Mais sinon, tout va bien

(Article publié pour la première fois le 19/03/2012)

J’avais surmonté la profonde inimitié que j’éprouve à l’égard du patron du Franprix de ma rue, Msieu Georges. Et j’allais chercher je ne sais quoi.

Dans l’entrée du magasin, 10 boîtes de Dénivit au sol. Moins normal encore: les deux magasiniers étaient debout et agités devant la porte, au lieu d’être assis à consulter leur I-phone au fond du magasin. Msieu Georges n’était pas avachi à sa caisse, mais debout à sa caisse, très très haut dans les tours, passant du Français à l’Arabe toutes les trois injures.

C’était un premier acte à trois répliques:

     Une cliente: « Mais qu’est-ce qui s’est passé? »

     Msieu George: « Il me vole dans mon magasin! »

     Un magasinier: « Faut plus laisser rentrer avec le casque, Msieu Georges »

Elles nous durèrent cinq minutes.

Puis Monsieur George décida d’appeler la police. Deux minutes d’échanges cordiaux (Msieu Georges, quand il vous parle, c’est exactement ça, le mépris) et le patron entrait définitivement dans la zone rouge du compteur: on avait osé lui demander de venir porter plainte au commissariat.

Acte II, trois répliques, cinq minutes

     Msieu Georges: « Appelle aux Etats-Unis. En deux minutes ils sont là. »

     Une cliente: « Ca! »

     Un magasinier: « Faut plus laisser rentrer avec le casque, Msieu Georges. »

Cela faisait belle lurette que j’avais trouvé mon bonheur et que j’étais revenu à la caisse où les circonstances interdisaient cependant qu’on me fît payer. J’avoue que j’aurais été déçu d’avoir à partir. Et puis, il y avait quelque chose qui me titillait: aux policiers, Msieu Georges avait dit qu’il avait non pas la plaque du scooter, mais le scooter. A deux reprises, il avait dit ça: « J’ai le scooter. Pas la plaque, le scooter. Je vais pas amener le scooter au commissariat! »

Et puis, le silence s’est fait. Et tous les regards, un par un, se sont tournés vers l’entrée. S’y tenait, un casque passé au bras droit, quatre boîtes de Dénivit sous l’autre, et malgré cela, tant bien que mal, les mains jointes en prière, un grand gaillard les larmes aux yeux, qui répétait un truc que je ne comprenais pas mais que je transcrirais par « smaïli » ou quelque chose comme ça. Demande de pardon, apparemment, puisque revenu de sa stupéfaction, Msieu Georges ne sut plus que répéter, jusqu’à la fin de la scène: « Tu me voles dans mon magasin et « smaïli? » ».

Les magasiniers, eux, jouaient les intermédiaires entre la repentance du voleur et la colère sacrée de Msieu Georges. Ils obtinrent au bout d’un quart d’heure, en échange de la promesse qu’on ne l’y prendrait plus, que notre grand gaillard récupérât … ses clefs de scooter.

Il était entré casqué. S’était dirigé vers le rayon cosmétique où il avait dérobé quatorze boîtes de Dénivit. Etait revenu vers l’entrée avec son casque sur la tête. S’était avisé qu’il lui faudrait sortir les clefs de son scooter pour fuir plus promptement. Avait, faute du champ de vision et du nombre de mains adéquats, laissé échapper les clefs du scooter et l’essentiel de son butin. Avait pris ses jambes à son cou. Etait probablement arrivé à la conclusion, vingt minutes plus tard, qu’il était bien le voleur le plus tartignolle de l’histoire du dix-neuvième arrondissement. Que deux tubes de Dénivit ne valaient pas un scooter. Etait revenu sur ses pas. J’aurais pas fait pire.

Pour qu’un mec comme ça se mette à voler, elle doit être haut sur le curseur l’angoisse de la croûte. Mais sinon, tout va bien.

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