Des yaourts et des citoyens

(Cet article a été publié pour la première fois le 11/08/2011)

De ce que je comprends, la plupart des solutions qui s’offrent face à la crise de la dette constituent au pire des tours de passe-passe, au mieux des paris risqués. Il est bon probablement que les neurones de la majorité de la population se refusent à comprendre qu’on puisse créer de la monnaie. Qu’ils s’étonnent de la possibilité d’acheter de la dette ne semble pas moins rassurant, a fortiori s’il s’agit d’acheter de la sienne. Bienheureux les demeurés pour qui il n’est pas de sous sans choses, car ils dorment mieux – un peu – que les surdoués de la finance qui ont dépassé ces vieilles lunes, et ils sont aussi bien faits pour comprendre que poser le talon de la rigueur sur les économies européennes risque fort de les rendre apathiques. 

Et je ne comprends pas d’ailleurs (de ce que je comprends) que rien ne soit entrepris ni même proposé, en fait de galvanisation desdites économies. Nos surdoués, qui au fond ne savent plus bien s’il est des sous sans choses, ou des choses sans sous, n’aimeraient-ils pas, au moins autant que de nous voir jouer au bonneteau avec des billets dont on ne sait plus bien s’ils existent, nous voir travailler à produire des biens et des services? Ce sont les perspectives de croissance qui les inquiètent, non? Un économiste ironisait sur le fait qu’on ne produisait même pas de yaourts en Grèce. Et si on réflléchissait à la manière d’en produire? et des hydroliennes? et des voitures électriques? Est-ce moi ou est-il en effet bizarre qu’il n’ait pas été jusqu’ici question un instant d’économie réelle? Que ce ne soit que le 10 août que notre minuscule timonier ait jugé bon de convoquer une réunion de crise sur les finances ET L’ECONOMIE?

Mais ce qui est plus bizarre encore, enfin de ce que je comprends, c’est que ce ne soit qu’au bas bout d’une proposition subordonnée qu’il apparaisse que, peut-être, une plus grande intégration économique et politique de l’Europe constituerait une réponse efficace. Car pour avoir conçu, au cours de plus de trente années de flux de sous sui generis, une certaine méfiance voire un certain mépris pour la chose politique, les surdoués de la finance n’en demandent pas moins aux Etats de se montrer aujourd’hui forts et unis dans leurs décisions. Et moi, pauvre mais bienheureux demeuré, je me demande tout de même comment il est possible que les Portugais et moi, les Grecs et moi, les Espagnols et moi, les Italiens et moi, les Allemands et moi, alors que nous avons les mêmes sous, nous ne partagions pas les mêmes dettes. Je m’étonne en m’avisant que l’Europe n’est pas encore cette évidence qui devrait tout emporter sur son passage. En constatant qu’il faut une crise, encore, pour que nous apparaisse la nécessité de parfaire notre union. A force d’attendre d’être dos au mur, n’allons-nous pas finir par la prendre, la balle?

Fabriquez des yaourts! Emettez des eurobonds! Produisez des citoyens!

M’est avis que nos financiers, pour surdoués qu’ils soient, eux qui sont parvenus à se convaincre que c’était le trou qui avait créé le canon, pour puissants que nous les ayons rendus, en acceptant de leur rendre des comptes sur des économies réelles qu’ils épuisent et sur des systèmes politiques qu’ils méprisent, feront un petit effort pour venir à bout de leurs contradictions face à 300 millions de citoyens convaincus que de l’autre côté de l’ancienne frontière, ce sont peut-être un peu moins que des frères, mais en tout cas beaucoup plus que des voisins. Et les mêmes citoyens – auxquels on aura pris soin, donc, de faire produire des yaourts – seront aussi le meilleur rempart contre l’incurie politique qui a conduit à renoncer aux investissements d’avenir, à repousser aux calendes grecques (hihi!) le retour au sérieux budgétaire et à bricoler dans la fiscalité sans rime ni raison.

Emettez des yaourts! Produisez des eurobonds! Fabriquez de la démocratie!

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