Dresser mes pauvres et les noirs, responsabiliser les bourgeois et les blancs

Dimanche soir. Je prends place dans le Paris-Mantes de 18H20 face à deux femmes. Les deux ont une cinquantaine d’années. L’une est noire et l’autre blanche. Une robe africaine des grands jours et le charme discret d’une petite veste en cuir bourgeoise.

Dès le départ du train, deux annonces successives laissent planer peu de doutes quant à la probabilité d’un contrôle. Lorsque les agents de la SNCF apparaissent dans le wagon attenant, pourtant, ma voisine en robe d’apparat commence à se tortiller sur son siège. « Ils arrivent », finit-elle par me dire.

J’ai mon billet. Les deux femmes sont en infraction. La femme blanche a un abonnement « heures blanches » et on est en « heures bleues », ou l’inverse. La femme noire a tout faux. Elle sort dans un premier temps un pass navigo où quelques tickets glissés cachent un peu trop opportunément la photo d’identité.

« Ce n’est pas vous. Je vais vous demander 40 euros. Si vous ne réglez pas maintenant, je garde le pass. »

Deuxième tentative d’entourloupe: rendez-moi le pass d’abord et je vous paie ensuite. Troisième tentative: elle s’est résolue à sortir une liasse de billets face à laquelle le contrôleur lui restitue le pass; il n’y a que trente euros. Tandis qu’elle complète la somme en s’adressant à ses amies du carré voisin, c’est le contrôleur qui s’adresse à moi: « C’est tout le temps comme ça. »

L’opération de contrôle a commencé par la femme blanche. Elle s’est interrompue pour elle au stade du constat d’infraction: c’est à ce moment que le contrôleur a demandé son titre de transport à la femme noire. Son cas étant réglé, il revient à sa voisine et lui explique qu’elle en est quitte pour la peur d’avoir eu à régler 13,50 euros. Désormais, elle saura.

Nous arrivons justement à Mantes et le contrôleur, dans la travée, doit reculer de quelques mètres pour me laisser sortir. C’est l’occasion, légèrement à l’écart des deux femmes, de lui dire que je trouve inéquitable sa manière de procéder. L’essentiel de ce qu’il me répond dans le temps que les portes s’ouvrent et que les passagers descendent est que dans l’un des deux cas il y avait « vraie fraude ».

500 mètres plus loin, le palpitant encore bien haut parce que ce genre de situations m’est extrêmement déplaisant, je m’avise de ce que j’étais en train de lire jusqu’au moment du petit drame qui nous occupe: un ouvrage intitulé Ruptures scolaires et un chapitre particulièrement consacré à la différence entre les modes de l’autorité parentale telle qu’elle s’exerce dans les familles populaires, et ceux, globalement conformes entre eux, qui s’observent dans les familles plus favorisées et qui constituent les principales attentes de l’école. Je cite:

« Se caractérisant d’abord par l’exercice d’une contrainte extérieure qui suppose une surveillance directe (« il faut être derrière »), les formes d’exercice de l’autorité familiale se caractérisent ensuite, dans les familles rencontrées (essentiellement de milieux populaires), par l’immédiateté et l’aspect contextualisé (versus universaliste et impersonnel) des contraintes exercées. Les contraintes et les sanctions extérieures s’appliquent directement à l’acte répréhensible ou réprouvé et portent prioritairement l’intention d’interrompre celui-ci. Elles s’appliquent en relation à des situations précises et immédiates davantage qu’en référence à des intentions éducatives plus générales. Tout oppose ce type de sanctions spontanées, données en réaction à une situation immédiate, à un type d’interventions qui viserait à inculquer une obéissance intérieure par le commentaire raisonné de la situation et le report de l’action punitive. »(1)

Et recopiant cela, je m’avise aussi de ce qu’une réunion organisée dans un lycée en Zone d’éducation prioritaire (tout à fait imaginaire bien entendu), et censée initialement porter sur la répartition des moyens alloués aux différentes disciplines en fonction de leurs projets pédagogiques, tourna exclusivement plus d’une heure durant autour des sanctions à appliquer aux retardataires et aux porteurs de casquettes et autres couvre-chefs. De ce qu’il fallut en passer par une heure d’accusations de laxisme réciproques et d’appels à la fermeté déjà bien des fois entendus avant que deux voix ne s’élèvent pour suggérer qu’une action éducative serait probablement opportune sur l’un et l’autre sujet. Bien sûr, cela fut en parti pris comme un appel au recul, comme si le fait d’avoir préalablement expliqué une règle impliquait d’en retrancher sur la fermeté à l’égard des contrevenants.

Mais c’est ainsi: les bourgeois et les blancs, ça se responsabilise. Les noirs et les pauvres, ça se dresse.

Et j’espère cette fois m’être suffisamment tu pour que vous parliez.

(1) Ruptures scolaires, Matthias Millet et Daniel Thin

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