Mariage, liberté et justice pour tous

J’ai toujours été gêné par la notion de « mariage homosexuel ». Je tiens pour « mariage pour tous ».

C’est que depuis la Révolution française l’Etat n’accorde plus de libertéS: l’Etat garantit LA liberté. C’est que la République n’ouvre pas de droits spécifiques à des catégories de la population, mais fait progresser d’un même pas le droit de tous les citoyens.

« Mariage pour tous », c’est un angle de vue politique qui pointe que c’est au moins autant la conception du mariage dans son extension la plus large qui évolue, que le sort réservé aux homosexuels dans notre société. C’est une façon d’indiquer que l’homosexualité, jointe à d’autres facteurs, a fait bouger en profondeur la conception et la réalité de la famille et de son fondement matrimonial; non qu’on a procédé à quelques aménagements de surface pour lui en permettre l’accès. Ce n’est pas une manière de prendre l’homosexualité avec des pincettes, mais de dire qu’elle est un fait social à égalité de reconnaissance avec les autres, connecté aux autres, pour le profit de tous.

L’ambition est de tout tenir ensemble. Le droit des homosexuels. Le droit des enfants élevés dans des couples homosexuels, et qui sont des enfants de plein droit bien qu’ils vivent aujourd’hui dans une sorte de vide juridique. Le droit des familles recomposées à exercer et à assumer pleinement les prérogatives et les responsabilités parentales. Le droit non seulement à adopter, mais aussi à être adopté. Le droit de tous à la liberté sexuelle. Et puisque nous allons ainsi de proche en proche, j’espère que l’extension du concept de famille attirera l’attention sur le sort des parents « isolés », pour en faire des parents de plein droit, bénéficiant d’aides spécifiques pour l’exercer.

Enfin, puisqu’il n’y a pas de raisons de s’arrêter en si bon chemin, j’aimerais faire non pas un grand écart mais juste un tout petit pas en avant pour parler du droit de vote des étrangers.

Parce que, ce qui se joue fondamentalement dans le mariage pour tous, c’est un renversement de perspective de et sur l’action de l’Etat. Selon la définition classique, il exerce le monopole de la violence légitime. Durant dix ou quinze ans, il a en réalité été monopolisé par l’exercice d’une violence symbolique à l’encontre de plusieurs catégories de la population: étrangers, immigrés, musulmans, homosexuels… Ayant cessé d’ouvrir de nouvelles zones de liberté pour la société dans son ensemble, il s’est employé à interdire à ces composantes l’accès aux droits qu’il garantissait à tous, lorsqu’il ne les leur retirait pas tout simplement.

En janvier, la question fondamentale sera donc de savoir si nous passons d’un Etat qui bloque à un Etat qui ouvre, d’un Etat qui interdit à un Etat qui autorise, d’un Etat répressif à un Etat émancipateur.

En d’autres termes, la question fondamentale sera de savoir si l’Etat redevient laïque. Cette phase de blocage de la société s’explique en effet en grande partie par la référence plus ou moins assumée à une norme anthropologique et culturelle chrétienne. Durant dix ans au moins, nous avons été un pays catho-laïque. Le fait qu’on agite la menace du communautarisme pour s’opposer au droit de vote des étrangers indique bien que le problème n’est pas posé en termes de démocratie, mais de culture. De la même manière, ce sont des références culturelles qui justifient l’opposition au mariage pour tous, même si elles prétendent se trouver souvent une caution dans la référence à la nature. Or un Etat authentiquement laïque ne reconnaît aucune norme civilisationnelle, anthropologique ou culturelle dominante. Et c’est d’un même geste qu’il accorde le droit au mariage et le droit de vote, parce qu’il cherche à promouvoir une société libre de s’exprimer et de vivre selon sa conscience dans un Etat libre de toute référence à un ordre supérieur.

Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qui manifestent aujourd’hui et qui manifesteront demain, contre le droit au mariage pour tous et contre le droit de vote des étrangers. Pour que notre pays avance résolument, il est à souhaiter que ce soient les mêmes qui s’embrassent aujourd’hui et qui s’embrasseront demain, par-delà les barrières mentales posées par une société qui se dit laïque mais qui ne l’est pas.

Je sais que ces deux droits donnent l’impression d’être quasiment concurrents plutôt que profondément liés. Qu’alors que les aspirations des homosexuels vont être satisfaites, ceux qui se sentent pour diverses raisons citoyens de seconde zone depuis dix ou quinze ans ont l’impression qu’on les oublie. Et que peut-être on va les laisser de côté pour des raisons assez obscures de « majorité des trois cinquièmes ». Aurais-je été Président d’ailleurs que j’aurais choisi un autre calendrier, et cherché à faire les deux réformes en même temps ou même celle du droit de vote en premier.

Mais une telle vision ne vaut précisément que dans un pays où l’on se soucie DES libertés, et où celles que l’on accorde aux uns s’exercent souvent aux dépens des autres. Dans un pays laïque qui fait le choix de LA liberté, chaque nouvel espace conquis par les uns s’ouvre pour tous. Il ne tient qu’à nous de le comprendre.

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Christian Vanneste méritait mieux

Ce n’est pas que nous tenions le révisionnisme pour du petit lait, mais nous sommes surpris, mon amie et moi, qu’on n’ait retenu des propos de Christian Vanneste sur les homosexuels que la « légende » de leur déportation. En 12 minutes d’une intervention que vous trouverez là,

il avait féraillé suffisamment dur pour espérer des honneurs plus marqués, moi je trouve.

