François, maître du temps

(Article publié pour la première fois le 20 avril 2012)

Progressivement, des gens bizarres reviendront parmi vous. Ils auront vécu, des semaines et des mois durant, dans le temps de la politique. On n’y connaît que la seconde et le siècle.

Un tweet ou plusieurs même à chaque mouvement de la trotteuse, et les sondages quotidiens qui le scandent. Dix tracts tendus à la minute, et dix regards scrutés. Essayer de trouver là-dedans une tendance. Vérifier qu’elle ne se vérifie pas. Redouter que la prochaine seconde ne l’infirme si toutefois la présente la vérifie.

Etre toujours dans ce présent instable pour ….

Réduire le déficit budgétaire à échéance de cinq ans. Voir arriver les premières cohortes de l’Education nationale reconstruite dans dix. S’entendre dire par un petit rigolo d’économiste dans vingt-cinq que de toute façon on était en phase B du cycle de Kondratiev. Et se faire expliquer par son arrière-petit-fils en études d’Histoire que l’Emmanuel Leroy-Ladurie de 2070 rend compte du redressement économique de 2012 à 2020 par l’évolution des données climatiques à l’échelle du siècle.

Et le pire: lutter contre un zigoto qui a transformé cette improbable machine à fabriquer de l’avenir en implacable machine à produire de l’oubli. Que vous rappelez-vous des cinq ans de présidence Sarkozy? Qui se souvient parmi les électeurs de dimanche de la loi TEPA? Et qui se souvient parmi nous tous des premières propositions de Sarkozy dans cette campagne, où il n’est entré pourtant qu’il y a deux mois? Les référendums… eh oui!

Ce temps bizarre de la politique, on peut à moindres frais le couper en deux et faire vivre des millions de personnes dans une espèce de gigantesque lavomatic, où l’on s’absorbe dans la contemplation du linge qui tourne derrière le hublot, chaque seconde n’apportant rien de nouveau à la précédente et n’ayant d’autre horizon que la suivante.

Accélérant encore le rythme délirant du storytelling de son mandat, le minuscule timonier aura proposé quelque chose de nouveau chaque jour dans cette campagne. Qui n’aura d’ailleurs donné l’illusion de la nouveauté que parce que l’ancien, on ne savait plus trop ce que c’était. Au point de découvrir parfois ou de faire mine de découvrir lui-même les résultats de sa propre politique: fallait-il qu’il nous prenne pour des poissons rouges, ou qu’il en fût devenu un lui-même, pour dire qu’il s’était rendu compte que certaines grandes entreprises ne payaient pas d’impôts, alors que c’était en grande partie lui qui les en avait exonérées.

Je voterai François Hollande dimanche et dimanche, avec le coeur et la tête, aussi et surtout peut-être parce qu’il aura été maître du temps politique. Pas maître de l' »agenda politique », dont on doit se méfier parce qu’il est l’un des rouages de la machine à oubli. Mais bien maître du temps politique, d’une manière qui témoigne à la fois de sa compétence et de son sens éthique: suffisamment cohérent, constant et visionnaire pour se tenir sur l’étroite ligne de crête qui joint et sépare la seconde et le siècle, pour convertir les regards un peu vitreux des loulous qui auront tracté, tweeté et bloggé pendant des mois en sourires sonnants et trébuchants d’enfants à naître.

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