Abstention, piège à cons… et à intellectuels!

(Article publié pour la première fois le 13 avril 2012)

Il y a dix ans, nous étions le 13 avril 2002. C’était selon toute vraisemblance un jeudi, et pas un vendredi. Il n’empêche qu’au détour du week-end suivant nous attendait un coup de bambou dont nous n’anticipions ni la puissance, ni la nature: nous serions les premiers à connaître ça.

Il y a dix ans, nous commencions de découvrir que nous étions la génération poissarde, vouée à Le Pen au second tour et à 5 ans de Sarkozy; et je commençais moi de mal supporter que des gogos qui avaient eu Mitterrand deux fois nous traitent de « pourris gâtés ».

Mais il y avait de notre faute aussi, bien sûr, car il y a dix ans, je savais – quand même ! -qu’il y avait une élection présidentielle. Mais j’aurais été bien infoutu de vous dire quels étaient les prochains meetings de Jospin.

D’ailleurs, je devais penser que je retournerais dans mon village, où était mon bureau de vote, le week-end suivant. Et puis … je n’y retournai pas.

Il y a dix ans, je serais curieux de savoir quel fut le taux d’abstention à l’Ecole Normale Supérieure Lettres Sciences humaines de Lyon. Sur une « chambrée » de 5, je crois bien que nous étions 4 à n’avoir pas voté.

En ce temps-là, nous arpentions les couloirs et jardins de l’illustre école pénétrés de l’idée que nous étions au-dessus de la politique. Ou plutôt que dans son essence – dont nous n’avions pas à prouver bien sûr qu’elle ait été réalisée quelque part, pas plus d’ailleurs que nous ne nous supposions tenus de faire en sorte qu’elle advienne à un moment ou à un autre – elle pouvait nous concerner, mais que quand on voyait qui c’était qui la faisait…! Nous ne nous avisions pas qu’il y a des poncifs de couloirs de grandes écoles comme il y en a de bistrots, le vide politique étant ici et là une des manières les plus sûres de se donner contenance.

En ce temps-là, nous étions des intellectuels et – sans l’avouer bien sûr, parce qu’on était bien au-dessus de Télérama! – beaucoup auraient aimé le principe d’un récent numéro où les intellectuels étaient invités à dire à quel point ils trouvaient la campagne mauvaise. Nous n’aurions rien trouvé à redire à ce qu’il soit offert à nos semblables un angle de tir sur la campagne qui vaille comme dispense implicite d’engagement dans la campagne. Comme défense et illustration du consumérisme démocratique. Comme justification peut-être même pas consciente d’elle-même de l’abstention.

En ce temps-là, un peu au fond comme BHL l’avait causé dans la radio – mais alors là, surtout, sans en dire mot, parce que nous étions bien bien au-dessus de BHL – nous allâmes sur les marchés « expliquer aux gens que ce n’est pas bien d’être raciste ». Nous n’étions jamais tant sortis. Le Directeur de l’école était content: ça commençait à bouger et nous allions, nous, soulever les questions que l’indigente campagne n’avait pas effleurées, telles que celle du partage des richesses. Je n’avais jamais entendu cette expression dans l’école avant, et je ne crois pas que je l’entendis après. Mais nous nous lançâmes dans une activité fébrile pour un jour avoir droit de nouveau au premier tour dont nous avions le sentiment d’avoir été volés. Nous l’eûmes, en 2007. Il ne nous restait plus qu’à apprendre, en le perdant, qu’il y en avait aussi un second.

En ce temps-là, nous étions des intellectuels. J’en étais un aussi et j’avais pas du tout d’excuses. Aujourd’hui je suis militant. Je serais assez pour dire « militant intellectuel » ou « intellectuel militant », mais je n’entends jamais cette expression. Je suppose que ça résiste quelque part.

J’espère qu’un fort taux d’abstention dorée le 22 avril ne révèlera pas où.

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