Eva, c’est bien dommage

(Article publié pour la première fois le 19 avril 2012)

C’est marrant les petits potes qui vont voter pour la première fois. Au lycée, samedi matin, j’avais mille questions sur les cartes électorales, la drôle d’histoire qu’on leur avait racontée et selon laquelle il faudrait aller voter les 10 et 17 juin, la façon dont ça se passait, si ça faisait mal.

Les garçons, comme d’habitude, ont ou feignent une totale désinhibition. Dans une classe, c’est nettement Jean-Luc qui raflait la mise, et on me le signifiait quasiment avec le poing levé. Chez les filles, une sensibilité commune aussi je crois, mais plus de doute et de circonspection, comme d’habitude.

J’ai l’impression en effet qu’il y a beaucoup de carrières électorales féminines qui commencent par un vote écologiste. Je pourrais donner plusieurs exemples. J’en avais une hier, qui m’est assez proche, qui me disait qu’elle ne savait pas qui, d’Eva ou de François, recevrait son tout premier suffrage. C’est probablement plus difficile pour elle que pour une autre qui aurait commencé de voter aux Européennes ou à une autre Présidentielle. Et c’est bien dommage.

A cause de cette phrase d’abord, dite hier au meeting du Cirque d’Hiver par la candidate écologiste : « Quelque chose en moi se refuse à fonder la politique sur la tyrannie de l’émotion. ». Je regrette sincèrement que cette démarche n’ait pas passé la rampe. Qu’elle n’ait pas modifié l’horizon d’attente : communication, vêture, vigueur tribunicienne. Qu’elle ait surtout immédiatement rencontré la résistance de ce que cinq ans de sarkozysme et près de trente ans de montée du Front national ont fait sédimenter de pire dans l’opinion publique : l’idée qu’un accent et qu’un lieu de naissance ont plus d’importance dans la définition de l’appartenance nationale que l’adhésion profonde au projet politique commun et le service courageux de la République.

Je m’avise surtout que je viens de passer deux semaines au milieu des pompes à chaleur. Pas moins de quatre candidats au Brevet de Technicien Supérieur en Mécanismes et automatismes industriels, sur les 14 dont j’ai examiné les rapports de stage, avaient travaillé six semaines dans des entreprises de climatisation et prévoyaient d’y commencer leur vie professionnelle. Ils avaient essentiellement posé des pompes à chaleur. Tandis que je ralliais Lille il y a quelques jours, j’entendis quatre pubs à la radio pour de tels dispositifs, en deux heures.

Malgré tous les efforts que j’ai pu consentir dans de récents billets consacrés au logement ou à la politique fiscale, il est des blocages que mon esprit de littéraire ne peut surmonter, et je n’expliquerai pas ici comment fonctionne une pompe à chaleur. Je peux simplement vous dire ceci, qui je crois suffit : la pompe à chaleur est un dispositif de chauffage qu’il faut chauffer.

Ou encore : si vous avez 10000 euros devant vous, n’allez surtout pas utiliser des matériaux naturels innovants pour isoler votre habitation ! Investissez plutôt dans une pompe à chaleur. Puis construisez dans votre jardin un magnifique local en béton pour l’abriter. Après que la pompe à chaleur aura rendu l’âme un hiver, étant incapable de remplir son office si la température extérieure passe sous les quinze degrés, investissez dans un système de chauffage du local en béton. Vous avisant alors que les économies d’énergie annoncées il y a deux ans dans la pub par Charlotte de Turkheim sont légèrement remises en cause, penchez-vous sur les solutions d’isolation par des matériaux naturels innovants. Et déclarez : « L’écologie c’est bien, mais ça coûte drôlement cher ! »

Oui, c’est dommage.

Là aussi, il y avait des lignes à faire bouger dans les têtes. Et si j’en crois les mines étonnées de nos candidats au BTS lorsque nous leur faisions remarquer qu’ils avaient probablement quelques wagons de retard et quelques Kw/h de trop, elles sont toujours au même endroit. On pouvait d’ailleurs lire hier des tweets sarkozystes se réjouissant de ce que, si le score écologiste était tel qu’annoncé, l’écologie politique serait bel et bien morte.

Mais le vote Hollande n’est pas tiède. Et, bien que ça n’engage que moi, bien sûr, qui ne les ai pas signés, je ne crois pas qu’il était nécessaire qu’il y eût ces accords préalables pour que l’écologie fût au cœur des préoccupations des socialistes. Là aussi, l’évolution profonde suivra peut-être le vote plutôt qu’elle ne l’aura précédé. Mais elle aura lieu. Avec l’appui d’une écologie politique remise de ses mésaventures, je l’espère.

Quant à mes jeunes amies… Eh bien, il ne m’appartient pas de leur dire pour qui voter, mais seulement de leur enjoindre de voter nombreuses et de voter heureuses. Et de ne pas – et je peux bien le dire, je crois, après ces quelques paragraphes – quel que soit leur choix, le fonder sur une autre déclaration d’hier au Cirque d’Hiver: « François Hollande veut-il rester dans l’histoire comme le syndic de liquidation des espoirs de la gauche? »

Non, je le redis, le vote pour François Hollande n’est pas un vote tiède.

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