Six mois après: Ayrault, Hollande … et nous.

GERHARD SCHRÖDER ET LE SOULIER DE SATIN

Ainsi donc, la gauche est au pouvoir, et le pays est à droite.

Le rejet du sarkozysme, la polarisation du débat politique par le Front national, l’immense disponibilité du pauvre à la culpabilité en période de crise économique, l’atonie des pulsions utopistes sous les mêmes climats, les lois de l’alternance politique… expliquent en partie cette petite curiosité qui n’en est en fait probablement pas une. Il faudrait y ajouter quelques analyses historiques au long cours. J’ai plaisir enfin à rappeler que la raison principale en est que nous eûmes un excellent candidat, qui s’est transformé en bon Président.

Et alors que la « séquence » rapport Gallois entre dans sa phase de reflux, avisons-nous que les deux principaux enseignements en sont précisément ceux qui viennent d’être énoncés: que François Hollande et la politique qu’il imprime au gouvernement tiennent la route, que le pays n’en éprouve pas moins une certaine surprise d’avoir voté pour l’un et pour l’autre.

Partout à peu près, jusque dans les colonnes du Figaro de lundi matin, que j’ai lu à votre place en bon camarade que je suis, vous trouverez le premier hommage. Voilà un Président de gauche qui sème avant de récolter et qui, contre toutes les règles de la course à l’échalote électoraliste, vient de poser les bases fiscales d’une réduction du déficit budgétaire avant de s’attaquer au problème de la compétitivité. En six mois.

Las, c’est un Président de gauche de gauche! Et de la même manière un peu que les vieux professeurs de grammaire du Soulier de satin de Claudel, qui sont tout à fait d’accord pour du nouveau, pourvu qu’il soit en tout point semblable à l’ancien, nous n’avons à l’heure où j’écris absolument rien en France contre un Président de gauche … mais rien, vraiment… pourvu qu’il soit de droite.

Tandis que de gros bonshommes rouges commencent à peupler les rêves de nos enfants, nous rêvons nous de Gerhard Schröder en culotte bavaroise.

COMPETITER, C’EST SOUFFRIR

Donc, la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Moyennant quoi le débat sur la compétitivité n’est sorti qu’à grand peine des limites que lui avait assignées le précédent gouvernement: le coût du travail, du strict point de vue des entreprises.

Dans le Figaro de lundi matin, toujours, la notion de « compétitivité hors coût » était rejetée du côté du jargon. C’est de bonne guerre. Mais que le rapport Gallois, qui lui faisait de notoriété publique une large place, ait été réduit à la compétitivité / coût du travail dans l’essentiel des débats et des articles, voilà qui est plus étonnant. Sauf à en revenir à notre fil rouge: la gauche est au pouvoir, le pays est à droite.

Dès lors, songer qu’il est possible de produire quelque chose pour un coût horaire de 50 euros et de le vendre néanmoins sans difficulté parce que des efforts de recherche et d’innovation garantissent une position avantageuse sur le marché … Erreur ! Voilà qui risque de détourner de la vraie et sérieuse question: comment épargner le portefeuille des entrepreneurs français ?

Et songer au coût du travail du point de vue du salarié… Coupable faiblesse! Car il est entendu que lui doit accepter de travailler, et de n’en même pas tirer parfois les moyens d’une subsistance décente, et de payer sa part des cotisations sociales, et dans le sourire encore. Alors qu’il est franchement dégueulasse que dans un pays libre on doive renoncer à l’acquisition d’un ryad à Marrakech pour cause de charges patronales trop élevées.

Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi qu’il était toujours question du volet patronal des cotisations sociales, et jamais du volet salarial? Vous savez, les trucs qui font la différence entre brut et net… Ne vous a-t-il pas semblé à vous aussi que lorsqu’on parlait de 30 milliards d’allègement des charges, il allait de soi dans l’esprit de tout le monde que c’était des charges patronales qu’on parlait? Alors même que le rapport Gallois prévoyait qu’un tiers de ces trente milliards consiste en un allègement des charges salariales. Tout simplement parce que la page 2 du manuel du petit keynésien recommande d’essayer de stimuler la demande, ce qui est plutôt difficile avec des salaires bas encore grevés par des cotisations sociales élevées.

