Siddharta: retour sur un chaud mercredi

J’aime à la folie cette phrase de Conrad dans Au coeur des ténèbres: « Avoid irritation more than exposure to the sun. » Je l’avais probablement oubliée mercredi dernier en publiant ce billet:

https://soixanteminutes.wordpress.com/2012/11/21/otez-moi-dun-doute/

Mais comme le monde est bien fait, j’ai découvert Le Noble Sentier Octuple. Ou encore Le Chemin des Huit pratiques justes. Ou enfin La Voie Sacrée à Huit Embranchements.

« L’écoute profonde se trouve à la base de la parole juste. Sans quoi, nos paroles ne seraient pas réfléchies car nous ne ferions qu’exprimer nos propres idées sans répondre vraiment à l’autre. Ecouter avec compassion guérit car, lorsque la communication est coupée, tout le monde souffre. » (1)

Et après avoir rencontré le bouddha, il m’a semblé que je n’irais pas sereinement au-delà de mon soixante-quatorzième post si je ne lui en consacrais un soixante-quinzième, qui me ramenât dans mon assiette ordinaire.

Il y avait donc de l’irritation mercredi.

Il me semblait évident qu’à aucun moment n’était remis en cause le fait que le droit au mariage serait garanti non seulement pour tous mais dans toutes les mairies de France. Alors qu’à mesure que les commentaires se multipliaient, c’était l’idée inverse qui s’imposait: que l’accès au mariage deviendrait un parcours du combattant pour quelques-uns, que décidément on renâclait à intégrer au grand « tous »

Il me semblait connaître aussi le fonctionnement de certaines municipalités. Non seulement ces affaires de délégation aux adjoints. Mais aussi la géométrie mouvante de leurs équilibres internes. Ici peut-être, ce serait précisément parce que certains jureraient haut et fort qu’il ne fallait pas compter sur eux que d’autres passeraient outre des sentiments mêlés pour assumer leur devoir civique. Là, des maires ou des adjoints opposés au mariage pour tous et convaincus que leur opinion était communément partagée s’aviseraient que ce n’était pas le cas. Dans l’immense majorité des cas, la question ne se poserait même pas; ailleurs, toute une série de mécanismes la résoudrait sans bruit. Et l’union d’un couple homosexuel deviendrait une réalité plus familière dans la salle du conseil, avant de l’être tout à fait dans la salle des mariages et sur le parvis de la mairie. En somme, si la loi garantissait le droit, c’était une zone de souplesse – et non de dérogation – qui lui donnait prise sur les mentalités. Sans certitude bien sûr. Mais avec une série d’exemples historiques qui permettaient de croire que ce n’était pas une hypothèse totalement saugrenue dictée par le seul manque de courage.

Parce qu’on supposait en effet une peur de la part du Président qui me semblait assez largement projetée. Et si ma faute est en partie de n’avoir pas compris ce que 100 000 manifestants voulaient dire pour les homosexuels, qu’on m’excuse en songeant que dans un pays où une loi peut passer avec plusieurs millions d’opposants dans les rues, de la part d’un exécutif qui a décidé de se priver de soutiens à sa gauche comme à sa droite pour conduire la politique qu’il croyait juste, j’avais peine à croire que les défilés du week-end, qui s’étaient en partie décrédibilisés d’eux-mêmes, puissent peser bien lourd.

Parce qu’enfin l’accusation d’homophobie volait en tous sens. C’est bien peu de chose en comparaison du « sales pédés / sales gouines » lancé tout un week-end durant. Ce n’est pas tout à fait rien non plus.

A la question « fallait-il parler de liberté de conscience? », François Hollande a répondu non. Je regrette moi-même d’avoir utilisé cette expression. Pour une infinité de raisons.

Mais celle-ci continue de me tarabuster: le refus de compromettre une notion que nos esprits valorisent unanimement avec l’homophobie, et plus largement avec la gêne et les incertitudes face au mariage pour tous. Je le comprends très bien. Je demande néanmoins: que fait-on des mauvaises consciences?

Lorsque mon grand-père émit l’opinion qu’il y avait de plus en plus d’handicapés et que ce n’était pas surprenant eu égard à la multiplication des déviances sexuelles, lorsque mon oncle me rapporta hilare l’invitation circulant sur internet à aller déverser des plaquettes de jambon dans les présentoirs hallal des supermarchés, lorsque des minettes de seize ans m’affirmèrent que le principal problème de notre société était que les filles s’habillaient comme des salopes, lorsqu’on me dit que « les juifs, quand même, monsieur… », lorsqu’enfin un sentiment d’entre-soi social et intellectuel plus rassurant n’étouffa pas complètement le sentiment que j’entendais des choses assez bizarres … certes, l’absolution par la liberté de conscience ne me vint pas immédiatement à l’esprit, mais je vis aussi assez mal ce que je pouvais faire d’un pilori, d’un panier à salade ou même tout simplement d’une loi.

De Le Pen à Zemmour et de Sarkozy à Copé, d’ailleurs, l’histoire de notre lutte contre la réaction sous toutes ses formes ressemble beaucoup à une succession d’indignations bruyantes et de relaxes pures et simples, ou de victoires judiciaires sans retentissement de long, de moyen ou même de court terme.

Heureusement, ce n’en est pas toute l’histoire. Et si tout le monde n’a pas la chance d’être cerné comme je le suis, je sais par exemple que nombre de mes collègues savent les grandes vertus d’un visage, du bouddhisme, de l’humour, et de ce désir, malgré tout, de ne pas perdre le contact, face à toutes les sorties qui nous mettent les nerfs en pelote.

Appelez-ça compromissions, si vous voulez. Je n’ai rien trouvé de mieux face à la liberté de se tromper que de charger ceci sur mes épaules: que ce n’est pas parce que j’ai raison que je suis dispensé d’avoir à convaincre.

