Lilie

(Article publié pour la première fois en juin 2012)

C’est devenu une habitude depuis que je surveille le bac: j’indique régulièrement l’heure au tableau. Pas de sonneries pendant les épreuves. Portables éteints. Et rares sont les élèves qui ont pensé, quoique la chose fût prévisible, à se munir d’une montre ou d’un réveil.

Bien sûr, une mue s’est opérée: tandis que je passe dans les classes pour les faire émarger, j’en retrouve que j’ai eus en seconde, qui étaient alors toujours retournés, et qui passent leurs quatre heures assis droit, concentrés, à peu près. Et ils sont très peu à pousser les hauts cris dans les salles d’examen lorsque j’indique que 2 heures sont déjà écoulées, comme ils l’auraient immanquablement fait au temps de leurs premiers devoirs sur table en plus d’une heure.

Reste que le temps demeure une réalité venue de l’extérieur, pas véritablement incorporée, ou dont la gestion ne leur semble pas faire partie, au même titre que la résolution d’un exercice de maths ou la construction d’une dissertation, des compétences évaluées par l’examen.

Et pourtant…

L’année suivante, je les retrouve en STAPS, par exemple, où l’on sait que s’oriente une partie importante des élèves des milieux populaires. La moitié quasiment ne validera pas sa première année ou passera près de l’échec à cause de problèmes de retards, d’absences… eux-mêmes liés en grande partie à une gestion / perception imparfaite du temps, du calendrier, des rythmes scolaires.

Ces problèmes, généralement, existent depuis longtemps. On en propose un traitement disciplinaire. C’est légitime, d’autant que puisque l’école c’est le temps, tous ceux qui cherchent à titiller un peu l’institution essaieront d’une manière ou d’une autre d’en perturber les rythmes, en arrivant par exemple la bouche en coeur trente secondes ou dix minutes après que la porte se sera fermée. Il est bon qu’il leur soit répondu.

Mais ici, comme ailleurs et plus qu’ailleurs, l’approche disciplinaire ne suffit pas. Et il est regrettable qu’on n’éduque pas au temps, parce qu’on n’a pas pris la mesure des problèmes qu’il pose pour certains élèves et de la nécessité d’en construire la notion pour ceux à qui rien ne l’a donnée.

Les errements du RER B et les aléas du bus 15 sont parfois une excuse. Ils sont surtout les fragments d’une réalité sociale qu’ignorent largement ceux qui vivent dans le luxe d’un temps maîtrisé. Daniel Thin et Matthias Millet, dans un ouvrage déjà cité sur ce blog, la décrivent parfaitement: absence de structuration temporelle par l’emploi pour de nombreuses familles, par les sociabilités amicales et familiales pour les plus défavorisées d’entre elles. Parallèlement, une urgence permanente: accidents personnels, rendez-vous avec les aides sociales, convocations en urgence au collège ou au lycée… pour traiter le problème d’absences et de retards récurrents d’un des enfants de la famille. Faible maîtrise aussi de toutes les formes écrites de l’organisation du temps: agenda, post-it, emploi du temps. Temps étal. Temps pressant. Entre les deux, peu de place pour un temps régulièrement scandé auquel il faut pourtant se faire dans l’enceinte de l’établissement et dont l’institution, quoiqu’elle en évalue la maîtrise, ne juge pas nécessaire d’enseigner la notion.

Ainsi nous a-t-on annoncé il y a deux ans l’arrivée de Lilie, l’intranet des lycées d’Ile de France. Financé par la région et développé par une entreprise dont je ne veux pas savoir le nom, cet outil était censé faire le lien entre parents, élèves et enseignants en proposant par exemple une messagerie, un accès aux résultats et un cahier de textes en ligne. C’était, d’un certain point de vue et à travers le cahier de texte notamment mais aussi la messagerie, une manière de construire un temps commun, de suppléer à l’absence régulière d’un cahier de texte ou aux errements de sa tenue. Dès les premiers essais, cependant, il apparut que le cahier de texte n’avait rien d’intuitif et de souple. Que d’ailleurs, il avait été tenu pour acquis que l’informatique était maîtrisé de tous, ce qui est loin d’aller de soi pour des familles d’un établissement d’éducation prioritaire de Seine-Saint-Denis. On avait juste oublié en somme d’avoir une démarche éducative, reproduisant l’attitude fréquente qui consiste à se débarrasser de ce qui est le plus difficile à enseigner en le considérant comme un pré-requis.

Surtout, Lilie ne marche pas. En comparaison, le RER B et le bus 15 sont réglés comme des horloges suisses.

 

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