Il est vrai que l’on ne peut pas en même temps rêver de l’Allemagne de Schroëder et de l’Amérique de Clinton. Lui avait mis en place dans les années 90 une politique dite d’Earned income tax credit. Face à la multiplication des travailleurs pauvres, qui ne percevaient pas un salaire leur permettant de vivre dignement, il avait été décidé d’accorder un crédit d’impôt (de charges sociales) aux salariés situés sous un certain niveau de revenus, afin de favoriser le pouvoir d’achat.

J’ai bien dit aux salariés !

Baisser les impôts des travailleurs, plutôt que ceux des entreprises…

Aurait-on proposé une telle mesure qu’on ne l’eût tout simplement pas entendue. L’opinion publique et plus profondément encore les réflexes intellectuels médiatiques, calqués encore une fois sur les cadres du débat tels qu’ils avaient été posés par la majorité sortie, se sont révélés ces dernières semaines indisponibles au moindre effort d’imagination, incapables de penser plus loin que le nez de Juppé et que la culotte bavaroise du fabuleux Gerhard : la compétitivité, c’est la souffrance et rien d’autre. L’innovation, c’est de la bibine. Le travail, un plaisir qui se suffit à lui-même. Devoir le rémunérer, la croix de nos forces vives entrepreneuriales.

Aussi le plan finalement adopté par le gouvernement a-t-il dû tenir compte non seulement d’une situation économique extrêmement tendue, mais aussi des barrières intellectuelles qui empêchent dans notre pays la perception sereine de l’entièreté du champ des possibles.

Pour l’effort les charges salariales, ce n’est – espérons-le – que partie remise. Au pire, nous saurons rappeler nos dirigeants à une politique plus nettement tournée vers la demande. Constatons déjà que le plan retenu ne l’oublie pas : les crédits d’impôt en direction des entreprises sont conditionnés par le maintien et la création d’emplois. C’est bien un pacte.

DE LA PEDAGOGIE ?

Reste qu’il est de plus en plus évident que si la gauche est au pouvoir, la France penche drôlement à droite, sous l’effet conjugué des inerties intellectuelles, mais aussi et surtout des intérêts bien et mal entendus qui les exploitent ou en résultent.

Et c’est le moment de parler un peu de pédagogie et de communication.

Dans un récent article du Monde intitulé « François Hollande rencontre les maîtres du monde », on trouvait le commentaire éclairé suivant consécutif à une rencontre entre le Président et les responsables des grandes instances économiques internationales (FMI, Banque mondiale…):

Un diplomate européen a résumé le sentiment des participants à la réunion de La Muette en termes positifs. « Nous croyions que M. Hollande n’avait pas de politique économique claire, a-t-il déclaré. C’est inexact : il sait très précisément ce qu’il veut faire. Son problème est de trouver la bonne dose de chacun des remèdes et le tempo idéal pour les appliquer. Toutefois, il lui faudra faire des progrès en matière de pédagogie. »

C’est très certainement vrai. Petit test cependant.

  1. Je gagne 36000 euros par an. Quel est le montant de mon IRPP?
  2. Je gagne 36000 euros par an et je vends 150000 euros une entreprise achetée 100000. Quel est le montant de mon IRPP?

Tiens, ça sèche… Y en a même des qui demandent : « c’est quoi, IRbidule ? »

Tous mes collègues enseignants savent pourtant aussi bien que moi qu’une démarche pédagogique suppose la maîtrise d’un pré-requis. En matière de fiscalité, c’est le néant. Sur quelle base espère-t-on dès lors que le gouvernement communique?

SEPT SMIGS ECHOIENT A UN PIGEON

Donc, je gagne 36 000 euros par an. Je paie en gros 3900 euros d’impôt sur le revenu des personnes physiques (IRPP), moins quelques bidules.

