Patrick, Lorant, Ferdinand, Jean-François et les autres.

« L’extrême droite est une tendance politique dure mais un concept mou » écrit Michel Winock. La lutte contre l’extrême-droite, elle, a au moins le mérite de la cohérence: elle fait preuve de mollesse et comme concept et comme tendance.

J’admets que quand Lorant Deutsch et Patrick Buisson écrivent un  livre sur le Paris de Céline, c’est au fond la rencontre entre un mauvais comédien à lunettes, le défait de la dernière présidentielle et l’auteur « géniaaal » le moins lu de la planète.

Je ferais remarquer cependant que c’est aussi la rencontre entre le type qui a vendu 2 millions d’exemplaires d’un guide touristique royaliste, le type qui a fait adhérer 48 % des votants du pays des droits de l’homme à un programme en partie raciste et l’auteur antisémite le plus lu de la planète. Que c’est en somme la rencontre entre les survivances de l’Action Française, l’héritage de l’ultra-droite des années 30 et le lepenisme, portée sur les fonds baptismaux par une partie de la droite parlementaire.

Certes, l’indécision conceptuelle de nos ultra-conservateurs continue de se vérifier. L’extrême-droite a toujours été une auberge espagnole, où royalistes, fascistes, nationalistes, européistes, catholiques, agnostiques … ne s’attablaient qu’un temps côte à côte et finissaient par s’envoyer la soupière à la tête. D’où l’idée d’un concept mou: bien malin qui saurait définir l’extrême droite française.

Force est de constater pourtant que l’heure est à la cohésion, et que les éléments disparates du corpus idéologique réactionnaire voisinent sans heurts. Qu’ils finissent du coup par dessiner en creux une base électorale à laquelle on pourrait donner plus d’ampleur encore que celle, déjà sans cesse croissante, que rassemble le Front National.

Et ce qui est le plus inquiétant, peut-être, c’est qu’au moment tout juste où un branquignolle traditionaliste rencontre un ancien rédacteur en chef de Minute, passé entre temps à l’Elysée, autour des dépouilles d’un chantre du racisme biologique, le bon Jean-François Copé envisage la possibilité d’une manifestation de droite en des termes qui devraient frapper – et qui ne frappent pas.

Non seulement il évoque les manifestations de 1984 pour l’école « libre », dont Roland Dumas avait rappelé à la tribune de l’Assemblée nationale que si elles naissaient parfois des interrogations légitimes de parents d’élèves, elles étaient « plus souvent nées de l’initiative de quelques groupuscules porteurs des ferments d’un fascisme toujours prompt à renaître. ». Mais en plus, il nous parle du « pays réel ».

Tapez donc « pays réel » sur « google ». La première référence sera « nationalisme intégral », car le concept est né sous la plume de Charles Maurras, qui l’opposait au « pays légal », c’est-à-dire à cette gueuse de République à la solde des quatre états confédérés: les juifs, les franc-maçons, les protestants et les métèques. La seconde référence vous renverra à Radio-courtoisie, « la radio libre du pays réel et de la francophonie », et des amis de Marine Le Pen, et d’Eric Zemmour, et des révisionnismes bon teint…

Quand j’ai décidé de faire mon mémoire de maîtrise sur Céline, il y a près de dix ans, on m’avait dit que ce serait dur de trouver un directeur de recherche qui veuille bien me suivre. Un type s’était fait retoquer par un prof de Paris IV qui « ne mangeait pas de ce pain-là ». A Lyon II, je me vis effectivement conseiller de changer d’auteur par un enseignant-chercheur qui venait de se fendre d’une espèce de petit pamphlet approximatif sur l’auteur des pamphlets. C’étaient des gars de gauche droits dans leurs bottes. Des progressistes. Des humanistes. Il faisait déjà moins le malin, mon lyonnais, au lendemain de l’arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle, qui eut lieu justement l’année de son refus.

Faisait-il le lien cependant? Comprenait-il que c’était précisément en refusant de participer au travail d’inventaire de l’oeuvre de Céline qu’il faisait le lit de l’extrême droite? Parce qu’il laissait alors le terrain à des érudits à la petite semaine qui, sous couvert de marotte et de délassement, continueraient à faire circuler dans l’oeuvre de l’auteur du Voyage les fluides les plus dégueulasses, fussent-ils pour l’occasion joliment réhabillés. Parce qu’il contribuerait aussi à réduire la connaissance précise du triste héritage des extrêmes droites françaises. Parce qu’il aiderait d’une certaine façon à ce qu’un présidentiable puisse dire « pays réel » sans que personne ne sursaute. Parce qu’au fond il était assez mollement attaché à la République et aux idéaux de progrès pour croire qu’il suffisait de ne pas parler de tout ce qui les avait combattus pour que ça n’existe pas.

Ca fait longtemps déjà que le réveil sonne et qu’on appuie sur le bouton: « répéter à la prochaine présidentielle ».

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