L’as-tu vu?

Qu’on propose, quoique candidat du parti socialiste, un projet qui n’est pas socialiste, qu’on crée un site de démocratie participative plus ou moins pipo, qu’on cherche à faire des deux grands partis de gouvernement de véritables partis de masse – quitte à ce que quelques années plus tard la moitié des adhérents ne soient pas à jour de leur cotisation, qu’on siphonne l’électorat FN et se fasse siphonner en retour, qu’on mène une politique d’ouverture à gauche, qu’on tape sur les corps intermédiaires, ou qu’on décide au contraire de les mobiliser dans l’élaboration de la politique nationale, on ne fait rien d’autre que chercher le peuple … et révéler, ce faisant, son absence.
On ne le rencontre pas dans les partis. Pas plus dans les syndicats. Il répond à peine à l’appel des idéologies ou de leurs dénonciations. Si on le devine derrière une colère contre les situations acquises et les privilèges réels ou supposés, l’attiser ne suffit pas à le faire apparaître. Et l’élection même ne lui donne plus de visage clair.
Si l’étrange alchimie qu’on devine en son principe, à la faveur de laquelle l’arithmétique devient une énergie, a encore fonctionné en 2007, la recette s’en est perdue. Fini le temps où 30% de votants au premier tour donnaient 54% au second et plus de 60% de satisfaits quelques jours après l’élection, où une addition de voix individuelles faisaient apparaître un désir et une volonté collectives, que le contenu en fût clair ou non. Il a fallu quelques mois à peine pour que chacun reprenne ses billes et que les électeurs du premier tour de l’actuel Président en soient réduits à se compter.
Pourtant il n’y a pas plus de peuple comme énergie et volonté collectives en dehors d’eux qu’en eux. Qu’on songe à la variété et à l’incompatibilité des mouvements qui depuis vingt ou trente ans créent la surprise en obtenant un score à deux chiffres aux élections successives, des radicaux de Tapie aux souverainistes de de Villiers en passant par les Écologistes et les électeurs du Front de Gauche. Qu’on songe à la vitesse à laquelle ces enthousiasmes se dégonflent.
Depuis combien de temps ne l’avons-nous pas vu, le peuple? Et mesure-t-on la gravité de cette absence?
Si l’on en juge par l’arrogance des incarnations illusoires et éphémères dont on vient de parler, non. Si l’on en juge par l’ardeur à réformer leurs modes de fonctionnement des partis de gouvernement, non plus. Mais je ne suis pas moins surpris par la posture de nombre de commentateurs, de leur majorité même, qui semblent croire qu’ils l’ont vu, eux, le peuple, et qu’ils savent ce qu’il dit, sent et veut puisqu’ils se donnent pour unique objectif de piloriser ceux qu’ils accusent de l’avoir trahi.
Il n’existe pas de posture politique et intellectuelle conséquente qui ne reconnaisse comme préalable cette tragique absence du peuple. Et quiconque prétend à ce jour parler en son nom, l’incarner de façon transparente ou même le décrire est un triste coquin.

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