Comment je calcule ça?

Je commence par retrancher 10% de mon revenu pour obtenir mon revenu imposable: 32 400 euros. Me demandez pas pourquoi. Qu’il me suffise de vous dire que c’est la moindre des curiosités de notre système fiscal.

A ces 32 400 euros, j’applique les taux marginaux d’imposition suivants:

de 0 à 5963 euros de revenus, je suis imposé à 0 %, soient 0 euros

de 5963  à 11 896 euros de revenus, je suis imposé à 5,5%, soient 326 euros

de 11 897 à 26 420 euros, je suis imposé à 14 %, soient  2033 euros

de 26 420 à 70 829 euros, je suis imposé à 31 %, soient 1550 euros ( puisque je n’ai dans cette tranche que 9580 euros)

de 70 830 euros à 150 000 euros, je serais imposé à 41%

de 150 001 euros à 1 000 000 d’euros, je serais imposé à 45%

en atteignant les improbables sommets du million d’euros de revenu annuel, je rencontrerais le taux d’imposition à 75%

N’en étant pas là, j’acquitte pour ma part 3900 euros d’impôts pour 36 000 euros de revenus annuels.

Premier arrêt: qui savait comment ça marchait? Et sincèrement, combien ont cru l’espace d’un instant – ou jusqu’à aujourd’hui –  que 75% d’impôts au-delà d’un million de revenus, ça voulait dire qu’on allait demander 1 500 000 euros au malheureux qui gagne 2 millions par an?

A peu près autant que ceux qui ont cru que dans le second cas de figure ( je gagne 36 000 euros par an, et je revends 150 000 euros une entreprise achetée 100 000 ), l’administration fiscale allait me demander 93 900 euros d’impôts.

Ben oui: j’acquitte 3900 euros d’IRPP et je dois payer 60% sur la vente de mon entreprise.

Soient 3900 + 60% de 150 000 = 93 900 euros.

Ben non.

Parce que, pour commencer, les 60% ne portent que sur ma plus-value: la différence entre prix d’achat et prix de vente. Au pire donc, je paie

39 000 + 60% de 50 000 = 33 900 euros.

Et, en réalité, les 60% ne furent qu’un pur coup de com de nos amis les pigeons. Le projet du gouvernement était d’intégrer les plus-values réalisées à l’occasion de la vente d’entreprises à l’ensemble des revenus soumis à l’IRPP. Autrement dit d’aligner la fiscalité des revenus du capital sur celle des revenus du travail, en la soumettant au même barème par tranche, avec en sus l’acquittement de 15,5% de prélèvements sociaux appliqués au montant de la plus-value. Ce qui signifie que 60% n’était pas un taux unique appliqué aux bénéfices réalisés sur la vente d’une entreprise, mais un taux maximal additionnant la tranche supérieure d’imposition (45%) et les prélèvements sociaux qui existaient déjà auparavant (15,5%), ne s’appliquant donc qu’à des revenus très élevés, supérieurs à 150 000 euros par an, et seulement pour les sommes situées au-dessus de ces 150 000 euros.

Ca suit ?

Avant, je payais un prélèvement libératoire: moyennant le versement de 19% des produits de ma vente, augmentés des 15,5% de prélèvements sociaux qui existaient déjà, je pouvais exclure la vente de mon entreprise du calcul de mon IRPP. Je payais donc mes 3900 euros d’impôt sur le revenu + 34,5% (19+15,5) de mes 50 000 euros de plus-value, soit un total de 21150 euros.

Avec le plan du gouvernement, j’aurais payé 7750 euros de prélèvements sociaux (les 15,5% qui n’ont pas bougé)

+ 0% sur les 5963 premiers euros

+ 5,5% sur les revenus compris entre 5963 et 11896 euros, soient 326 euros

+ 14% sur les revenus compris entre 11897 et 26420 euros, soient 2033 euros

+ 31% sur les revenus compris entre 26421 et 70829 euros, soient 13766 euros

+ 41% sur les revenus compris entre 70829 et 150000 euros, soient 2693 euros

Au total, j’aurais donc acquitté un impôt sur le revenu de 26 570 euros pour un revenu annuel de 86 000 euros.

