Pas d’histoire – La banlieue n’existe pas

( Cet article a été publié pour la première fois en avril 2012)

J’étais à Aulnay-sous-Bois samedi matin. Le temps de repasser par chez moi entre 13H et 15H, j’y étais de nouveau pour le meeting de François Hollande. J’en sortis à 19H30. Nouveau passage éclair par le XIXème, et direction Mantes-la-Jolie par l’omnibus circulant entre 21H56 et 22H50.

Je fus à l’Est, je fus à l’Ouest. J’y fus de jour, j’y fus de nuit. J’y fus à pied, j’y fus en train et même en RER. Et j’en suis vraiment désolé, mais je n’ai rien à raconter. Le meeting, bien sûr, mais je veux dire: rien de ce à quoi vous vous attendriez.

Quiconque a l’esprit narratif, pourtant…

Si Hugo a mis les Thénardier à Montfermeil, je suppose que c’est pour une bonne raison. Et je m’avisais samedi soir qu’il y avait presque autant de poésie sur le présentoir en plexi du grec de la gare d’Aulnay, où chaque sandwich a reçu le nom d’une cité, que dans les noms de pays de Proust: 3 Keus, 4 Keus, Rougemont, Beaudottes, Combray, Méséglise… Comme si c’était, de soi-même, matière à roman.

Les ados du cru, d’ailleurs, ont inventé leur technique narrative à eux. Quand il m’arrive d’aller au lycée à pied, j’en double forcément deux ou trois qui dévident d’interminables chapelets d' »arrrès »: « Arrès, il me dit, comme ça, genre « eh mais j’sais pas ». Arrès je lui dis « Ah ouais tu sais pas? ». Arrès il me dit « Ouais j’sais pas »… genre, t’as vu. Arrès, je le rappelle… » Ils sont prêts. Il ne reste plus qu’à trouver des choses à raconter dont narrateur et auditeur soient également convaincus. Et les trois héros de La Haine l’attendaient déjà, il y a plus de dix ans, ce récit qui leur aurait occupé leur après-midi.

Il y en a bien des récits de banlieue, c’est vrai. Pour l’essentiel ils sont journalistiques. Mais ils rebondissent à ce point de poncifs en lieux communs, sans jamais se charger de la moindre épaisseur humaine, qu’on les suppose toujours plus ou moins frelatés. Ceux qui y ajoutent suffisamment foi pour y trouver quelque frisson et des raisons de voter de travers en redemanderaient-ils si souvent de nouveaux s’ils n’avaient quelque peine à reconstituer une réalité fiable en additionnant les morceaux de réchauffé qu’on leur sert? Des barbus et des surdiplômés, des bons p’tits gars et des dealers milliardaires qui vivent toujours chez leur maman, le communautarisme et ce mer-veil-leux mélange des cultures et des nationalités, des parents dépassés et des « mères courage »…

Dans le petit monde des lecteurs qui pensent bien, on entend souvent regretter que la banlieue et son langage n’aient pas encore donné naissance à un grand roman. A une échelle plus large, que disait-on quand on se demandait quand la France, après les Etats-Unis, élirait un Noir ou un Arabe à la Présidence de la République, sinon qu’on espérait que le récit d’une glorieuse trajectoire viendrait bientôt donner une forme narrative, un sens et une conclusion collectivement validés à l’expérience des banlieues?

On attend le grand récit. On sait que la vérité sort de la bouche des romans. Tout signale la banlieue comme un matériau extraordinaire. Et ça ne prend pas. Ca ne tient pas à la page.

Et si, tout simplement, la banlieue n’existait pas? Et si, comme l’a dit samedi un gars de Rouen à Aulnay, ce qu’on appelle la banlieue n’était en définitive rien d’autre que la France.

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