Epuisantes batailles d’une guerre déjà perdue.

(Article publié pour la première fois en mars 2012)

À partir de cette année, tous les élèves de première devront être reçus par leur professeur principal et un membre de la direction (ou un conseiller principal d’éducation)  en entretien individuel pour travailler sur leur projet d’orientation.

À raison d’une demi-journée par classe pour – mal – satisfaire à cette exigence nouvelle du ministère, ce seront chez nous cinq journées accaparées pour un de nos proviseurs adjoints. Et hier, jeudi 22 mars, il n’était toujours pas parvenu à trouver le temps d’éditer les convocations pour les épreuves de TPE prévues pour le mardi 27 mars et comptant pour le bac.

Tous les ans, nous frôlons la catastrophe organisationnelle majeure ou nous la traversons carrément, en essayant de ne pas trop faire de bruit. L’an dernier, nous ne reçûmes les fiches navettes pour l’orientation de seconde que deux jours avant les vacances. Il fallait les rendre trois jours après, pour en disposer lors des conseils de classe. Imaginez que vous ayez vingt jours pour remplir une déclaration d’impôt portant sur les 40 années à venir, en ne pouvant obtenir d’informations du trésor public que cinq jours durant. Combien de pénalités de 10%?

Cette année nous travaillons à l’aveugle sur les réorientations: nul ne sait quelles seront exactement les formations dispensées en bac professionnel. On peut suggérer à un élève d’aller en Bac Pro … quant à lui dire ce qu’il y apprendra, faut pas exagérer.

Et puis n’était-ce pas la fonction du conseil de classe que de statuer sur l’orientation des élèves? Des conseillères d’orientation, des CIO, des heures de vie de classe et d’accompagnement personnalisé que de  les aider à construire leur projet?

Qu’à cela ne tienne: il n’y a rien de plus urgent que d’organiser ces 205 rencontres. Parce qu’il faut continuer d’imposer une quadruple logique:

– élargissement des prérogatives des chefs d’établissement, dans une logique manageriale: qu’on vous tienne tout ce monde-là!

– destruction progressive de toutes les instances représentatives susceptibles d’y faire pièce: ici, le conseil de classe, mais les membres du conseil pédagogique ne sont officiellement plus désignés par leurs pairs mais par le chef d’établissement depuis deux ans.

– réduction des moyens: on a donné une rallonge aux chefs d’établissements il y a peu, mais combien a-ton gagné sur les conseillers d’orientation ces dernières années?

– individualisation des parcours, avec cette sordide ambiguïté: dit comme ça c’est très joli, mais tout indique que c’est un principe qui s’accomode très bien des réductions de moyens, qui les facilite même, et qui peut opportunément jouer le rôle d’alibi. Et puis, quel mal y aurait-il à éduquer nos enfants ensemble?

On en prend deux à trois vagues par an. Ca vient de loin. De lois-cadre qui datent des années 70, disent des syndiqués en voie de disparition, mais pas totalement emportés par la vague. Chaque fois on s’agite un peu, de la façon la plus constructive possible. Ca suit son cours, inéluctablement. On a l’air de plus en plus à la remorque.

Pourtant, est-ce idiot de dire qu’une entreprise (je veux dire un groupe de gens qui entreprend quelque chose) est d’autant plus efficace qu’elle est collective et démocratique? Qu’il vaut mieux des classes de vingt élèves où tous profitent de chacun et chacun de tous plutôt que des classes de 35 où seuls réussissent ceux qui ne pouvaient quasiment pas faire autrement alors que les autres vraiment n’auront pas d’excuses: on les avait reçus, vous vous souvenez, cinq minutes avec le prof principal, et on leur avait retiré une heure de Français et une heure de Maths pour les remplacer par une heure d’accompagnement personnalisé… avec un prof pour vingt élèves dans les situations les plus favorables!

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