Ce qui, soyons bons princes, représente 5400 euros de plus que sous la législature précédente.

Ce qui, néanmoins, représente un taux d’imposition global de 31%, soit la moitié du taux de 60% sur lequel les pigeons avaient construit leur argumentaire. Ce qui signifie encore, pour le dire en des termes que les va-nu-pieds peuvent comprendre, et en voyant le verre à moitié plein plutôt que complètement vidé par un Etat vampirique, que j’ai la divine surprise, moi pigeon, de voir retomber dans mon escarcelle l’équivalent de sept SMIGs par rapport à ce que j’avais prévu sur ma page facebook… ou fait mine de prévoir.

Qui, sincèrement, ne s’est pas dit en les entendant roucouler: « Quand même, c’est vache! Pauvres pioupious… »?

Mais ce n’est pas tout. Il faudrait continuer. Dire que mon impôt de 26 570 euros paie la scolarité de mes enfants, mes frais de santé; sert à garantir ma sécurité et mon accès à des infrastructures efficaces – dont je profite soit dit en passant bien plus avec mes 60 000 euros de reste à vivre que le loulou qui en gagne 20000 … avant impôts. Qu’avec 60 000 euros, il y a des chances pour que je puisse placer une partie de mon argent à un taux rémunérateur au lieu de payer plein pot la TVA comme le font, sans qu’il leur prenne pour autant l’envie irrépressible de créer une page facebook, ceux qui n’ont d’autre choix que de consommer tout leur salaire. Qu’avec 60 000 euros, enfin, je peux payer des cours particuliers à mes enfants, une femme de ménage … et déduire une partie de la rémunération que je leur verse de mes revenus imposables.

Avant d’en arriver là, pourtant, il faudrait déjà commencer par donner suffisamment d’outils aux simples citoyens pour qu’il soit impossible, ou du moins difficile, de les faire pleurer sur le sort de contribuables proportionnellement moins imposés qu’eux. Avant d’en arriver là, il faudrait poser le socle à partir duquel un gouvernement de gauche serait susceptible de remporter la bataille de l’opinion, contre un préjugé antifiscal massif.

« L’IMPÔT, C’EST SALE » : HISTOIRE ET ANALYSE DE L’ARGUMENTAIRE ET DES POSTURES ANTI-FISCALES

Ainsi donc, la France est à droite et je vois mal comment – les choses restant ce qu’elles sont par ailleurs – un gouvernement de gauche pourrait gagner la bataille de l’opinion sur la question fiscale, au lieu de se faire retourner comme une crêpe par 60 000 trouloulous dont certains – et c’est bien là le pire – ne sont même pas forcément de mauvaise foi.

C’est que dans le spectre des postures et des argumentaires de droite, l’impôt tient à peu près la même place que l’immigration ou l’insécurité. Moins peut-être qu’un fondamental par lequel on consolide son camp – il se trouve toujours des tendances sociales ou humanistes pour s’opposer à une approche trop marquée à droite -, c’est un ressort efficace pour aller chasser au-delà de ses terres sans risquer de se couper de ses bases. Un papier collant à protestataires de tous poils et de tous horizons. Un éléments de langage à ultra-son qui fait tourner les têtes. Bien installé dans les mentalités françaises par 50 ans d’histoire politique.

Le poujadisme dans les années 50 fut à l’origine un mouvement antifiscal. On l’envisage aujourd’hui comme un mouvement d’extrême droite, mais il attira des gaullistes et des communistes. Il rassembla pour finir 11% des suffrages, sans avoir véritablement ajouté autre chose à son discours que la conservation de l’Algérie Française.

