Nul ne sait ce que peut l’élève. Nul n’est censé ignorer ce que doit le système

(Article publié pour la première fois en mars 2012)

Les conseils de classe du troisième trimestre s’annoncent tendus. D’un côté, un chiffre adressé par le Rectorat aux administrations, presque aussi secret (hi hi!) que les sujets du bac: faire en sorte que le taux de redoublement en fin de seconde n’excède pas 15%. De l’autre, des notes. Pas un des deux pour racheter le sentiment d’absurdité que l’autre donne à tous les acteurs du système.

15% … par classe? sur l’ensemble des effectifs de seconde? comment avoir une vue d’ensemble? et pourquoi 15 et pas 0? et pas 30?

10 de moyenne… globale? dans les matières principales? qui sont? et les différences entre enseignants? et 20 centièmes, au fond, qu’est-ce que ça change?

Alors le collègue de mathématiques dit qu’avec une moyenne de 11 dans sa matière, on ne peut pas valider le voeu de l’élève pour une 1ère S: avec les collègues ils sont d’accord pour dire qu’en-deçà de 12 en seconde il est très difficile de tenir le coup dans la reine des classes de 1ère. Le Proviseur acquiesce: sa moyenne à lui, c’est un peu la réussite du lycée au bac en S.

En deuxième voeu, l’élève demande une 1ère L. Je dis moi qu’avec 9 de moyenne, c’est évidemment problématique. Mais que je sais que l’élève n’a rien fichu et que je n’ai aucun doute sur ses capacités à réussir. D’autant que je le crois littéraire, malgré son désir – très conditionné – d’aller en S.

Un prof de langue fait la tête. Mais comme sa moyenne de classe est à 6,45 et que l’élève a 8, on tiendra son avis pour quantité négligeable.

D’autant que pensant à ses 15%, le Proviseur rappelle qu’avec 9,76 de moyenne, on n’est quand même pas très loin de la moyenne générale.

Ce qu’apprenant, un autre élève, proposé au redoublement avec une moyenne générale de 10,83, mais qui fait une autre option et d’autres langues, où les moyennes de classe ne sont plus autour de 6 mais autour de 14  (tous ces chiffres sont plausibles, je le jure) vient alors faire valoir ses droits avec ses parents dans le bureau du Proviseur. On le fait passer. Et il a bien dû arriver que ce soit en 1ère S.

En revanche, un troisième élève, dans une très bonne classe au niveau scientifique plus relevé, obtient une moyenne à peine inférieure et accepte docilement une décision de redoublement qu’il ne serait peut-être même pas venu à l’idée de prononcer dans une autre classe.

Ces chiffres sont idiots! Toutes les parties n’en sont pas moins prêtes à mourir pour eux. Au nom de l’intérêt supérieur des élèves, bien sûr!

Car, disent les uns, on ne peut pas mentir aux élèves et les laisser passer dans une classe où ils ne suivront pas. Et puis on ne peut pas laisser croire que de toute façon on finira par passer, car alors, comment va-t-on les tenir? et que dire aux bons élèves?

Pour les autres, on ne peut pas laisser 20, 25 ou même 30 élèves sur 100 sur le carreau. (Surtout, n’est-ce pas, qu’on en avait déjà évacué pas mal avant l’entrée en seconde)

De deux idées qui semblent également vraies, il faut choisir la tierce.

La seule chose que commande au XXIème siècle l’intérêt supérieur des élèves c’est qu’ils sachent tous:

– manipuler des probabilités complexes, des logarithmes, des notions assez poussées de géométrie dans l’espace

– rédiger des phrases claires, y compris sur des sujets complexes, comprendre des énoncés très élaborés, interpréter et lire entre les lignes toutes sortes de production, de l’image au texte en passant par la musique et les langages coprorels

– parler parfaitement une ou plusieurs langues étrangères

– rendre compte du fonctionnement global de l’économie, analyser des résultats d’entreprises

– manipuler parfaitement les outils informatiques, très au-delà des bidouillages intuitifs auxquels ils s’en tiennent souvent

Que personne ne rougisse! La seul chose que commande l’intérêt supérieur des élèves n’est-il pas tout simplement qu’ils en sachent plus que nous?

Dès lors, ce qui s’interroge sur ce dont ils sont capables, qui gère des flux, qui écarte, qui répartit, qui en un mot évalue les élèves pour évaluer les élèves – et les trier ensuite – n’est d’aucune utilité. Ne serait-ce que parce que nul ne sait ce qu’ils peuvent.

Nul n’est censé ignorer en revanche ce que doit le système. Et c’est dès lors lui, et lui seul qui doit être évalué.

De ce point de vue, notes et quotas sont des faux-fuyants répondant à une même logique de sélection: qu’ils entendent l’atténuer ou au contraire la fonder objectivement, ils la valident, avec plus ou moins d’hypocrisie. D’une manière ou d’une autre, on donne une justification à une démarche consistant à interdire l’accès de certains – beaucoup – à certains savoirs, au rebours exact de l’intérêt collectif!

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