Depuis la fin de l’empire romain

( Article publié pour la première fois le 15 mars 2012)

J’avais un prof de philo très chouette. Je confesse que je n’ai pas toujours tout compris à ses cours. A cela mille raisons. Mais c’était vraiment quelqu’un de bien, Monsieur Cugno. Je le nomme pour des raisons de Copyright: ça fait des années maintenant que j’utilise régulièrement une phrase qu’il disait parfois: « Depuis la fin de l’Empire romain, le niveau baisse et les prix montent. »Justice est rendue.

En tout cas, dans cet ordre idée, qu’il soit bien clair que je ne suis pas, moi, professeur de Lettres Modernes. Au mieux, prof de Français. Mais le plus souvent, prof de grammaire et d’orthographe.

Lorsque j’arrive dans une soirée ou un dîner, en fait, on peut me poser en gros quatre questions:

– « Tu es prof? Tu serais pas un peu socialo? » (bon… ce n’est arrivé qu’une fois)

– « Alors, c’est bien les vacances? »

– « Tu es prof dans le 93? Ce n’est pas trop difficile de se faire tirer dessus à la kalachnikov tous les jours? »

– « Tu es prof de Français? Tu deviens pas fou avec l’orthographe? »

Pour la première fois, je vais répondre à la dernière question que si, un peu, par empathie en quelque sorte. Parce que je vois que tout le monde est au dernier degré de la crispation sur ces sujets, ceux qui n’en parlent jamais aussi bien que ceux qui ne parlent que de ça. Que dans la réussite comme dans l’échec, l’orthographe constitue une espèce de trauma pour quasiment tout le monde, qui se répète à l’infini. Et qu’au fond, le débat public sur ce sujet n’est alimenté que par le grain de folie que son expérience individuelle de la « faute » ou de l’absence de « fautes » a placé en chacun d’entre nous. Si bien qu’on n’avance pas et qu’il n’est même pas question, au fond, de le faire. C’est un dialogue de fous, plus encore que de sourds.

Parce que y a-t-il un autre domaine où psychose et névrose soient si généralement répandues et si manifestes?

Ainsi, voici des élèves qui n’écrivent tout simplement pas parce qu’ils redoutent de voir apparaître, en un nombre infini d’exemplaires, les deux traits rouges qui signalent la « faute » sous ce qu’ils ont produit.

Voici des élèves qui renoncent à se relire, sciemment, de peur d’entrer dans un de ces mondes parallèles où toutes les certitudes s’effondrent.

Voici des élèves qui semblent jouer aux dés la lettre finale de chaque mot.

Mais surtout, voici des adultes – et certains d’entre eux sont enseignants – massivement dysorthographiques qui me prennent à témoin de la baisse de niveau en orthographe dans les jeunes générations. Il arrive souvent que le collègue qui en conseil de classe vous interpelle vous, prof de Français, au sujet de la faiblesse du niveau des élèves, soit celui-là même dont, la veille, les appréciations vous ont salement ruiné le moral grammatical.

Voilà une collègue qui me signale avec un sourire sadique que j’ai, sur tel ou tel papier, fait une faute… et en l’occurrence, elle n’existe pas.

Voilà une collègue et amie qui refuse d’entendre que selon l’Insee, les 15-25 ans maîtrisent beaucoup mieux l’oral ET l’écrit que les 60-80 ans. Au prétexte que sa grand-mère écrit sans fautes. Et la mienne?

Voici tout un peuple parcouru des spasmes de la terreur sacrée à l’arrivée d’un prof de français dans la salle, dont une jeune policière qui ne savait trop comment me faire relire ma déposition.

Me voici, moi, au beau milieu des réjouissances d’une fête de famille, parcourant poliment les missives reçues, envoyées ou à envoyer des six derniers mois et sommé encore de libérer quelques connexions neuronales pour résoudre tel ou tel point délicat, d' »au temps pour moi » à « après que + indicatif ». Et gare si je ne sais pas ou si – pire encore – je réponds que les deux sont possibles!

Mais j’endure.

Parce que je suis l’héritier, que je le veuille ou non, d’une longue cohorte d’enseignants de Français, si centraux dans l’imaginaire collectif, qui ont appris en inculquant à ceux qui faisaient des erreurs la honte de ce qu’ils devaient appeler des « fautes », et à ceux qui n’en faisaient pas le mépris de celles de leurs petits camarades. Et ce faisant, et certains d’entre eux ne manquaient pas pourtant d’une conscience politique aiguë, ils faisaient oeuvre de défense des privilèges, de maintien de l’ordre, de distinction des classes et de renforcement des hiérarchies. En somme, chacun a contribué à l’assujettissement d’à peu près tous, et n’étant pas bien sûr de ne pas continuer moi-même d’une certaine façon à le faire, j’endure.

Reste que cela me rend un peu fou, quand même, de voir chacun se battre pour que les conditions qui ont donné naissance à son petit traumatisme orthographique personnel persistent.

On m’a terrorisé? Eh bien je veux qu’on terrorise mes enfants et qu’on me donne le droit de terroriser ceux des autres!

Je me suis senti nul d’avoir ri, sur invitation de la maîtresse, d’un garçon de ma classe qui avait écrit « âme » avec deux « m »? Peut-être… mais si on les laisse faire ces gens-là, c’est la fin de tout!

J’ai relu compulsivement chacune de mes lettres de motivation 1647 fois? Eh bien moi, quand il y a une faute dans une lettre, je ne donne pas suite.

On ne m’a pas donné l’occasion de poursuivre des études, et la seule chose qu’on m’ait réellement apprise autrefois, c’est l’orthographe? Dans mon administration, quand nous recevons une lettre avec des fautes, nous la renvoyons corrigée! Non mais, qu’est-ce qu’on leur apprend aux gens à l’école!

Tout le monde ou presque, donc, est en court-circuit, plié sur lui-même; névrosé et / ou psychotique et / ou sadique et / ou masochiste. Pour reprendre Bourdieu: « Des choses très arbitraires deviennent ainsi très nécessaires, plus que nécessaires: naturelles. Si naturelles que les changer, c’est comme enlever l’atmosphère, c’est rendre la vie impossible à un tas de gens (…) L’Etat peut à la fois obtenir qu’il existe des professeurs d’orthographe et qu’il y ait des gens prêts à mourir pour l’orthographe. » Et à tuer, aussi.

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