Si Jean-Marie Le Pen est parvenu en 1988 à atteindre le score de 14,4% à l’élection présidentielle, ouvrant ainsi la longue série des résultats mirobolants du Front national dans l’élection majeure, c’est qu’il avait réussi à nationaliser et à homogénéiser l’électorat de son parti, c’est-à-dire à faire de bons scores dans presque toutes les régions, chez presque toutes les catégories sociales, dans presque tous les électorats traditionnellement acquis aux partis républicains. Significativement, une enquête sur les mobiles du vote frontiste révélait que la motivation antifiscale avait rejoint cette année-là chez les électeurs le trio classique immigration-insécurité-chômage. Jean-Marie Le Pen proposait en ce temps-là de supprimer l’impôt sur le revenu. On se convaincra en remontant de quelques pages qu’il est socialement juste. Son électorat ouvrier se tirait ni plus ni moins une balle dans le pied.

Tous les mouvements populistes qui sévissent actuellement en Europe accordent une large place aux argumentaires antifiscaux, quand ce n’est pas eux qui leur ont directement donné naissance. Et justement, ces mouvements sévissent parce qu’ils ont réussi à aller piocher dans à peu près tous les électorats traditionnels, de gauche comme de droite. A quoi le refus de l’impôt n’est certes pas étranger. Autre balle dans le pied.

Alors, lorsque VGE est aux abois en 1981, et sent que Mitterrand va gagner, il agite l’épouvantail fiscal : lorsqu’un pays dépasse 44% de prélèvements obligatoires, il devient de par le fait socialiste … et les chars soviétiques entrent dans Paris.

En revisionnant les débats de 1988 et de 2012, vous vous aviserez que la même séquence se répète : Chirac comme Sarkozy essaient de faire jouer le même réflexe antifiscal, Hollande et Mitterrand les renvoient dans les cordes en leur faisant remarquer qu’ils ont eux-mêmes augmenté les prélèvements obligatoires, en les concentrant simplement sur des impôts indirects, dont la perception est moins claire et qui reposent essentiellement sur les catégories sociales les plus fragiles.

En somme, l’impôt comme l’immigration, chacun sait qu’on ne peut s’en passer. La courbe de l’une et de l’autre est d’ailleurs étonnamment  régulière, quelle que soit l’orientation politique des gouvernements successifs. Comment en serait-on arrivé, sinon, à 56% de prélèvements obligatoires ? Mais à droite, lorsqu’il faut gagner du terrain ou rogner sur celui conquis par la gauche, on sait que ce sont les deux argumentaires à brandir. Face à eux, on perd la notion des communautés objectives d’intérêt. Pour ne donner naissance qu’à l’agrégation d’intérêts souvent contradictoires, ils permettent de basculer derrière une barre symbolique ou fatidique.

Le coup de génie de la tranche supplémentaire d’imposition  à 75% fut précisément de détourner l’électorat de sa pente acquise à l’antifiscalité, en lui faisant porter le regard sur la réalité d’un système économique où l’essentiel de la richesse créée a profité depuis 20 ans à la minorité la plus favorisée… qui bénéficiait dans le même temps de réductions d’impôts. Mais il n’a produit son effet que quelques semaines. Déjà, début mai, vous regardiez comme moi les intentions de vote pour les deux candidats se resserrer. Aujourd’hui, vous voyez les cotes de popularité.  En dépit d’un bon début de mandat.

C’est que, entre autres, le réflexe conditionné et dépareillé de l’opposition à l’impôt a repris le dessus. Que le gouvernement et le Président ne sont pas parvenus une seconde fois à modifier la perception des enjeux fiscaux. Qu’à vrai dire, je vois mal comment ils auraient pu le faire dans la mesure où leurs relais dans l’opinion publique ont globalement déserté le débat au moment où le regard sur le « choc fiscal » était en train de se construire. Parce que tout simplement, ces relais ne savaient ni calculer leur IRPP, ni celui d’un pigeon, réel ou supposé. Parce que, du coup, des gens qui n’avaient pas d’entreprise à vendre et des petits patrons qui paieront moins d’impôts à la faveur du nouveau dispositif (ben oui… refaites le calcul avec des sommes inférieures) sont spontanément devenus les appuis et les alibis de contribuables qui auraient dû mettre plus au pot commun, non pas en vertu d’un régime d’exception, mais en vertu du principe difficilement contestable de l’application de la progressivité aux plus-values sur les cessions d’entreprises.

