La liberté est la norme, son contrôle ce qu’il faut encadrer.

(Article publié pour la première fois le 11 avril 2012)

Je ne sais plus bien dire ce qui se passe dans ma tête au moment où, franchissant à 7H15 les barrières automatiques de la Gare du Nord, je tombe immanquablement sur un contrôle d’identité.

Il y a toujours un spasme de colère, parce que bien entendu, le ou les types le long du mur présentent des caractéristiques communes au nombre desquelles ne figure juste pas le fait d’avoir commis une infraction. Non seulement je crois bien que bon nombre d’entre eux ont validé leur titre de transport, mais surtout, dans cette zone-là, il y a un portillon systématiquement ouvert par lequel passent 10% des usagers. De sorte que ceux qui doivent apporter la preuve de leur identité sont choisis dans un flot de 30 personnes à la minute, de façon forcément arbitraire. Ou plutôt, sur des critères qui sont toujours vestimentaires, générationnels et ethniques.

Mais si le spasme demeure, et si je l’entretiens en vitupérant intérieurement, il est certain que je m’habitue aussi, et peut-être que je me résigne. Chaque jour il y a moins de chance que je coure le risque de l’outrage en allant dire tout haut ce que j’en pense. J’ai peur. Je fais une tête de pas content que tout le monde peut voir, sauf bien sûr les agents de police. La fois où ils m’en ont prélevé un sur une classe en transit vers la Comédie Française, au prétexte qu’on en pouvait mettre deux comme lui dans son pantalon, j’ai pas dit grand chose. J’étais prêt à présenter mes papiers, même, parce qu’ils ne semblaient pas trop me croire quand j’ai dit que j’étais son prof. J’ai retenu le collègue qui voulait redescendre leur dire leur fait. Parfois je rêve qu’on dirait que je serais ministre (incognito à Gare du Nord…) ou que j’aurais une carte qui les forcerait à me rendre raison. Que je les alignerais contre le mur moi aussi, et que j’aurais le droit de dire mal leur nom, voire de mettre un petit coup dans l’intérieur de leur cuisse avec le bâton ou la lampe torche, pour que la jambe s’écarte plus ou plus vite…

Faut-il que je désespère du droit pour rêvasser, moi – qui suis quand même plutôt un gars sympa – de force et de régimes d’exception! Mais passe à la Gare du Nord tous les matins à 7H15…

Sais-tu que lorsque tes parents le faisaient, eux, ils ne pouvaient faire l’objet d’un contrôle administratif qu’à condition que les agents puissent justifier d’un « indice », objectif et extérieur à leur personne, laissant présumer qu’ils avaient commis, avaient tenté de commettre ou allaient tenter de commettre un crime ou un délit (Loi du 11 juin 1983)? Que ce n’est que depuis le 10 août 1993 qu’ils peuvent être soumis à un contrôle administratif « préventif », laissé à la discrétion des policiers, sans la moindre espèce d’encadrement par l’autorité judiciaire? Que depuis le 18 mars 2003 que la possibilité de contrôler l’identité d’une personne n’est plus soumise à l’existence d’un « indice », objectif et extérieur à la personne elle-même, mais à celle d’une « raison plausible de soupçonner » qu’elle a commis, va commettre, pense commettre, a déjà pensé à commettre, a déjà rêvé qu’elle commettait ou est du genre à commettre un crime ou un délit? En somme, que ce n’est que depuis peu que la liberté d’aller et venir n’est plus la norme – du moins plus pour tous – et la privation de liberté l’exception à encadrer rigoureusement, mais que prévalent la situation et la croyance inverses?

Alors certes, elle était totalement fumée la bonne Aléna Teskova. Elle coursait les souris du métro parisien. Il avait fallu la rééduquer, petite, lorsqu’on l’avait ramenée de Mongolie à Prague, parce qu’elle traversait la rue en dépit du bon sens et tabassait ses petits camarades à la moindre contrariété. Elle avait trop pris l’air pour être tout à fait fiable et qu’on applique sa manière de voir à un pays sérieux comme la France. Mais elle eut le mérite de m’arrêter et de me lancer un regard déçu et réprobateur un soir, alors que je baissais la tête et hâtais le pas pour laisser 6 policiers interpeler de façon musclée deux jeunes hommes qui ne semblaient vraiment pas avoir opposé de résistance: et pourquoi donc? Cela posait-il un problème qu’on regarde? Et qu’on s’assure que tout se passait bien? On voyait bien qu’il n’avait pas fallu que je la ferme pendant 40 ans, moi. Ou que je me résolve à partir prendre l’air en Mongolie sous prétexte d’études géologiques pour ne pas courir le risque de l’ouvrir inconsidérément. Mais gaffe: c’était arrivé aux Tchèques, et ça pouvait arriver à n’importe qui!

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