en sortent ». En l’occurrence, les asiatiques.

Ils sont drôlement bien, les asiatiques, c’est vrai. Il ne leur manque qu’une langue présentable et des pieds d’une taille normale pour devenir allemands. Ils sont disciplinés. Voilà ce qui les distinguait, de l’humble avis d’un des leurs, invité pour l’occasion dans un café parisien.

Après cette séance hautement documentée de psychologie des peuples et une intervention sociologique dont on effaça soigneusement toutes les virtualités questionnantes, on envisagea, mais pas trop longtemps, que le problème puisse être posé dans des termes sociaux: il faudrait voir quand même ce que ça donnerait avec la vague d’immigration chinoise en cours, plus pauvre.

Je ne sais pas si ma petite est une pauvresse. Je ne sais même pas si elle est chinoise. En tout cas, elle me l’a pas envoyé dire: « Monsieur, ça fait trois fois que vous écrivez Hippolyte au tableau, trois fois avec une orthographe différente ».

Ce que méditant, et avec la joue qui pique un peu, il m’est venu à l’esprit d’écrire ce post pour dire deux chose simples:

– être immigré, c’est avant tout une réalité économique et sociale dont l’analyse ne requiert pas de compétences particulières en ethnologie de comptoir

– quand figurera, dans les livrets de compétence de nos petits, l’item: « Sait résister à un ordre débile et moucher son prof à l’occasion », ça ira mieux pour tout le monde dans notre beau pays.

Que viva Pujadas!