PETITS RECULS, GROSSES DEMISSIONS

Alors, oui, le gouvernement et le Président ont reculé, d’une certaine façon.

Mais il sont à gauche, la France à droite, et leurs relais dans l’opinion publique atones, voire démissionnaires.

Ils ont lâché sur les pigeons, parce que nous ne les avons pas relayés. Ils reculeront peut-être sur la possibilité de déduire de l’impôt la rémunération des aides à domicile, si nous ne regardons pas ce qui se passe ici : facebook.com/Les4millions.

Ils donnent l’impression d’avoir reculé sur l’économie, faisant le pari pour l’heure d’une politique de l’offre plutôt que d’une politique de la demande … du moins dans une  analyse qui sent très  largement le réflexe conservateur ou la surenchère électoraliste, s’éloigne de beaucoup de la réalité… et témoigne une nouvelle fois de notre abandon du terrain.

Ils reculent aussi  et surtout sur le droit de vote des étrangers. Ils vont peut-être bientôt marcher sur des œufs pour le mariage et l’adoption pour tous : comme si cette question était indexée sur celle de l’impôt et de la politique économique, on voit le pourcentage des français favorables à la réforme fondre à mesure que les divergences semblent s’accumuler entre la société civile et le pouvoir en place (1)… faute de notre relais encore une fois, au-delà des difficultés strictement législatives et constitutionnelles.

L’opposition, d’ailleurs, sait qu’elle a les moyens d’une démonstration de force, et s’unit pour l’occasion, au mépris des valeurs républicaines et de la ligne de séparation nette posée autrefois entre la droite républicaine et le Front national.

Or autant je considère que le Front de Gauche est tout à fait libre de choisir la politique du pire pour se donner l’impression qu’il est un mouvement révolutionnaire avant de finir, atomisé, aux oubliettes électorales, autant je ne comprends pas ce que nous foutons.

Je ne nous vois pas. Je ne nous sens pas.

Quand avez-vous vu, pour la dernière fois, un militant socialiste ou écologiste vous distribuer un tract ? Quelles nouvelles avez-vous de votre député fraîchement élu ? C’est quand la fin du cumul des mandats ? Ils sont où, les appels aux rassemblements et aux actions symboliques sur la place publique pour occuper l’espace face à la réaction sous toutes ses espèces ? Elle est où la promesse que vous m’aviez faite de ne pas croire que l’élection était le terme de nos efforts, mais seulement le début ?

La raison fondamentale pour laquelle je soutiens ce gouvernement et cette présidence, au-delà de toutes les raisons objectives que le discours qui s’installe en profitant de notre mollesse occulte, c’est qu’ils ne sont comptables devant nous et devant les Français des engagements qu’ils ont pris, qu’à condition que nous nous sentions comptables devant eux et devant les Français des moyens nécessaires pour les tenir. Parmi lesquels la mobilisation de l’opinion. Parmi lesquels le militantisme. Parmi lesquels le renoncement à cette attitude de consumérisme démocratique qui est l’apanage des populistes en tous genres, et qui doit le rester.

Au fond, bien sûr que nous sommes minoritaires. C’est notre essence. Et à ce titre, la situation pouvoir à gauche / France à droite est dans l’ordre.

