Tout le monde a une culture

(Article publié pour la première fois le 18 avril 2012)

Il est très ennuyeux d’entendre une Inspectrice de l’Education nationale déclarer que le plus difficile avec les élèves du 93 est de leur faire acquérir une culture. Il est plutôt rassurant d’entendre une candidate aux élections législatives déclarer que la notion d' »accès à la culture » la gêne aux entournures.

Tout le monde a une culture. Supposer l’inverse c’est au mieux faire preuve d’une ignorance qui s’accommode mal avec le statut d’enseignant, au pire servir les sombres desseins d’une confusion entre culture et culture légitime qui présuppose de toute façon qu’il n’y a de culture que parce que certains en sont exclus.

S’ils essaient d’y accéder, on redoublera de bienveillance à leur égard, d’autant plus volontiers qu’elle préservera l’essentiel: le sentiment paternaliste de notre propre supériorité. En somme, parler d’accès à la culture, c’est dire que certains y sont, dans la culture, que d’autres y viennent, et que si ce mouvement réduit la distance entre le capital dont chacun dispose, il conserve la différence de nature entre les façons dont chacun l’a acquis. C’est le moment stupéfiant où un enseignant  va dire d’un élève qu’il est méritant mais trop « scolaire »: tu as coché toutes les cases, mais tu n’es pas des nôtres.

Je songe que voilà deux semaines que nous travaillons sur les Mémoires de guerre de De Gaulle avec mes loulous. Qu’ils en sauront plus dans six semaines que 90% de la population sur le Conseil National de la Résistance, sur l’esprit de la Cinquième, sur les fondements de notre culture politique. Que pour autant, parce que ma hiérarchie avait décidé qu’ils étaient en situation d’accéder et non de posséder, ils n’auront pas voix au chapitre face au premier rentier de l’ignorance venu, qui aura beau jeu de s’abriter derrière l’idée généralement répandue que depuis la fin de l’empire romain, le niveau baisse et les prix montent. Et puis, c’est pas parce qu’ils connaissent De Gaulle qu’ils écoutent pas Youssoupha!

Ce jeu de dupe, où parce que certaines cultures ne sont pas des cultures, le savoir est à la fois tout et rien, il est extrêmement fatigant d’y jouer.

Il est évident surtout qu’aucune décision politique ne suppléera le mouvement intellectuel et social par lequel tous, à commencer probablement par les enseignants, seront capables de renoncer aux bénéfices qu’ils tirent d’une définition aristocratique du savoir et de la culture. A la sécurité qu’ils gagnent à perpétuer le petit jeu de massacre de la légitimité culturelle.

Aussi ne regarderons-nous pas la machine à sondages tourner. Moins encore à cette élection qu’à toute autre. A l’inverse de 1981, où probablement le mouvement social avait précédé l’alternance politique, il devra cette fois-ci la suivre. Le véritable effort commencera en juin: il s’agira de faire bouger les lignes dans nos têtes.

Mais attention! Quiconque se sera cru dispensé d’aller voter dimanche à l’issue de la lecture de ce post devra se fader les trois tomes des Mémoires de guerre en intégralité!

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