Quelque chose suit son cours

(Article publié pour la première fois le 31 mars 2012)

Ce matin, j’ai lu sur la une du Monde.fr que Marine Le Pen avait utilisé l’expression « vote utile » au sujet du vote Sarkozy. Je n’en retrouve plus trace sur la première page du site. A mes yeux, c’est pourtant l’information du jour.

Peu importe le contexte précis. Nous sommes à l’heure des « éléments de langage »,  et il faut se mettre en écoute flottante: les mots ouvrent des brèches avant que de véritables pensées ne les exploitent.

« Vote utile ». Il ne faisait déjà pas beau, la journée en est totalement vérolée.

Il y a désormais continuité entre le Front National et l’UMP, dans l’esprit du premier en tout cas et c’est peut-être ça l’essentiel. Voter pour Nicolas Sarkozy est une substitution possible au vote Marine Le Pen. Ce n’est pas exactement la même chose, ça procède d’une erreur quant à la fonction du vote (« utile » ou « gratuit »), mais il n’y a plus de différence insurmontable de nature. En 2007, dans le discours frontiste, il y en avait une.

Qu’on songe, si on ne comprend pas bien ce qui me titille, que quand un parti ou un candidat utilise l’expression « vote utile » au sujet d’un autre, ça suppose souvent que l’idée de gouverner ensemble est en débat, même si la réponse explicite peut être négative.

Mais je ne vais pas non plus écrire « ministère pour le Front National »… il n’y aurait plus qu’à se recoucher.

« Vote utile »… le souffle coupé.

Je suis comme ça, moi.  Mon vrai drame de 2007, ce n’était pas que Sarkozy soit élu. C’était qu’il termine son discours le soir du 1er tour par « Vive la République et, surtout, vive la France! », rompant subrepticement l’heureuse confusion française entre sentiment de fierté nationale et identification au régime républicain. On voit ce qui s’en est suivi. Et entre ce drame de 2007 et le drame d’aujourd’hui, qui ne perçoit pas la continuité?

Quelque chose suit son cours.

A l’instant où j’écris ceci, les jeunesses sarkozystes tweetent: « Il y a un besoin nouveau de civilisation et c’est la jeunesse de France qui va incarner ce besoin et ce désir. »

Quelque chose suit son cours dont le martellement du mot « civilisation », « subtilement testé » il y a peu, est un aspect parmi tant d’autres.

Dont un discours coupablement repris bien au-delà de l’UMP avait effacé les traces: avec 10% à la Présidentielle, avec un score faible aux Législatives, avec un JMLP finissant, c’en était fait du Front National. « Siphonné », disait-on. Comme si on pouvait s’en remettre à une partie de ses ennemis de vaincre l’autre.

Quelque chose a suivi son cours où l' »effondrement » du Front National en 2007, où son tassement dans les sondages depuis deux mois, n’a peut-être même pas le statut d’accident.

Face à quoi il est absolument nécessaire de comprendre que la station assise devant la machine à sondages comme devant une machine à laver le linge est un luxe réservé à ceux qui espèrent gagner ou redoutent de perdre. Au lieu de quoi nous devons gagner et n’avons pas le droit de perdre.

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