Mais mon Dieu que nous nous sommes vite débandés. Que nous les avons laissés seuls. Que nous avons sottement laissé le terrain de l’activisme à 60000 pigeons mal assortis. Que nous sommes lents à prendre le relais de nos deux louloutes du baiser pour tenir tête à une vision archaïque de la famille et du mariage. Que nous sommes attentistes enfin lorsqu’il s’agirait d’ouvrir la voie au gouvernement pour qu’il se sente en situation de faire participer à la vie publique des centaines de jeunes bloqués dans la frustration par le cumul des mandats, des milliers d’étrangers exclus de la vie démocratique par un code électoral inadapté à la société française. Lorsqu’il s’agirait peut-être sur ces questions, c’est vrai, de le pousser un peu.

DEVENEZ PRATIQUANTS

Allez travailler dans votre section.

Vérifiez que votre député/e a bien renoncé à son mandat exécutif local et est prêt/e à voter la loi sur le non-cumul des mandats.

Allez vous rouler des patins sur les parvis des mairies.

Apprenez à calculer votre impôt et ceux des malheureux, vrais ou prétendus.

Tenez bon avec le gouvernement sur la réduction des niches fiscales, qu’il s’agisse des prélèvements libératoires ou des déductions d’impôt.

Allez battre le pavé et participer aux collectifs en faveur du vote des étrangers.

A l’heure où les chapelets vont fleurir sur le trajet de drôles de manifestations, devenez des citoyens de gauche pratiquants.

(1): à la lecture du monde du 8 novembre, je m’avise que le pourcentage des Français favorables au mariage pour tous et à l’adoption par les couples homosexuels avait baissé au début du mois d’octobre mais est remonté: de 61 à 65% pour le mariage, de 48 à 52% pour l’adoption.

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Dix projets pour le logement

( Cet article a été publié pour la première fois en mars 2012)

Si j’en crois ma température, ma tension et ma saturation, je fus beaucoup plus stressé en découvrant il y a deux semaines que deux tiers des Français trouvaient que la campagne ne répondait pas à leurs attentes, que lorsque je fus informé hier d’un hypothétique croisement des courbes.

Donc, 2/3 des Français ont le sentiment que les questions qui les intéressent ne sont pas traitées. Et la première de leurs préoccupations, selon un autre sondage, c’est le logement.

Je savais déjà avant d’aller écouter Marie-Noël Lienemann, Bertrand Delanoë et Thierry Repentin hier que, contre 10 à 15% il y a quelques décennies, les Français consacraient aujourd’hui 33% en moyenne de leur revenu à se loger ( et bien sûr plus dans les zones et les situations sociales dites « tendues »). J’ai appris en revanche qu’alors qu’on devait consacrer il y a 10 ans 3 années entières de son revenu à devenir propriétaire, on en consacre aujourd’hui plus de 4, ce qui explique probablement pourquoi le pourcentage de propriétaires en France n’a augmenté que de 1% en 5 ans (de 57 à 58 – souvenez-vous, on devait tous être propriétaires!), le dit 1% ayant gagné à ce nouveau statut non seulement un logement mais des sueurs froides pour une vingtaine d’années. Tu m’étonnes que ça nous préoccupe!

Evidemment, le petit timonier s’en fout. Enfin … il ne s’y intéresse pas sous le même angle que nous.

Ainsi, Bertrand Delanoë remarquait que les mots « école », « santé » et « logement » n’avaient pas été prononcés une seule fois lors du discours de Villepinte.

Mais, on s’en souvient, alors qu’il nous annonçait à la télé 1,6 points de TVA supplémentaires et 0,01 points de taxation sur les flux financiers, Nicolas Sarkozy avait aussi parlé de logement. Et il proposait que les possibilités de construction soient augmentées de 30% sur les terrains disponibles, les projets en cours… C’était bien la peine de réguler hauteur et densité pendant des années! Mais surtout, qui raflerait la mise, sinon les propriétaires, qui verraient la valeur de leur bien augmenter mécaniquement?

En somme donc, il s’agissait de réussir le tour de force suivant: tout en reconnaissant que la France manque cruellement de logements – quand il en manque près d’un million, on peut difficilement faire autrement! -, faire en sorte que la nécessaire accélération de la construction n’entame pas les privilèges des privilégiés. Espérer qu’en devenant plus favorisés encore, les plus favorisés en laissent, consciemment ou par mégarde, une petite miette pour les plus défavorisés.

