Bref, je me présente à Hénin-Baumont

(Article publié pour la première fois le 15 mai 2012)

Le soir du premier tour, j’ai entendu Jean-Luc Mélenchon:

« Marine Le Pen fait un score de près de 20%. Est-ce qu’on peut considérer que vous avez perdu votre bras de fer avec elle?

– Ah bien, clairement… parce qu’elle a obtenu un score qui montre à quel point nous avions raison nous le Front de Gauche – et nous seulement! –  de mener ce combat contre elle, frontalement. Et comme c’est décevant d’être restés si seuls, si longtemps. Et honte à ceux qui ont préféré me frapper, sans relâche, y compris venant de gauche, plutôt que de nous aider à mener ce combat. »

Puis engueulade de journaliste.

 

Le lendemain du premier tour, j’ai vu s’afficher sur la page facebook d’une amie qui le soutenait la citation suivante, de Martin Luther King: « A la fin, nous nous souviendrons non pas des mots de nos ennemis mais des silences de nos amis. » C’était un partage. Ca a disparu assez vite. Je suppose que ça a circulé ailleurs après.

 

Mon métier, c’est expliquer des textes. Si vous permettez, donc…

 

D’abord, un paralogisme, c’est-à-dire une formulation d’apparence logique d’un raisonnement incohérent. En somme: notre échec valide notre stratégie. J’aurais dit plutôt que le score du Front National validait le but mais interrogeait la stratégie.

 

Le premier rempart rationnel enfoncé, voici la solitude. Lyrisme de l’homme blessé: elle est durement vécue. Qui ne voit pourtant qu’elle grandit celui dont on ne sait plus pour finir s’il l’a choisie ou subie?

 

D’abord, parce que de nouveau elle valide la stratégie: non seulement, nous avons échoué mais en plus nous étions seuls, c’est donc bien que nous avions raison.

Ensuite parce que c’est une solitude voulue de l’extérieur, c’est une mise à l’écart. Et du coup, le signe de « notre » élection. Ou de « mon » élection. La citation de Luther King est ici éclairante. Par contraste, parce que fermement ancrée dans le « nous » elle fait ressortir le louvoiement de Mélenchon entre le « nous » et le « je ». Par proximité, parce que MLK est un homme de religion et que le solliciter révèle un des soubassements imaginaires de ce sentiment de solitude qui distingue: d’une certaine façon, nous sommes les élus.

Enfin parce qu’en distinguant les élus, elle fait apparaître les méchants. Moi par exemple, qui suis clairement raciste comme on s’en convaincra aisément en lisant les 53 posts précédents. Mais en fait nous tous, si nous ne sommes pas au Front de gauche, ou plutôt mélenchoniens. Au mieux quelque chose nous unit, qui est l’abdication. Mais de façon évidente, on n’est pas loin de nous reprocher une connivence, une entente, un complot.

 

La charge contre le journaliste est de ce point de vue la closule ou l’entrée en matière inévitable de toute prise de parole de Jean-Luc Mélenchon. Que ceux qui font leur travail en conscience et conservent toute la neutralité possible ne se croient pas à l’abri: dans une logique où il n’y a que deux camps, le Front de gauche et le reste, ils sont l’appui rêvé pour réaffirmer la bonté des bons, et leur droit à tancer tout ce qui se présente.

 

Ca doit avoir un nom en psychologie.

Je charge sur mes épaules un fardeau que je sais être trop lourd pour moi. Personne d’ailleurs ne me demande –  et beaucoup tentent de me dissuader – de le porter seul. Que la probabilité soit grande que je le laisse tomber avant le point d’arrivée m’importe peu: l’échec s’efface en regard de la satisfaction narcissique de m’être comporté en héros. Je tire d’ailleurs de la culpabilisation de ceux qui ne m’ont pas aidé (même s’ils m’ont aidé, bien sûr) la certitude de ma propre supériorité morale. Que je me plante, enfin, par un curieux retournement, apporte la preuve rétrospective de l’impérieuse nécessité de mon entreprise.

Bref, je me présente à Hénin-Beaumont.

 

Je suis probablement déjà fâché avec quelques-uns d’entre vous. Je sais que d’autres sentent comme moi que Jean-Luc est en roue libre. Il se dit qu’on essaie de le calmer au Front de Gauche, sur les journalistes notamment.

Je dis: faites gaffe. Il déconne à plein tubes. Le Front de Gauche mérite mieux que ça.

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