L’alternative

Qu’il il y ait une opposition de gauche au gouvernement, c’est non seulement permis, évidemment, mais de bonne guerre et utile sinon nécessaire.

J’ai bien le droit de me dire « loyal ». On a bien celui de me trouver « suiviste ». Pourquoi pas un peu « moutonnier » ? Si je peux objecter que j’aimerais bien, moi aussi, que la grande réforme fiscale ait lieu, que les étrangers votent aux élections locales et qu’on avance sur les accords de branches liés au pacte de responsabilité, je ne vais pas m’ouvrir de mes états d’âme et me plaindre que c’est vraiment trop injuste lorsqu’on me donne du « social-traître ». D’abord, j’ai l’habitude. En plus, j’aime bien ça. Et ceux qui gouvernent comme ceux qui les soutiennent savent que c’est le jeu. Et enfin, si il n’y avait que ceux qu’une position un peu contrainte n’autorise qu’à émettre des réserves, on avancerait probablement moins qu’en y ajoutant ceux qui ont conservé suffisamment d’extériorité pour adresser des mises en garde, voire opposer des fins de non recevoir.

Pour être nécessaire, on n’en a cependant pas moins des responsabilités.

C’est le moment de le rappeler, semble-t-il, alors que le vote pour les motions du congrès du PS vient d’avoir lieu et que se repose la question, ancienne pour moi mais peut-être plus récente pour d’autres : Jean-Luc Mélenchon est-il toujours parmi nous ?

Sans trop me prononcer sur ce qu’il faut entendre par « parmi nous » (de gauche ? de fréquentation possible ou à tout le moins fructueuse ? de ce monde ?), je crois qu’il faut acter que l’euroscepticisme de gauche n’a jusqu’ici jamais abouti sur autre chose que sur du nationalisme parfois pas très ouvert et quand même assez souvent carrément étroit. Quelque énergie qu’il ait mis à se distinguer de son homologue de droite.

Si la voie alternative est dans l’Europe, il faut l’assumer. Si elle est hors de l’Europe, il faut le dire. Mais, de grâce, il ne faut plus prétendre participer du parfum d’ouverture à l’autre et à la modernité politique et économique qui s’attache à l’adhésion au projet européen tout en disant, en suggérant, ou en copinant avec des gens qui disent ou suggèrent que les institutions européennes sont le cheval de Troie du parti de l’étranger ou l’instrument des menées souterraines de nos propres technocrates apatrides.

J’ai été à la fois surpris est pas tant que ça, lors de la présentation des motions à laquelle j’ai assisté, par un changement de pied survenu à 45 minutes d’intervalle.  Le représentant de la motion B a ainsi affirmé dans un premier temps que ses signataires s’inscrivaient, bien sûr, et d’ailleurs c’était inscrit dans le programme présidentiel, dans le cadre du retour à 3 % de déficit public. Et puis, répondant à une deuxième série de questions de la salle, il a raconté la fameuse histoire selon laquelle les 3 % ont été inventés sans fondement intellectuel sur un coin de table par un « technocrate, français d’ailleurs ».

Ce n’est pas un discours « mauvais ». C’est un discours facile. Ce n’est pas goût de la facilité. C’est le résultat d’une trop grande ambivalence dans la ligne alternative à gauche, à l’intérieur est à l’extérieur du parti, par laquelle elle se rend poreuse à des expédients oratoires qui ne nous rendent pas plus efficaces qu’il ne la satisfont elle-même, moralement et intellectuellement.

Soit on est dans les 3 % et on l’assume. Soit on est en dehors et on le dit. Mais, par pitié, on n’essaye pas, à défaut de savoir quelle voie on veut vraiment suivre, de récupérer un peu de l’aura du gestionnaire courageux qui serre les budgets au milieu des récriminations universelles, et un peu de celle de l’aspirant indocile qui glisse en confidence qu’il ne s’en laisse pas conter.

Et puis enfin, si on estime avec le gouvernement, se fût-on rangé à cet avis après coup, que l’une des voies du redressement économique passait bien par la restauration des marges des entreprises, qu’on le dise aussi, clairement. Car ce qui me frappe dans les propositions de la gauche du parti concernant le CICE et le pacte de responsabilité, c’est le fait qu’elle raisonne dans le même périmètre tout en n’assumant pas clairement qu’elle partage la même analyse économique.

Dire comme je l’ai entendu : 

« On a déjà restitué 25 milliards aux entreprises. Soit. » 

et pas 

« On a déjà restitué 25 milliards aux entreprises parce qu’on a jugé qu’un volet « politique de l’offre » était nécessaire »

qui ne sent que c’est adhérer au fond à la politique du gouvernement, mais songer surtout à se ménager une porte de sortie pour relancer la rhétorique commode du « social libéralisme » qui fait des « cadeaux aux patrons », dans laquelle il a un peu trop suffi de donner pour se sentir de gauche ces trois dernières années ? Que c’est sous-jouer l’opposition pendant la phase de congrès et être peut-être déjà prêt à la surjouer de nouveau à l’intention des observateurs extérieurs ? Que c’est surtout, et il est temps de le voir, ne pas contribuer à construire le rapport de force qui permettra de formuler ensemble efficacement la deuxième partie du propos, sur lequel mon accord de principe ne fait aucun problème : « les 15 milliards restants seront soumis à la signature d’accords de branches garantissant que la reprise se traduise non seulement par la création mais aussi par l’utilisation efficace et la juste répartition de richesse nouvelles »  ?

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La question Ayrault.

La question Ayrault telle qu’elle est posée n’a aucune signification politique. Nul n’y échappe pourtant. Et nombreux sont les spécialistes qui, sur les plateaux télé ou dans les colonnes des journaux, peinent à franchir le mur qu’elle oppose à la formulation de vrais problèmes.

Certains sont parvenus néanmoins à faire entendre qu’elle renvoyait fondamentalement à la nouvelle relation entre le Président et le Premier Ministre telle qu’elle a été définie par le quinquennat.

J’ajoute ceci: elle renvoie à la situation paradoxale d’un pays mentalement conservateur qui vient d’élire un Président et un Parlement de gauche.

Que la France soit à droite, on s’en convaincra aisément en analysant  entre autres les parti-pris éditoriaux majoritaires, le succès des pigeons, les ralliements récents à Jean-François Copé ou la récurrence -justement- de la question Ayrault. Si l’on n’en est pas convaincu, CQFD.

En résulte la situation paradoxale suivante: une Gouvernement dont le travail de conviction découle de l’élection au lieu de l’avoir précédée. Une majorité à qui il reste à construire une adhésion positive après que l’excellente campagne de son candidat, les lois de l’alternance et le rejet de Sarkozy – plus encore peut-être, à cette heure, que du sarkozysme – lui ont permis d’emporter l’élection.

Or…

1. La base militante du parti socialiste reste faible. A l’ère des partis de masse, c’étaient tout juste un peu plus de 70000 hommes et femmes qui se trouvaient à jour de leurs cotisations au moment du vote du Congrès et de l’élection du nouveau Premier Secrétaire.

2. A la gauche de la majorité, les attitudes de soutien vigilant ou même de participation directe aux affaires ont laissé place à une posture d’extériorité radicale. Le Front de Gauche ne contribue pas – et n’entend pas contribuer – à cette construction a posteriori d’une adhésion positive à une mentalité et à des idéaux de progrès.

Résultat: c’est au gouvernement de faire le job, et tandis qu’Arnaud pose en marinière, Jean-Marc est confronté à des questions que l’on ne pose habituellement pas à un Premier Ministre.

Alors, au boulot.