La logique du projet de l’équipe Hollande est un peu différente. Hi hi!

Je la restitue telle que l’a exposée hier Thierry Repentin. Ca nous parle et ça parle aux gens autour de nous, même si c’est parfois un peu technique. Ca développe les 60 propositions de François Hollande, qui ne sont évidemment que la partie émergée de l’iceberg. Ca mérite, je crois d’être mémorisé au moins en partie, redit autour. Oui, je suis un militant.

1. Inverser la logique des impôts sur le foncier pour libérer des terrains. Aujourd’hui, plus on attend pour vendre un terrain constructible, plus on gagne d’argent: le prix du terrain augmente et au bout de 30 ans, on n’est plus imposé sur le bénéfice de la vente (la plus-value). Du coup, la matière première, à savoir les terrains, manque. Le projet socialiste consiste à mettre en place un impôt progressif dans le temps: plus on attend, plus on paie.

2. Mise à disposition des communes des terrains dont l’Etat est propriétaire. Là aussi, le but est de libérer du foncier pour permettre les projets de construction de logements sociaux. Il y a des bâtiments désaffectés un peu partout dans le centre des villes que l’Etat a jusqu’ici refusé de mettre à disposition ou même de vendre.

3. Chaque fois qu’il y aura construction s’appliquera la règle des trois tiers:

– 1/3 de logements sociaux proposés à la location

– 1/3 de logements réservés à l’accession à la propriété

– 1/3 de logements libres

4. L’obligation de construction de logements sociaux pour les villes sera portée de 20 à 25%

5. Les pénalités à payer par les villes se refusant à construire du logement social seront multipliées par 5.

6. Dans le cas où les conseils municipaux refuseraient toujours d’appliquer la loi malgré une pénalité plus forte, les préfets se substitueront aux maires défaillants. La loi le stipule déjà depuis 10 ans, mais elle n’a jamais été appliquée.

7. Les villes qui se refusent à construire du logement social tandis que d’autres respectent la loi essaient aussi souvent d’échapper à une autre disposition légale, moins connue. Toutes les communes doivent en effet créer 1 place d’hébergement d’urgence par tranche de 2000 habitants. A Paris, le ratio est de 4 pour mille. Mais ailleurs … Il est prévu de faire correspondre une pénalité financière à ce manquement à la loi.

8. Dans la mesure où c’est en grande partie le Livret A qui finance la construction de logements, il est prévu d’en doubler le plafond. Il était jusqu’ici de 15000 euros. 6 millions de personnes l’ont atteint. En le passant à 30000 euros, on peut espérer disposer d’une manne nouvelle à investir dans l’aide à la pierre.

9. Il est prévu de mettre en place un encadrement des loyers dans le logement privé, et ce dès le mois d’août. Le prix des logements proposés à la re-location ou loués pour la première fois sera bloqué. Il pourra être réduit de 20% dans les cas avérés de sur-évaluation et de tension sur le marché.

10. Un système de caution solidaire sera mis en place en direction des jeunes souhaitant louer un appartement.

Dis voir, Nicolas!

Ainsi donc, rien n’est mieux partagé dans cette campagne, que l’audace fiscale. Et c’est un véritable coup de folie qui a balayé l’équipe de campagne de Nicolas Sarkozy: un impôt lié à la nationalité! Gu!

Après vérification auprès des autorités compétentes, les Français ayant migré fiscalement paieront la différence entre les impôts sur le capital acquittés dans le pays d’accueil et ceux qu’ils auraient acquitté en France!

Il ne reste plus, donc, qu’à augmenter les impôts sur le capital et à en modifier l’assiette…

Parce que sinon, Mr le Président, au mieux personne ne part, et au pire ce n’est qu’un second prélèvement libératoire permettant aux Français fortunés d’aller jouir librement de tous leurs autres revenus à l’étranger.

On ne se paierait pas un peu ma tête?