Il a pas d’programme!

(Cet article a été publié pour la première fois en mars 2012)

Je fus surpris de lire il y a deux jours dans l’interview d’un chercheur de l’EHESS que dans l’ensemble, les candidats n’avaient pas de projet, sauf Jean-Luc Mélenchon. Projet = programme + « vision », certes. Mais même avec cette nuance, je peux jurer que les candidats, pour l’essentiel, ont un programme, et un projet. Marine Le Pen, par exemple, a un programme et un projet. C’est bien le problème. En fait cela voulait dire probablement qu’il voterait Mélenchon. C’est très bien. Moi, je voterai Hollande.

« Il / elle a pas de programme » est une des scies des campagnes présidentielles.  De la place publique aux plateaux télévisés en passant par les colonnes des grands quotidiens, vous l’aurez cent fois encore. Avec un fond de vérité parfois (1). Mais, me sembe-t-il, même quand l’idée de surface n’est pas avérément fausse, c’est ailleurs que se situe l’enjeu de la phrase.

D’abord, il y a cette dimension moqueuse, proche de la chanson vexatoire de cour de récréation: « il/ elle a pas de … « . Du simple fait que nous sommes en politique, n’est-ce pas, le propos prend quelque hauteur. Sa dimension ostracisante n’en reste pas moins évidente, particulièrement dans la campagne précédente, à l’égard de Ségolène Royal, ou dans celle-ci à l’égard d’Eva Joly. Une fois qu’on en est à ce niveau, ne pas s’étonner si les débats télévisés fonctionnent sur le schéma:

1. « Il/ elle a (même) pas de …

– copains dans les dirigeants européens

– phallus

– famille en France …

2.  » C’est celui qui dit qui y est! »

Et puis, il y a un tour de passe-passe. On sent bien, quand-même, que le débat politique c’est autre chose normalement que l’invective, la comparaison des costumes, des accents et des démarches, les chatouillis charismatiques. Il faudrait s’élever sur un autre plan, dont le contenu précis est assez obscur, mais qui se laisse assez bien résumer par le mot « programme ». « Projet », si vous voulez signifier que vous voyez à long terme et que vous êtes prêt à payer de votre personne. D’où l’importance de « Il/ elle a pas de projet »: ça revient à dire le mot de telle sorte qu’on n’ait pas à s’aventurer dans la chose. Faire droit à ce que l’opinion commune reconnaît comme le versant noble de la politique (le programme), mais s’excuser sur la défaillance d’un autre (ou de tous) de ne s’y pouvoir intéresser. Alors qu’on aurait tant voulu, n’est-ce pas, tout savoir des taux marginaux, de la « recomposition de la ville sur elle-même », des lois de bioéthique et de l’autonomie des établissements scolaires. En disant « Il / elle a pas de programme! », on atomise son interlocuteur, on met un orteil en politique… mais le reste, sans façon!

Car pour finir, c’est une manière de dire: « Ne nous ennuyez pas! ». On est déjà bien gentil de s’intéresser à la campagne pendant deux mois, il ne faudrait pas non plus attendre de nous que nous continuions de participer à la vie démocratique pendant cinq ans. A ce titre, un candidat qui dirait: « j’ai un objectif, j’ai des fondamentaux auxquels je ne dérogerai pas pour l’atteindre, et je vous propose que nous prenions les décisions ensemble au gré des circonstances » n’irait vraiment pas loin (2).  Réaction des commentateurs lorsqu’un candidat propose une table ronde ou une concertation pour trancher tel ou tel problème: « Comment, vous briguez des suffrages démocratiques et vous ne voulez pas diriger en monarque? » On veut un candidat pépère, qui sait ce qu’il va faire sans attendre de nous que nous le sachions aussi, ni et encore moins qu’on aide à le faire.

Ainsi et ainsi seulement, nous pourrons retourner pendant cinq ans à nos postures passives au mieux, victimaires au pire. Supérieures en tout cas: « Tous pourris! », « Pas à la hauteur des enjeux! », « Affligeants! » … et pourtant tous élus, et par nous!

« Il / elle a pas de programme »: réflexe pavlovien des prises de bec qui ne redoutent rien tant que de devenir des vrais débats politiques. Mais surtout, donc, l’une des phrases aux côtés de tant d’autres où s’exprime le rêve obscur d’une démocratie où nul ne serait responsable.

(1) si l’UMP en a un, son candidat n’en a pour l’heure pas vraiment, et il est à redouter qu’il puisse de plus en plus s’offrir le luxe de s’en passer. En revanche, je vous rassure ou je vous inquiète, il a un projet.

(2) ou au contraire très loin peut-être.

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