Si c’est un rom

(Article publié pour la première fois en juin 2012)

On n’a jamais trop bien compris d’où elle sortait. Yeux étroits. Peau mate. Nez un peu cassé. Très étrange. Plus encore si l’on compare ses quatre enfants, et celle qui hérite ses traits, notamment, avec ceux qui ont beaucoup plus de leur père.

Elle raconte d’ailleurs que petite, à l’école, elle n’était pas très en odeur de sainteté.

A table, un jour, ma grand-mère évoque le mariage d’un lointain aïeul avec une égyptienne.

 

Il a fallu bien des connexions synaptiques avant que je ne réassigne notre houri d’arrière-arrière-arrière-grand-mère à sa roulote natale. Egyptienne? Tu parles! Gypsy, tu veux dire. Tzigane. Romano. Voleuse de poules. Et dire qu’il fut question d’appeler une des nôtres Esmeralda: le père Hugo justement la fait appeler l’Egyptienne par un de ses personnages.

 

J’allais dire: et voilà, je suis un rom.

C’est idiot.

C’est peut-être une disposition personnelle peu marquée au lyrisme des origines.

C’est plus sûrement que le type à qui manquaient les deux mains il y a trois heures dans le métro et les enfants sales à la peau grenue qui poireautent à l’entrée de la bouche de métro Laumière se prêtent mal à l’exotisme revendicatif.

C’est enfin que je ne suis pas eux. Je me suis, on m’a, protégé de leur misère par un mouvement de désidentification extrêmement profond. Mes mécanismes de défense psychologique, mon fond de saloperie personnel et un dessein politique presque explicite se sont rencontrés. Je ne suis pas ces gens et ces gens ne sont pas moi. Nous y perdons les uns et les autres une part importante de notre humanité. Alors que vais-je aller chanter que je suis un rom, si ce mot veut bien dire « homme »?

 

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