Peut-être pas de la part de l’UMP, qui avait évidemment intérêt à ce que la chose soit réglée au plus vite. Mais au moins de la part des progressistes en général, qui ont choisi d’attaquer sur la dimension historique de ses déclarations, puis se sont répondus à eux-mêmes pendant quelques jours sous forme de débats d’historiens spécialistes, sans plus être vraiment capables de parler du fond, comme si d’ailleurs ils l’avaient redouté. Du moins est-ce un peu ce que j’ai ressenti sur la petite semaine où l’affaire a occupé les journaux.

Alors que…

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Je ne suivrai qu’un seul des brillants syllogismes du Député. Il y en a d’autres, mais enfin je redoute que vous n’ayez déjà la nausée en allant au bout des 12 minutes.

Ainsi donc, le fondement de l’homosexualité, c’est le narcissisme. C’est pas Christian qui le dit, c’est Tony Anatrella. Que Tony Anatrella puisse servir d’appui à un argument d’autorité semblera probablement étrange à tous ceux qui taperont son nom sur Google. Peut-être Christian a-t-il un petit doute lui-même. Aussi étaie-t-il son idée d’une démonstration – au fond, l’homosexuel, c’est celui qui refuse d’aller vers l’autre sexe – puis d’un autre argument d’autorité, tiré de Wilde, « homosexuel conscient » selon qui « Si Adam avait été homosexuel, aucun d’entre nous ne serait là. » Ici, rire du grand esprit qui vient d’en citer un autre… Je me demande comment on peut sonner la charge contre le narcissisme sans avoir un instant conscience qu’on en fait soi-même preuve à ce point.

Mais bon, l’homosexuel est fondamentalement narcissique. Et ce narcissisme va, d’un point de vue social et politique, beaucoup plus loin: jusqu’à ce qu’il faut bien appeler de l’égoïsme. Ainsi, aux Etats-Unis, « savez-vous comment on appelle les homosexuels? ». Question répétée trois fois, de sorte que l’intervieweur et l’internaute n’oublient pas qu’ils ne lisent pas de revues en anglais, eux, fussent-elles entièrement rédigées avec les genoux par des sociologues crypto-évangéliques en rupture de ban. « Des DINKS: double income, no kids ». Eh bien oui: c’est un peu trop facile, explique Christian, de réussir socialement lorsqu’on a deux revenus, et qu’on n’assume la charge d’aucun enfant…

… lui vient-il à l’esprit que c’est précisément ça qu’ils revendiquent les homosexuels et que tout l’enjeu de son intervention est de leur refuser: d’assumer la charge d’un ou plusieurs enfants? Que c’est peut-être un peu aussi parce qu’ils n’en ont pas le droit, en tout cas plus que par un égoïsme constitutif, que les homosexuels ne consacrent pas une partie de leur salaire à élever des enfants?

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C’est au fond l’équivalent de ce moment fou où l’antisémite, après avoir regretté les réflexes communautaires du Juif et cette manière de se rendre toujours visible et reconnaissable qui le caractérise, condamne dans la foulée sa tendance naturelle à la dissimulation et à la perfidie qui fait que parfois il n’est même plus repérable, le salaud!

Et si l’on suit les fils grillés que dessinent chacune à leur manière la gestuelle autosatisfaite du Député, sa tendance permanente au déraillement logique, sa façon de faire les questions et les réponses, il semble que le court-circuit majeur auquel on arrive tienne dans une petite phrase qu’il répète sans cesse et qui explique peut-être au fond qu’on ait choisi l’angle révisionniste pour l’attaquer et que je sois  revenu à une comparaison entre son homophobie et l’antisémitisme: « Il y en a… »

Christian Vanneste nage en plein dans l’idéologie complotiste, dans la paranoïa de la cinquième colonne. Il savait probablement pertinemment que l’UMP ne pourrait pas se contenter d’une réprimande après 12 minutes de déblatérations homophobes. Mais quand on vit bien enfermé dans un cerveau dans lequel « il y en a » un peu partout, il faut sortir, absolument, publier le grand secret, quitte à courir le risque de la sanction. En la recherchant, même, puisqu’elle sera la preuve qu’on avait bien raison et qu’il y avait complot.

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Hier, vous avez cherché des oeufs dans le jardin. Claude cherche des barbus dans les cités. Christian, des homosexuels à l’Assemblée et dans les médias. Et d’autres, des Juifs, des Illuminati, des Francs-Maçons et des fraudeurs à la sécu un peu partout. Le tout, pour que les uns et les autres continuent de s’amuser, est qu’aucun ne s’avise que c’est lui-même qui les a cachés.

Si, en revanche, le but est de retrouver un débat démocratique sain – ce qui implique l’existence d’une gauche et d’une droite profondément républicaines – il est probablement important qu’au-delà de l’exclusion de Christian Vanneste, l’UMP prenne conscience que les forces paranoïdes qui parlaient il y a un siècle des quatre états confédérés la travaillent probablement à nouveau sous des formes très diverses, et qu’il lui appartient après la disparition du minuscule timonnier qui a cherché à les exploiter, d’opérer le retour à la raison que d’autres forces politiques, y compris à gaucheont eu à opérer à d’autres époques.