Quand la mer se retire

( Article publié pour la première fois le 5 septembre 2011)

L’an dernier, Harlem.

Nous remontons je ne sais plus quelle avenue. A hauteur de la 120ème rue, un restaurant chic, monté jusque-là, ne sait plus trop qu’y faire, ni comment redescendre, avec son assiette de linguini à 15 dollars. Un gamin hilare sort d’un magasin une ou deux rues plus haut, poursuivi par un immense bonhomme en boubou: « Don’t you do that shit no more! ». Et puis, ce petit mec, devant l’Apollo, avec sur un étalage des centaines d’enregistrements pirates de la salle de concert mythique d’Harlem. J’en prends un. J’imagine, en lisant les titres au dos, les sons chauds et ronds des basses, une ou deux minutes. Je repose la cassette et je croise le regard du type. C’est la panique. Il croyait, espérait… Ses yeux me supplient de la reprendre.

Il y a quelques jours, à Lisbonne.

Le nord magnétique me repousse dans Estefania, pas particulièrement recommandé par les guides. Puis ce sont des escaliers qui m’attirent, jolis. J’y croise une vieille dame. Elle m’aborde, en Portugais, avec le sourire d’une qui aurait un peu trop pris le soleil. Il y a quelque chose de si bon et bienveillant dedans, j’ai peine à deviner ce qu’elle me dit. « No entiende, French ». Alors, saisissant d’une main une pièce imaginaire, elle la pose dans son autre main, et celle-là elle la porte à sa bouche, le pouce, l’index et le majeur fermés sur une toute aussi imaginaire bouchée de nourriture.

Quand la croissance reflue, elle laisse sur le rivage de ces exemples de misère nue. Ils errent loin, bien loin, de l’improbable squelette sur lequel on avait prétendu construire la sécurité matérielle de tous. A le voir ainsi contrefait, on s’étonne de ce que l’esprit critique nous ait à ce point fait défaut lorsque l’argent affluait et que nous les tenions, nos trois points de croissance. A croire que nous n’avions rien de mieux à faire que de construire des centres commerciaux et des centres commerciaux, des multimultiplex, de fabriquer des emballages individuels au carré (chacun son gâteau, chacun son plastoc) et bien sûr des tourniquettes pour faire la vinaigrette. Et puis, du tourisme, plein!

Ca m’en bouche un coin, quand même que l’Union Européenne ait soutenu, voire encouragé, des modèles de développement économique à ce point dépendants des revenus touristiques.

Ils sont fragiles, tout le monde le sait.

Et puis les besoins de la mise en tourisme n’ont souvent pas grand’chose à voir avec les besoins immédiats de la population d’un pays en développement. Ainsi: à Villa Nova de Gaïa, qui fait face à Porto sur l’autre rive du Douro, on voit, à droite du pont construit par Eiffel, un téléphérique flambant neuf qui vous emmène jusqu’aux caves de porto pour la modique somme de huit euros. A gauche, des maisons, certaines debout, beaucoup en ruines, et des ouvriers qui commencent à construire une route pour y accéder en voiture. Etait-ce bien dans cet ordre?

Enfin, lorsque le tourisme s’impose à ce degré dans les revenus d’un pays, d’une manière ou d’une autre les populations doivent se coucher. J’aime pas le Bairro Alto, et franchement j’ai des doutes sur l’Alfama? Qui peut aimer des quartiers où le moindre mètre carré de rez-de-chaussée accueille une tireuse à pression et un présentoir à bracelets brésiliens? J’aimerais mieux payer ma bière quatre euros, et ne pas voir partout ces fenêtres aux étages barrées de planches de bois. Et surtout, ne plus entendre que c’est si pittoresque ces maisons délabrées. C’est juste et surtout que les gens sont partis, parce que vivre, a fortiori au Portugal en ce moment, est une activité qui n’a rien de pittoresque, et qui commence même à devenir singulièrement difficile quand des gens de l’autre Europe, avec les salaires minimum deux fois supérieurs, pas même effleurés un instant par la question de leur bon droit, hurlent dans les rues à trois heures du matin ou s’extasient devant le linge que vous venez d’étendre.

Alors, nous n’irons plus dans l’Alfama, ni à Harlem. Nous ferons en sorte, en revanche, que la croissance ne soit plus investie dans des fruits exotiques que ceux qui ont faim regardent pourrir, effarés.

 

 

 

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