(1) Catherine COULOMB, Chine, le nouveau centre du monde?

Christian Vanneste méritait mieux

Ce n’est pas que nous tenions le révisionnisme pour du petit lait, mais nous sommes surpris, mon amie et moi, qu’on n’ait retenu des propos de Christian Vanneste sur les homosexuels que la « légende » de leur déportation. En 12 minutes d’une intervention que vous trouverez là,

il avait féraillé suffisamment dur pour espérer des honneurs plus marqués, moi je trouve.

Peut-être pas de la part de l’UMP, qui avait évidemment intérêt à ce que la chose soit réglée au plus vite. Mais au moins de la part des progressistes en général, qui ont choisi d’attaquer sur la dimension historique de ses déclarations, puis se sont répondus à eux-mêmes pendant quelques jours sous forme de débats d’historiens spécialistes, sans plus être vraiment capables de parler du fond, comme si d’ailleurs ils l’avaient redouté. Du moins est-ce un peu ce que j’ai ressenti sur la petite semaine où l’affaire a occupé les journaux.

Alors que…

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Je ne suivrai qu’un seul des brillants syllogismes du Député. Il y en a d’autres, mais enfin je redoute que vous n’ayez déjà la nausée en allant au bout des 12 minutes.

Ainsi donc, le fondement de l’homosexualité, c’est le narcissisme. C’est pas Christian qui le dit, c’est Tony Anatrella. Que Tony Anatrella puisse servir d’appui à un argument d’autorité semblera probablement étrange à tous ceux qui taperont son nom sur Google. Peut-être Christian a-t-il un petit doute lui-même. Aussi étaie-t-il son idée d’une démonstration – au fond, l’homosexuel, c’est celui qui refuse d’aller vers l’autre sexe – puis d’un autre argument d’autorité, tiré de Wilde, « homosexuel conscient » selon qui « Si Adam avait été homosexuel, aucun d’entre nous ne serait là. » Ici, rire du grand esprit qui vient d’en citer un autre… Je me demande comment on peut sonner la charge contre le narcissisme sans avoir un instant conscience qu’on en fait soi-même preuve à ce point.

Mais bon, l’homosexuel est fondamentalement narcissique. Et ce narcissisme va, d’un point de vue social et politique, beaucoup plus loin: jusqu’à ce qu’il faut bien appeler de l’égoïsme. Ainsi, aux Etats-Unis, « savez-vous comment on appelle les homosexuels? ». Question répétée trois fois, de sorte que l’intervieweur et l’internaute n’oublient pas qu’ils ne lisent pas de revues en anglais, eux, fussent-elles entièrement rédigées avec les genoux par des sociologues crypto-évangéliques en rupture de ban. « Des DINKS: double income, no kids ». Eh bien oui: c’est un peu trop facile, explique Christian, de réussir socialement lorsqu’on a deux revenus, et qu’on n’assume la charge d’aucun enfant…

… lui vient-il à l’esprit que c’est précisément ça qu’ils revendiquent les homosexuels et que tout l’enjeu de son intervention est de leur refuser: d’assumer la charge d’un ou plusieurs enfants? Que c’est peut-être un peu aussi parce qu’ils n’en ont pas le droit, en tout cas plus que par un égoïsme constitutif, que les homosexuels ne consacrent pas une partie de leur salaire à élever des enfants?

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C’est au fond l’équivalent de ce moment fou où l’antisémite, après avoir regretté les réflexes communautaires du Juif et cette manière de se rendre toujours visible et reconnaissable qui le caractérise, condamne dans la foulée sa tendance naturelle à la dissimulation et à la perfidie qui fait que parfois il n’est même plus repérable, le salaud!

Et si l’on suit les fils grillés que dessinent chacune à leur manière la gestuelle autosatisfaite du Député, sa tendance permanente au déraillement logique, sa façon de faire les questions et les réponses, il semble que le court-circuit majeur auquel on arrive tienne dans une petite phrase qu’il répète sans cesse et qui explique peut-être au fond qu’on ait choisi l’angle révisionniste pour l’attaquer et que je sois  revenu à une comparaison entre son homophobie et l’antisémitisme: « Il y en a… »

Christian Vanneste nage en plein dans l’idéologie complotiste, dans la paranoïa de la cinquième colonne. Il savait probablement pertinemment que l’UMP ne pourrait pas se contenter d’une réprimande après 12 minutes de déblatérations homophobes. Mais quand on vit bien enfermé dans un cerveau dans lequel « il y en a » un peu partout, il faut sortir, absolument, publier le grand secret, quitte à courir le risque de la sanction. En la recherchant, même, puisqu’elle sera la preuve qu’on avait bien raison et qu’il y avait complot.

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Hier, vous avez cherché des oeufs dans le jardin. Claude cherche des barbus dans les cités. Christian, des homosexuels à l’Assemblée et dans les médias. Et d’autres, des Juifs, des Illuminati, des Francs-Maçons et des fraudeurs à la sécu un peu partout. Le tout, pour que les uns et les autres continuent de s’amuser, est qu’aucun ne s’avise que c’est lui-même qui les a cachés.

Si, en revanche, le but est de retrouver un débat démocratique sain – ce qui implique l’existence d’une gauche et d’une droite profondément républicaines – il est probablement important qu’au-delà de l’exclusion de Christian Vanneste, l’UMP prenne conscience que les forces paranoïdes qui parlaient il y a un siècle des quatre états confédérés la travaillent probablement à nouveau sous des formes très diverses, et qu’il lui appartient après la disparition du minuscule timonnier qui a cherché à les exploiter, d’opérer le retour à la raison que d’autres forces politiques, y compris à gaucheont eu à opérer à d’autres époques.