« Il est évidemment impossible… »

« Il est évidemment impossible de faire cours dans une classe où l’on trouve quatorze nationalités différentes. »

Nous menons, avec un collègue de mathématiques, en accompagnement personnalisé, un « atelier énoncés ».  Beaucoup de mots inconnus pour ceux qui n’ont pas la joie de fréquenter les salles de classe. Mais l’idée est simple: comprendre que face à n’importe quelle question, dans n’importe quelle discipline, on peut adopter une même démarche intellectuelle.

Ainsi avions-nous commencé par un texte de Montesquieu, assez fameux: « De l’esclavage des nègres », suivi simplement de l’énoncé suivant: « Montrez que Montesquieu n’est pas raciste ».

A la séance suivante, nous donnions les coordonnées de trois points A, B et C dans un repère orthonormé. « Montrez que le triangle ABC est un triangle rectangle. »

Dans les deux cas, expliquions-nous, il fallait:

– mobiliser des données externes (définition du racisme, définition du triangle rectangle)

– identifier des données internes (données textuelles, coordonnées des points)

– croiser les deux et déterminer a priori un protocole de réponse (plan, ordre des calculs et des démonstrations)

– enfin, seulement, rédiger et calculer

Je ne sais pas où ils en sont exactement maintenant, à l’issue de ces deux heures, de ce point de vue-là. Mais à l’évidence, ceci turlupinait nos loulous: pourquoi diable voulait-on faire un lien entre mathématiques et français?

Alors, un peu au débotté, tandis que les plus rapides terminaient déjà le travail sur le triangle rectangle, j’ai écrit la phrase suivante au tableau:

« Il est évidemment impossible de faire cours dans une classe où l’on trouve quatorze nationalités différentes »

accompagnée de la consigne:

« Montrez que cette phrase est raciste. »

Objectif: refaire le chemin dans l’autre sens et montrer que la démarche applicable au triangle l’est aussi à une phrase. Ca me paraissait simple. Miracle de la pédagogie: me voilà en train d’écrire un post qui fera probablement deux ou trois fois ce que vous avez déjà lu.

Heureusement, je ne suis pas tout seul face au contenu de la boîte de Pandore. Il y a moi, donc, vous, et les élèves, d’une aide précieuse.

J’avais proposé, comme définition du racisme – donnée externe nécessaire pour l’analyse du texte de Montesquieu – ceci, que je soumets bien volontiers à la critique:

« L’attitude raciste se définit par deux mouvements complémentaires:

– de différenciation: on identifie des différences, on leur accorde une consistance, une dimension fondamentale, définitoire.

– de hiérarchisation: on déduit de ces différences une hiérarchie, des supériorités ou des infériorités, partielles ou totales, induisant des différences sur le plan des droits. »

Sur le premier de ces deux mouvements, les élèves m’apportent quelque chose que je n’avais pas attrapé: un des points de bascule de la phrase ou, mieux, le point de bascule interne, c’est-à-dire le moment où, subrepticement, et dans la phrase elle-même, une vision idéologique s’impose contre la réalité, qu’on prétend pourtant, et bien entendu, être le seul fondement du discours. Si vous chopez ça, vous transformez une simple parade, une simple esquive, par lesquelles vous ne faites qu’éviter le coup, en parade ou esquive offensives, qui vous redonnent l’initiative au coup suivant.

Ainsi, j’avais pensé moi à quelque chose qui marchait, mais moins bien seul qu’avec la petite trouvaille des élèves, et qui comportait par ailleurs un risque. Il n’y a pas de classe où l’on trouve quatorze nationalités, ou si peu. Pas de classe en tout cas où l’on ne trouve une nationalité majoritaire, sinon écrasante: française. Eh oui, ces salauds-là sont partout! Reste qu’en opposant cet argument-là, je peux me trouver dans la situation d’avoir admis sans y songer que la présence de plusieurs nationalités dans une classe était un handicap.

Je peux aussi demander si le problème est de faire cours devant quatorze nationalités différentes, ou de faire cours devant 70% de gamins dont les parents appartiennent aux catégories socio-professionnelles défavorisées. Ca semble efficace. Ca apporte quelque chose de plus: esquive ET déplacement. Sur le nouveau terrain cependant, nous revoilà en face à face, plus durement peut-être parce que ce sont deux systèmes idéologiques qui s’affrontent, et je n’ai pas récupéré l’initiative de l’échange. Sans compter que la parade figure à la page 2 du manuel du petit jouteur politique: « Vous n’avez pas le monopole du coeur ». Voici le discours qui tourne à vide.

Il y a toujours un moyen, normalement, de couper la phrase dans son développement, à ce que j’appelais le point de bascule. D’empêcher le contradicteur de monter aux étages idéologiques où, certes, chacun se sent chez soi et en sécurité, mais où l’on n’attire pas grand-monde avec soi qui ne soit déjà convaincu. De ne pas découvrir le foie ou les côtes flottantes en montant les bras pour protéger le visage. De rester bien dans l’axe, bien groupé, et de se retrouver avec un coup d’avance sans pourtant avoir eu l’initiative de l’échange.

Tandis que nous nous demandons si la phrase valide le premier critère d’identification du racisme (le mouvement de différenciation) et que tout le monde a spontanément relevé l’expression « quatorze nationalités différentes », je demande, pour bien fixer, et pour faire en sorte que ceux qui sont encore en récupération des efforts consentis sur le triangle accrochent le wagon: « A quoi, à quelle idée ça s’oppose? » J’entends: à quelle idée extérieure au texte, à la phrase elle-même, et que cette dernière rejette implicitement, ou même n’envisage même pas. Mais un jeune ami répond: « Ca s’oppose à la classe, au singulier.

– Hein?… (coup d’oeil au tableau) Ah oui, pas mal! »

Elle est là la structure profonde de la phrase. En surface, elle explique « impossible » par « quatorze nationalités ». Mais en sous-main, ce qu’elle fait essentiellement, c’est qu’elle vous atomise ni vu ni connu « une classe » en « quatorze nationalités ». Alors que moi, alors qu’eux, nous sommes bien face à une classe ou dans une classe, une et, spontanément, intuitivement, indivise.

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